Vincent Peirani/Michaël Wollny – Rocher de Palmer (33) 08/ 11 /2016

Le grand Oeuvre 

Par Annie Robert, photos Philippe Marzat

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Sur la scène deux grands gaillards ébouriffés ; deux pianos, à bretelles ou pas ; deux halos de lumière. Dans ce couple franco-allemand inédit, un musicien nous est familier : Vincent Peirani  a conquis depuis quelques années un public toujours plus grand et son accordéon rayonne sur le monde du jazz dans des projets divers, réussis et multiples. On connaît sa virtuosité, son inventivité, sa charmante simplicité. L’écouter est un bonheur sans cesse renouvelé.

Vincent Peirani

Vincent Peirani

Michaël Wollny, couronné  Musicien de jazz européen de l’année en 2015, est peu connu sur la scène française, assez fermée aux étrangers s’ils ne sont pas américains. Il est la fulgurante révélation de ce soir, ne jouant jamais pour ne rien dire, percutant ou romantique, un génie en action, une merveille de créativité, un pianiste d’exception.( Cela fait beaucoup de qualificatifs, mais je suis presque en dessous de la réalité…)
Ces deux musiciens signent leur premier vrai album en collaboration étroite qu’ils ont sobrement intitulé « Tandem » et nous en livrent ce soir des pépites délicates et charnues.

Michaël Wollny

Michaël Wollny

Une atmosphère recueillie, parfois étrange ou cinématographique s’installe aux premières notes. Chacun se fait alors meneur de musique ou emberlificoteur de thème, souffleur de puissance ou saupoudreur de délicatesse pour aller bien plus loin encore. Les couleurs musicales s’étalent et se transforment sans arrêt, du sombre charbonneux, aux clartés de l’innocence, du piqué raide dans l’os, à la caresse la plus tendre, du velours à la suie. Le  « Hunter» de Björk  en devient déchirant, le morceau de Andreas Schaerer « Song Yet Untitled » se révèle réjouissant de gais apartés  et  l’ »Adagio » de Barber, d’une infinie tristesse retenue, est porté quasiment à l’unisson, par deux pianos qui se soutiennent et s’enroulent comme des rubans jusqu’à la délicate note finale. La respiration perpétuelle de l’accordéon prolonge les palpitations du piano. Les mains virevoltent, les doigts se déploient, les regards se parlent et chez les spectateurs en suspens, les ventres se nouent et les yeux s’ouvrent tout grands. Bluffés jusqu’au tréfonds….
Les compositions de Vincent Peirani « Did you say Rotenberg ? » « Uniskate », hommage à ses chanteuses préférées, ou « Valse pour Michel P » sont sous le signe d’une qualité mélodique parfaite, galopante, de véritables romans musicaux, et celle de Michaël Wollny «  Sirènes » d’un romantisme dévié de sa route par d’impensables trouvailles.
Jeux et défis, frappés et claquements, soufflets et chatouillis, spirales de swing, respirations de groove, chacun va chercher loin dans son instrument ce qui va amuser, surprendre ou conforter l’autre, le soutenir et le magnifier ; que cela passe par un rythme de ragtime, trois impressions de blues, un trait de be-bop ou quelques incongruités Eriksatiennes. Même les silences sont à leur juste place. Le « I mean You »   de Thelonious Monk  va s’en trouver  tout chamboulé…Et nous avec.
Une mention spéciale et éblouie  au « Vignette » de Gary  Peacock dans lequel Vincent Peirani va lâcher son accordéon pour un étrange instrument (un mélodica ? un accordéon à bouche ? ) dont les sons soufflés, claqués- frappés, se propageront comme une pulsion vitale, un chant de plein poumon, libre et fou, repris et amplifiés par un piano  éloigné de toute contrainte.
Il n’y aura pas un applaudissement pendant les morceaux, comme cela se fait dans le jazz de façon conventionnelle. Preuve que chaque moment est ressenti comme un tout qu’il ne faut pas briser, qu’il faut laisser dérouler avec respect, une œuvre complète à garder intacte. Signe aussi de moments précieux.
Chez ces deux musiciens-là, pas de place pour l’Ego, que ce soit dans leur attitude sur scène ou dans leur prestation; la musique a tout remplacé. Ils donnent aux spectateurs ce qu’ils ont de meilleurs : énergie, simplicité, folie, créativité et une parfaite entente.
Deux énergumènes chevelus sont montés sur scène, avec ou sans bretelles, et leurs pianos nous ont changé la vie, pour une heure, un jour ou plus…. Un tandem évident, la parenthèse du grand Œuvre, de l’or en gouttelettes!!
« On a  vraiment de la chance d’avoir été là…. » disait un spectateur en sortant.

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Par Annie Robert, photos Philippe Marzat

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