« Respire » – un grand bol d’air pur (photos : Electre)

Dans l’enceinte de l’abbaye du XIe siècle, à Aignes-Puypéroux, en Charente, entre le 30 juin et le le 2 juillet 2017, se déroulait la 9e édition du festival « Respire ». Pas de bol, j’ai loupé les huit autres : si seulement j’avais eu vent de l’événement ! D’autant que Pierre Perchaud, musicien émérite, est ici le maître des cérémonies, sur ses terres angoumoisines, et on peut lui faire confiance tant pour la qualité de la programmation que pour le sérieux de l’organisation.

Cet après-midi du 1er juillet s’avère un peu pluvieux mais pas de quoi dissuader les festivaliers. Les bénévoles continuent de mouiller la chemise, les spectateurs, le fond du pantalon, en s’asseyant sur les bottes de foin disposées en rangées devant la scène.  Et puis on peut rester debout, déambuler, se dandiner (le pas de l’oie que je préfère), méditer ce qu’offre un cadre paisible, à la fois rustique et divin, qui valorise l’humain et la création ! Le lieu permet l’accueil chaleureux et bon enfant d’un public composé principalement de connaisseurs mais pas que. D’accord, il fait plutôt frais, mais la chaleur est dans les cœurs, le café, les grillades proposées, les musiques offertes.

C’est au quintette Pj5, emmené par Paul Jarret, guitariste et compositeur, que revient l’honneur de nous réchauffer. Lui gère un rack de pédales d’effets un peu moins évident que le tableau de bord d’un Boeing, et agit en chef d’escadrille. D’emblée on sent que ce sera du haut vol. Pas un cliché, pas une note superflue, les « gimmicks » servent un propos d’une rigueur et d’une inventivité étonnantes. La trajectoire est complètement maîtrisée, et les passagers que nous sommes sont ravis d’être secoués en toute sécurité. Les turbulences créées par des pilotes d’exception qui adorent le vol en formation et les figures acrobatiques font la joie des auditeurs.

Première surprise, une combinaison d’instruments à vent et à cordes inhabituelle (guitare+saxo et trombone) a en charge l’exposition des thèmes et l’élaboration de la trame harmonique. Derrière eux, Alexandre Perrot à la contrebasse et Ariel Tessier à la batterie forment un tandem de choc qui réussit à se faire oublier lorsque la mission est de soutenir cette trame déjà dense, mais qui s’impose dans les parties improvisées par sa solidité et sa variété dès qu’il s’agit de souligner et de ponctuer, par sa réactivité quand l’occasion se présente de donner la réplique aux solistes. La spontanéité est là, même si l’on devine que l’écriture et la préparation sont primordiales dans l’obtention d’un tel résultat. Tant pis pour les impros fleuves qui ont consacré les héros d’antan. Jadis, même s’il y avait des clichés ou du déchet, on s’attachait à la personnalité complexe ou romanesque (souvent fantasmée) de ces improvisateurs, à leur verve et à leur esprit d’aventure. Désormais les musiciens dits « de jazz » (dénomination qui n’a plus guère de sens) ne sont ni des paumés ni des allumés, ils n’en font jamais trop, leurs chorus sont calibrés, tout est réfléchi, avec pour objectif l’efficacité maximale.

C’est autrement plus riche et stimulant que l’électro-jazz de synthèse des disc-jockeys auquel on pense de prime abord, celui qui fait la part belle aux boucles et aux sonorités accrocheuses (pour séduire principalement des « djeuns » attirés moins par la musique que par la dance et la trance). A contrario, Pj5, ce sont avant tout de super-instrumentistes, des compositions brillantes, une vraie nouveauté, une originalité et, cerise sur le gâteau, un humour décalé, comme dans cette dernière composition sans titre consacrant un nouvel usage pour une bouteille d’eau recyclée : elle servira à gratter les cordes de la contrebasse, simulant je ne sais quelle mécanique grinçante qui, en beuguant, produirait un motif rythmique. D’ailleurs tapez « Pj5 jazz, Amersfoort Jazz Festival, 10-6-2017 » dans votre moteur de recherche, il vous renverra à une vidéo de ce morceau, son tout juste correct mais images en HQ. Je lui préfère une autre captation, enregistrée en live à La Dynamo de Banlieues Bleues et excellente à tous points de vue, d’un morceau intitulé Kallsjon).

En parlant de rythme, rien dans ce jazz turbulent ne se rapproche du « cha-ba-da » qui a bercé nos aïeux, si ce n’est la gouaille, l’impertinence, le refus des conventions. Résolument iconoclaste, ce répertoire s’appuie sur un groove infectieux, il installe une « tournerie » à chaque fois différente– dansante, lancinante, remuante, gigotante, berçante…– avec une intelligence et une créativité constantes que manifestent d’innombrables variations. Profitant de ce concert pour acquérir les 2 CD et l’EP (extended play) Floor Dance de Pj5, dans l’espoir de mieux comprendre le parcours et les choix esthétiques de cette formation hors norme, je les écoute désormais en boucle sur mon ordi, au risque de devenir drogué au Pj5.

Ne vous attendez pas à quoi que ce soit de repérable et d’identifiable comme faisant partie d’un courant et d’un style soi-disant « purement jazz ». La diversité des influences se traduit par un phrasé certes teinté de be-bop, post-bop, mais agrémenté d’incongruités délicieuses au niveau du son, de la mélodie, de l’harmonie, du rythme. Par exemple, intrigué par les sauts d’octave en cours de phrase dans un des chorus de Pierre Jarret, je l’ai interrogé à ce sujet, et il m’a dit avoir entendu cet effet Whammy inédit en jazz employé par le guitariste du groupe « Rage Against the Machine ».

En tout cas, les climats que crée ce jazz contemporain sont aussi variés que captivants. Maxence Ravelomanantsoa au saxophone et Léo Pellet au trombone se complètent à merveille, mêlant les deux sonorités dans des accords audacieux, jouant parfois en mode question-réponse, et surtout faisant preuve d’une autorité qui force l’écoute dès que l’un ou l’autre se met à chorusser. Cette nouvelle génération est talentueuse à souhait. Le jeu est pertinent, puissant, millimétré, on est dans la très grande classe à tous les niveaux. Les sons rock ou space qui pimentent l’accompagnement contrastent habilement avec le phrasé épuré, la remarquable précision et la finesse de chaque intervention de Pierre Jarret en tant que soliste. La tension qui monte avant la résolution finale, la logique, la clarté, tout y est.

Courte pause pour un changement de plateau. Place à l’Olivier Gay Small Ensemble : Olivier Gay (trompette, bugle), Amir Mahla (saxophone ténor), Oscar Siffritt (guitare électrique), Arthur Hennebique (contrebasse), Marco Girardi (batterie).

Un pur régal. Ouf, voilà un langage qui a un petit air de famille avec mes références. J’imagine que deux générations après les Jazz Messengers, leurs petits-enfants ont décidé de rénover la maison familiale. Un jeune architecte s’est mis à pied d’œuvre. Il a creusé de nouvelles fondations, conservé en le modernisant le corps de bâtiment principal, abattu quelques cloisons, multiplié par trois la surface habitable, doté l’ensemble de tout le confort moderne, ouvert de larges baies vitrées sur un parc paysagé et bâti un édifice modulable d’aspect contemporain en créant des volumes asymétriques. Une rénovation parfaitement réussie, atteignant on ne sait comment un équilibre magique. Magnifique dans les moindres détails, l’ensemble est somptueux et raffiné, tout sauf prétentieux. Cet architecte, c’est Olivier Gay. Il est aussi le maître d’œuvre sur le chantier et dirige une équipe de jeunes compagnons qui ont un solide bagage théorique, une technique irréprochable ; les maîtres mots sont propreté, précision, rigueur. Ajoutez à cela un sens aigu du travail en équipe qui leur confère une efficacité maximale. Tous ont accumulé un savoir et un savoir-faire auprès de grands maîtres, deux d’entre eux sont d’ailleurs encore élèves au Centre des musiques Didier Lockwood (Pierre Perchaud, qui y enseigne, feint de s’en étonner lorsqu’il prend le micro pour présenter le groupe. Venant de lui, ce n’est pas un mince compliment.)

Dès le premier morceau, on est frappé par une orchestration et des arrangements (signés Olivier Gay) d’une qualité phénoménale. On découvre les yeux écarquillés la complémentarité des instruments qui s’imbriquent pour façonner une polyrythmie constante, (bien sûr, le jazz renvoie aux racines africaines mais ici ce ne sont pas que des instruments à percussion qui tissent la trame rythmique, les appuis sont moins évidents et malgré le jeu tout en finesse, la pulsation est forte, on adore ce paradoxe !).

Une fois n’est pas coutume, commençons par cette rythmique d’enfer. Petit changement dans le line-up annoncé sur le dépliant : ce n’est pas Denis Pituala mais Arthur Hennebique, un contrebassiste au son magnifique qui ne fait pas que soutenir, qui décore, qui charpente, qui relance et, dans ses chorus, étonne par sa pertinence, sa vivacité, sa virtuosité et la beauté des lignes à la fois mélodiques et rythmiques qu’il développe avec une rigueur exemplaire. Tout cela sur un répertoire qu’il a sans doute dû assimiler au pied levé… Renversant.

Très à son aise, le batteur, Marco Girardi surveille, amusé, ce prodige tout en maintenant une pulsation dense et ferme, mais légère, pour ne pas couvrir les autres instruments ni déstabiliser leur discours par un accent intempestif. Rigueur et précision, pas d’esbroufe. Tout au plus effectuera-t-il un solo, mais si vous parvenez à focaliser votre audition sur lui, vous verrez comme il varie la frappe, crée des motifs, souligne et ponctue magistralement les interventions de ses partenaires.

Déjà primé par la SACEM, Oscar Siffritt est un fameux guitariste. Tout jeune, très concentré, d’une sûreté et d’une inventivité remarquables, sachant architecturer les sons comme les lignes mélodiques (il use avec parcimonie de son pédalier d’effets et se sert ponctuellement d’intervalles inhabituels dans des phrases alambiquées qui font parfaitement ressortir les harmonies) C’est d’une justesse et d’une sobriété étonnantes. Il fait monter peu à peu la tension, respectant scrupuleusement la structure du morceau jusque dans les breaks, au risque de voir un public qui, lui, ne se soucie guère des mesures, applaudir son intervention alors qu’elle n’est pas terminée.

Au saxophone, Amir Mahla étonne aussi. Outre une mise en place impeccable dans les passages écrits, et dans les parties improvisées des envolées dignes d’un Michel Brecker, il produit un son beaucoup moins éclatant, plus doux, plus proche de celui d’un Stan Getz (rappelons que ce dernier, surnommé « the sound », était admiré pour les sonorités qu’il tirait de son instrument). Fait rare chez un « apprenant » –lui aussi étudie encore au CMDL– Amir sait raconter une histoire dans chaque chorus. Pierre Perchaud a raison, ces jeunes professionnels sont redoutables de science et d’audace.

Quant à Olivier Gay, leader aussi brillant que modeste, il se décrit comme un perfectionniste. Instrumentiste et compositeur très organisé, « incredibly focused », comme disent les Anglo-Saxons (traduction : il s’investit totalement en sachant où il va). Des titres tels que « Tintinabulation » et « Eros/Thanatos » sont à l’image d’un explorateur de l’imaginaire curieux de tout. Notons une inspiration d’une modernité qui n’exclut pas (comme cette « 4e Gymnopédie ») les références à des compositeurs dits « classiques » tels qu’Erik Satie. Autres influences assumées, le titre qui sert de conclusion à cette performance, « Yaoundé » évoque discrètement mais efficacement (sans jamais l’appuyer) la rythmique « afro ».  Le soin apporté à l’orchestration, aux arrangements, est phénoménal. Nous avons devant nous un ensemble, plus que des individualités : tous donnent forme à cette musique exigeante, d’une beauté singulière, à tout moment parfaitement audible, riche en surprises mélodiques, harmoniques et rythmiques qui « chatouillent » l’auditeur. Dans ce magnifique « Small Ensemble », chaque membre prend une place égale. En l’absence (provisoire, j’espère) d’enregistrements, c’est vers Isotope, autre projet mené par Olivier Gay, qu’il faudra vous tourner si vous voulez vous faire une idée de cet artiste.

Tant de très bons musiciens sont apparus sur le marché ces dernières années que l’on ne s’en étonne plus guère. Cependant, avec Paul Jarret et Olivier Gay, la surprise est de taille, et l’on ne peut imaginer à quel point leurs qualités de compositeur peuvent rehausser leur jeu d’instrumentiste tant qu’on ne les a pas vus et entendus sur scène. Pour ma première expérience de ce festival, soit j’ai été chanceux, soit toutes les formations programmées depuis les débuts du festival étaient du même acabit. Quoi qu’il en soit, un événement de cette taille et de cette qualité mérite une diffusion moins confidentielle ; que le bouche-à-oreille et le partage sur les réseaux sociaux permettent à la prochaine édition de connaître un succès retentissant. Amen.

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