Zanmari Baré et Danyel Waro

Zanmari Baré et Danyel Waro, Rocher de Palmer, le 29 mars 2017

Chronique Patrick Braud, photos Thierry Dubuc

On peut toujours se demander si la politique fait partie de la musique. Bob Marley, Bob Dylan, ce ne sont pas juste des refrains, mais des antiennes reprises par des jeunesses en colère.

Assister à un concert de maloya, chanté évidemment en créole, au cœur même d’un pays qui l’a interdit jusqu’en 1980, ce n’est pas simplement un acte politique, mais ça l’est sans doute pour quelques-uns présents ce soir, et peut-être pour les deux chanteurs, dont l’un, Danyel Waro, apparaît depuis les années 1980 comme l’un des chefs de file de cette musique. La salle pourrait être plus pleine, mais elle accueille déjà un public très nombreux, et varié. Ce n’est pas simplement le rassemblement des Réunionnais de Bordeaux, mais une assemblée de spectateurs ravis d’ouvrir leurs oreilles à une manière de faire de la musique dans le monde. Si ce n’est franchement politique, c’est tout de même une attitude d’ouverture. Ouverture assez chère aux amateurs de jazz, musique noire qui a su s’enrichir au contact de folklores multiples. Trait d’union entre les deux concerts, un dernier chant a capella, où Waro, subrepticement, rejoindra Baré, célèbre « nout’lang », le créole réunionnais. La simplicité du chant, la beauté de ce qui est à la fois une complainte, un hymne et une colère, défendent cette langue, trop longtemps méprisée, et avec elle, une culture particulière, faite de mélange. Ce chant rassemble les deux chanteurs par leur culture commune et souligne leur complicité, Waro étant un peu le père spirituel, ou du moins, un inspirateur de Baré, il est touchant qu’ils chantent ensemble ce texte écrit par le « fils ».

Le premier entré sur scène, c’est Zanmari Baré qui commence, tout simplement, a capella. Il est très vite rejoint par les percussions. Ils sont cinq sur scène, disposés en arc de cercle, le chanteur au centre, en avant. Ils sont là en toute simplicité, « comme à la maison », sauf qu’ils sont bien concentrés sur leur musique, mais en habit de tous les jours et avec des instruments qui ont parfois l’air d’être rafistolés. Pas de fioritures. Les lumières, elles aussi, seront sobres ce soir.
Et ils commencent par une histoire, hélas, de tous les jours, même si elle est cachée : « Gaby » évoque une femme alcoolique.

Deuxième chanson, deuxième évocation de femme : « Blandine », la grand-mère de Zanmari Baré. C’est un conte. Je ne comprends pas le créole, mais tout de même, on a bien l’impression de suivre une histoire, triste, tendre, nostalgique. L’instrumentation s’est enrichie du bobre, cousin du berimbau brésilien, un instrument comme un arc affublé d’une petite caisse de résonnance. Un instrument qui sonne métallique. Il peut faire penser, particulièrement dans un morceau joué peu après, où il est utilisé sur un motif répétitif, à des insectes sauteurs, criquets ou cigales, et il apporte une touche exotique. Il peut aussi être un ressort sur lequel s’appuie la mélodie pour repartir en accélérant après avoir ralenti. Souvent les chansons commencent dans le dépouillement, a capella parfois, ou alors, en voix soliste assisté simplement du kayamb.

Le kayamb, c’est une caisse large et peu profonde faite de bois et de tiges de roseaux et/ou de canne à sucre qui contient des graines : il est secoué pour produite un son qui diffère de celui des maracas. C’est un instrument emblématique de cette région du monde. Mais kayamb et voix soliste sont bien rapidement rejoints par le rouler, gros tambour, qui, en pleine force emplit la salle. C’est lui qui peut accélérer la pulsation de la mélodie. Il va même prendre un rythme rapide qui évoque les galères et même, sur un ou deux morceaux, produire des pulsations dignes de la transe. « – Envie de bouger un peu ? Sauter en l’air » nous incite le chanteur.

Le tambour n’est pas seul à donner de la force. Non, la voix soliste du début est toujours rejointe par un chœur à l’unisson, un chœur qui se fond avec elle ou un chœur qui lui répond, entrant dans un dialogue entre le soliste et le chœur.

Tendresse de la voix, puissance du tambour, sautillement du bobre, enveloppement du chœur, tout cela emporte et on aurait pu continuer à écouter encore longtemps. Mais au bout de trois-quarts d’heure, c’est déjà l’entracte pour laisser place à Danyel Waro.

Alors que certains ont pu goûter quelques spécialités créoles pendant l’entracte, Waro et ses musiciens entrent en force pour rappeler tout le public. Tambour, tambourin, tambours larges et plats. Ça frappe fort, ça réveille ! C’est un combat de percussions, c’est comme une entrée dans l’arène.

Waro commence par un petit conte avant de se lancer, diablotin sautillant, complètement habité par sa musique, dans le chant, accompagné par le bobre, le tambour, la kayamb et quelques autres petites percussions. Pratiquement la même instrumentation que pour Baré, et même quelques musiciens en commun.

Ensuite, c’est un medley toujours joyeux et très entraînant. Le chœur fonde une ambiance, une atmosphère rassurante dans laquelle le chant de Danyel Waro peut se lever. Il est totalement imprégné de sa musique, se balance en rythme. Trop sautillant ? « N’a plus quinze et demi » fait remarquer Waro pour lui-même dans un grand sourire. Et pourtant, il enchaîne avec la même énergie : dans son chant, il pose des questions, il est en colère, il se plaint, mais le chœur est rassérénant dans l’orage percussif et la menace de sauterelle du bobre. Le tambour donne du courage dans l’adversité, comme on croit l’entendre dans le chant. « Ne pas avoir peur des esprits et des fantômes, ne pas avoir peur de nous-mêmes. Etre mélangé, ce n’est pas une tare, pas une maladie, c’est plutôt un bonheur. C’est ce que dit la chanson. »

L’adversité, cela a pu être l’éducation trop dure d’un père buveur : « il a laissé des traces. Des traces de coup de fouet parfois. » Mais aussi un héritage culturel et une façon de voir la vie. Danyel Waro n’a pas été connu très vite. Il a dû planter ses graines de maloya et les regarder longtemps pousser avant de pouvoir les récolter… Comme un paysan qui doit laisser passer le temps avant la récolte.

Après le père, c’est au tour de la mère de recevoir un hommage en chanson. C’est d’abord nostalgique et doux, triste. Mais la tristesse est compensée par un changement de rythme, qui s’alanguit à nouveau avant de devenir plus soutenu. Sans comprendre les paroles, encore une fois, on a l’impression de saisir l’idée : par les différents rythmes, on comprend que les diverses facettes de la personnalité de la « momon » sont explorées. Si le morceau qui suit est différent, puisque la personne est différente, la succession des rythmes nous fait comprendre à nouveau que « Gabriel » avait plusieurs facettes. C’est d’abord le regret puis, on sent l’évocation du vivant de la personne : elle est là, par la chanson. Le rythme est vif, les tambourins obstinés, on ressent la joie, la colère, un caractère fort. D’ailleurs, dans le kaz kabar, réunion de maloya dans la nature, on ne se soucie pas du qu’en dira-t-on nous explique Danyel Waro. On est soi-même, au sein de la nature, comme Gabriel savait l’être.

Etre soi-même, c’est assumer être « Mwin pa blan/Non mwin pa nwar […] Mwin nasyon fran batar », c’est être comme les frères Adekalom en rébellion contre l’injustice. Et la rébellion, croyez-moi, les tambours la font bien passer. Danyel Waro est toujours très habité, très entraînant, en dépit de son aspect de chouette hirsute, il a un charisme hors du commun. Il réchauffe la salle, il la tient par sa seule voix.  C’est un diablotin, mais au grand pouvoir. Il envoûte, il sait raconter par le chant, transmettre mille émotions.

Cependant, pour le rappel, il invite Zanmari Baré. Deux chanteurs, deux talents différents. Ils commencent une chanson lancinante, à la colère rentrée. Accompagnés à la senza qui apporte une épaisseur de douceur, un côté un peu rêveur, par son écho et ses vibratos.

Mais voilà un troisième invité, un autre grand nom du maloya, René Lacaille. Il accompagne la mélodie avec un instrument peu commun, croisement du piano et de l’harmonica, un accordina, dont il tire des notes proches de l’accordéon. Si ce n’est pas du mélange, ça !

Tous les musiciens sont sur scène, leur joie est communicative. C’est un long rappel très chaleureux qui finit dans la liesse ces deux joyeux concerts.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *