Pas de pétard mouillé pour Jimi…

Trio Francis Lockwood
Caillou du jardin Botanique  23 /06/2016

Par Annie Robert, photos Alain Pelletier

Francis Lockwood

Francis Lockwood

En face de nous, sur les quais de Garonne, on fêtait le vin, le vin de Bordeaux bien sûr…
Et ils étaient des milliers, le verre à la main, à transpirer sous un soleil de plomb dans l’espoir du divin breuvage…   Châteaux prestigieux ou petites cuvées, crus millésimés ou pas, blancs ou rouges, chacun attendait sa lampée de rêve… et il en a fallu sans doute beaucoup pour étancher la soif causée par les 35° ambiants, du feu en barre tombant sur Bordeaux…
De la chaleur et du rêve, sur l’esplanade du Caillou, on en a dégusté également mais pas de la même manière…
À l’ombre des parasols inclinés, calé dans un fauteuil de jardin, sirotant une bière fraîche, un mojito mentholé ou un verre de blanc givré, sur l’esplanade du Jardin Botanique, l’ambiance était plutôt au farniente délicieux qu’à la dégustation de sulfites. On était à l’aise et à l’ombre.
Et surtout assez impatient d’entendre ce que pouvait donner une interprétation en acoustique des grands succès de Jimi Hendrix.
Une folle idée que celle du Trio Francis Lockwood …. Avec deux difficultés majeures à contourner : l’absence de guitare et de voix, marques incontestées et fortes du guitariste.
De Jimi Hendrix, on connaît les succès planétaires dans les festivals, son style agressif, d’une virtuosité extravagante et un son particulier, reconnaissable entre tous, électrifié à fond, usant de toutes les possibilités de la guitare, fulgurances électriques et entrelacs psychédéliques, une approche révolutionnaire du genre, bien vibrante dans la tête de tous.
Comment passer de « ça » à un trio acoustique jazz classique : piano, contrebasse, batterie ?
Le défi n’était-il pas insurmontable et un peu délirant ?

Philippe Laccarrière

Philippe Laccarrière

Et bien tout simplement en n’essayant pas de transposer au clavier les éblouissements de la guitare. Le swing rythmique remarquable de Philippe Laccarrière à la contrebasse et de Frédéric Sicart à batterie vont lancer le set, le maintenir vivant et dense jusqu’au bout et le jeu lyrique de Francis Lockwood au piano va nous permettre de renouer dans de virevoltantes interactions avec les mélodies hendrixiennes. Une vraie redécouverte et un choix judicieux. Il ne fallait pas singer, pas imiter mais repenser les morceaux.

Frédéric Sicart

Frédéric Sicart

Évitant les solos étendus, Francis Lockwood a préféré des durées ramassées, traduisant ainsi celles des chansons originelles. Il  puise dans les « succès » hendrixiens (sauf le peu repris Burning of the Midnight Lamp) qu’il considère et traite comme des standards. Voodoo Child ,  Little wing  ou Fire  se mettent à vibrer sous la batterie rebondissante, les coups d’archets délicats et les envolées de lutin joyeux du clavier. Ces trois musiciens forts de leur expérience  n’ont qu’à se regarder pour s’entendre et se parler, efficaces, carrés et diablement inventifs.
Les thèmes se déploient, s ‘évaporent pour revenir en se faufilant comme des rubans flottants au vent  et c’est alors que nous saute aux yeux le côté mélodique et surtout la forte inspiration blues  d’Hendrix.
On découvre que sa musique émanait donc bien de formes musicales anciennes, parfois mêmes pré-blues, de formes nègres comme on en chantait pendant le travail de la terre ou les mélodies gospel. Une nouvelle écoute, une nouvelle approche : un Hendrix différent, plus émouvant mais toujours aussi puissant. Merci grandement à eux de nous l’avoir fait toucher du doigt et de l’oreille. En imposant un traitement acoustique à ces mélodies électriques, le trio a su en tirer l’essence, le côté un peu caché mais l’ossature profonde d’une œuvre si spéciale.
Quelques morceaux autres s’invitent  sans heurts: Poinciana ou All Blues de Miles Davis  dans une véritable filiation, et Pennylane les rejoint tout naturellement, sans fractures.
Transparaît alors une familiarité du trio avec l’univers et l’époque du guitariste, qui montre que Francis Lockwood peut faire siennes, sans surabondances stylistiques, les couleurs de son inspirateur, des couleurs qu’il partage et nous fait partager.
L’intensité jazzy monte au fur et à mesure du set, le vent se lève aussi, l’orage gronde au loin et se rapproche. Le plomb fondu qui a inondé Bordeaux se termine en éclair de musique chaude et d’orage à venir.
Le feu d’artifice de la Fête du Vin s’élancera ensuite dans la nuit rafraîchie, un peu mouillé, un peu secoué.
Nous, nous aurons assisté à un autre feu d’artifice qui n’avait rien d’un pétard mouillé, un beau feu d’artifice dû à trois beaux musiciens sans peurs et sans reproches et qui aurait satisfait Jimi Hendrix lui-même qui s’y connaissait en pétard, non mouillé bien sûr !

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