Tonnerre de … Pau !

par Lydia De Mandrala (récit et photos)

Eric Séva 4tet

Eric Séva Quartet

Tonnerre de Jazz 3ième, et dans un 3ième lieu : la grange du château d’Idron, samedi 19 décembre.

Notre petite équipe est sur le pont et œuvre toute la journée.

Il s’agit de préparer la salle, nue à l’origine, d’accueillir les musiciens et stagiaires, de préparer les repas, la buvette, la caisse, etc.

La journée est chaude et ensoleillée, il fait plus de 20°. Sur le boulevard on voit les Pyrénées, à peine enneigées.

S’occuper de la salle pendant que les musiciens répètent est un plaisir. Ils sont bientôt rejoints par les stagiaires qui avaient à travailler un morceau (Cheeky Monkey) pour le jouer le soir. Oreilles aux aguets on note que la cohésion se fait petit à petit. On est déjà assurés que le concert sera bon.

Répétition des stagiaires

Répétition des stagiaires

Le public n’en sait rien encore. Ou plutôt il a choisi de nous faire confiance et vient en masse, honorant les réservations. C’est complet depuis la veille. On envisage de proposer à certains de rester debout.

Or donc, après dégustation de nos plats personnels autant que de nos échanges divers, on ouvre les portes au public. Moment de rush où nous sommes encore surpris du nombre d’adhérents (qui pourront bénéficier du tarif ad hoc lors des prochains concerts, ce qui prouve leur confiance et leur gourmandise).

Voilà J-C Tessier qui reprend son gimmick : « le concert de ce soir promet d’être exceptionnel ». Le mien sera : confiance et gourmandise.

Aucun ne sera déçu.

Ces hommes ont l’habitude de jouer ensemble. Même si Kévin Reveyrand, à la contrebasse, n’est pas le bassiste habituel (il remplace Bruno Schorp). L’album est sorti le 25 novembre, les musiciens ont encore besoin des pupitres pour lire leurs partitions. Ils sont encore en rodage mais le public est attentif, curieux, avec cette énergie de joie et cette exigence propre aux amateurs de jazz (trop longtemps sevrés à Pau).

Kévin Reveyrand

Kévin Reveyrand

Le plaisir est bien là, dans les ententes et la fusion quasi complète du trombone de Daniel Zimmermann avec les saxophones d’Eric Séva (baryton et soprano). Le baryton qui croit qu’il joue du trombone, le soprano qui apporte le décalage sonore.

Daniel Zimmermann

Daniel Zimmermann

Les compositions sont en majorité d’Eric Séva. Par exemple cette Rue aux fromages, née de la réminiscence des bals où son père tenait l’orchestre. Cela chante et danse, un peu nostalgique comme un secret enfoui.

Eric Séva

Eric Séva

Il emprunte aussi à Khalil Chahine 2 morceaux : Kamar d’abord (et Guizeh plus tard), où l’on reconnaît la danse de l’ailleurs, l’esprit de l’Afrique du nord, les hanches mobiles de l’Egypte.

L’accord est parfait entre le saxophone et le trombone, côte à côte. A l’arrière la contrebasse est mélodieuse. De l’autre côté la batterie de Matthieu Chazarenc est inventive, précise, presque précieuse, sonore et douce, sèche et vibrante au besoin.

Mathieu Chazarenc

Mathieu Chazarenc

Il souffle une douceur, une légèreté du voyage démarré, entre les paysages de villes ou de pays, et ce voyage aussi dans le temps de nos années passées. Ce nomade sonore nous promène sur les échelles du temps et de l’espace. Et la météo est à l’unisson : tant pis pour le ski, on a le jazz !

Tandis que saxophone et trombone tissent bras dessus bras dessous, la contrebasse virevolte, attentive, elliptique, qui nous laisse dériver.

Eric Séva nous raconte la douce poésie de ce voyage. Monsieur Toulouse : c’est l’histoire d’un Monsieur qui habite à Toulouse… à nous de le suivre. J’entends des fragments de pensées indicibles, traduites en notes.

L’accord du 4tet est toujours parfait, dans l’écoute et la lecture des partitions. Les lumières nous offrent des reflets bleutés ou orangés.

Eric Séva

Eric Séva

L’entracte est long : le temps nécessaire à parler et savourer le contact, se dire qu’on va de nouveau baigner nos oreilles dans ces sons mélodieux et forts. Le temps d’échanger au sujet des musiciens. Quelqu’un me dit « Qu’est-ce qu’il est bon le batteur ! Il induit tellement qu’on sent le groove même s’il ne l’a pas joué ! Il est juste en avant ! »

Ils reprennent. Avec Pipa qui nous transporte dans la moiteur du Brésil.

Eric nous raconte que Graffiti Celtique est joué « en l’honneur de Cabu, et pour la liberté d’expression, pour vous tous qui êtes là, à écouter de la musique vivante. Parce qu’il faut. » Le lien avec Cabu est fort : c’était un ami de ses parents, de sa famille. Et il a participé à des concerts par des performances dessinées. Nous imaginons deux écrans géants à l’arrière de la scène où l’on projette les croquis des musiciens qui jouent, le public qui s’esclaffe, parce « qu’il ne nous ratait pas ».

Les musiciens disent juste ce qu’il faut. Sans trop de notes : les bonnes, sur le fil. Ce sont des hommes sensibles et vrais.

Guizeh nous ramène en Egypte, la contrebasse sonne comme un oud, orientale et sonore, feutrée. Elle est relayée par la batterie qui nous enserre dans ses balais. Les cuivres attentifs, en retrait, reviennent au signal du regard.

Le trombone met sa sourdine et nous propulse dans une vieille salle de cinéma : je m’imagine dans des films italiens des années 50, comme Cinema Paradiso, dans les ruelles ombreuses où le linge sèche entre deux fenêtres là-haut. Il dit que la vie est dure, mais qu’on doit profiter de l’instant présent, qui file. Nous regardons la beauté et entendons les vibrations des fils ténus de cette vie qui s’égrène.

Vient le dernier morceau, ce fameux Cheeky monkey que les stagiaires ont répété. Ils s’installent devant la scène et attendent le signal pour y aller. Cela ne semble pas facile, mais leur prestation est pleine de cœur. Le public est heureux.

Le quartet au rappel nous joue Indifférence : « un standard français, comme l’Hymne à la joie d’Edith Piaf ». Et l’on entend encore cette douceur grave, de l’Humain qui ne nie pas ses faiblesses, mais va de l’avant. Les musiciens ferment les yeux une dernière fois avant de montrer qu’ils brillent de joie sous les applaudissements, nourris, les cœurs soulevés.

Eric Séva Quartet

Eric Séva Quartet

Le public sort petit à petit, comme à regret. Beaucoup resteront pour échanger avec les musiciens et les membres de l’association.

Encore une belle soirée.

 

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