Thomas Bercy trio invite « Doc » Tomachot et Wayne Shorter.

texte et photos Philippe Desmond

Café du Sport, Uzeste le dimanche 15 octobre 2017.

En ce dimanche après-midi d’octobre c’est l’été en Gironde, beaucoup se sont rués à la plage d’autres à la campagne ou même en ville, Bordeaux grouille de monde paraît-il. Alors pour moi direction le Sud Gironde, le Bazadais au bord des Landes girondines. Chemin des écoliers avec l’agréable traversée à moto des vignes du Sauternais et me voilà arrivé à Uzeste. C’est en effet le redémarrage de la saison musicale au Café du Sport chez Marie-Jo et Betty.

Toujours impressionnante l’arrivée dans ce petit village avec cette Collégiale démesurée qui le domine voire l’écrase. Uzeste est le berceau de la famille de Got dont un des membres, Bertrand, devint Pape en 1305 ; charité bien ordonnée commençant par soi-même, il s’est fait ériger une Collégiale en son honneur. Ça ne bronchait pas à l’époque. Elle abrite d’ailleurs son tombeau. Un petit tour à l’intérieur pour se rafraîchir car dehors ça cogne.

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Le Café du Sport est juste en face ; tout ici est en face de tout car ce n’est pas très grand. Un panneau peint sur un mur invite au voyage.

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Dans le bar qui grouille de monde habituellement personne ou presque même pas les musiciens. Ils sont dehors installés sous la tonnelle aux couleurs d’automne mais pour autant pas de « Autumn Leaves » au programme, on va le voir.

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Sympa cette cour qui donne sur un grand jardin un peu sauvage ; fontaine, ruisseau et son petit pont de bois pour arriver vers des jardins partagés. Uzeste c’est cette culture du partage, de la solidarité, de l’écologie, de l’art libre. C’est aussi le foot car au stade voisin ça joue dur devant pas mal de monde. Il en faut pour tous les goûts.

Nous on est là pour le jazz à l’initiative du Collectif Caravan, animé par Cécile Royer, qui a programmé le trio de Thomas Bercy avec comme invité le saxophoniste Guillaume « doc » Tomachot. Membre de l’Occidentale de Fanfare, entre autres, je l’ai toujours raté et le découvre donc ce soir ; avec son look très roots je n’aurais pas pu l’oublier. Avec son jeu à l’alto non plus !

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Au programme une création autour du répertoire de Wayne Shorter ; une création me direz-vous et bien à ce niveau oui car il faut s’y frotter à cette musique riche et complexe, il faut du travail pour s’en approprier les nuances et les fulgurances. Wayne Shorter à qui Miles aurait dit avant de mourir « It’s your turn » est un musicien majeur du jazz moderne. Du quintet de Miles Davis à sa propre formation en passant par le mythique Weather Report il a créé nombre de titres qui font partie de la grande histoire du jazz, pas des standards stricto sensu – les puristes les définissent comme étant des airs des comédies musicales de Broadway – mais des références pour tous les musiciens de jazz.

Thomas Bercy a troqué son e-piano contre un vieux Yamaha droit complètement décapoté et équipé de micros dynamiques,

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Jonathan Hédeline a bien sûr sa contrebasse à 5 cordes couleur miel

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et Gaëtan Diaz est installé derrière une simple jazette.

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Ça commence fort avec « Black Nile » dans lequel le Doc se jette à l’eau ; un phrasé inspiré très fluide et volubile, un timbre d’alto très chantant il est presque inquiétant à voir jouer tant il est sous tension, le visage écarlate, les veines gonflées prêtes à exploser. Il donne vraiment beaucoup notre Wayne Shorter du soir. Tomachaud, Tomashow. Il enfile les chorus avec une énergie hallucinante et derrière lui ça galope.

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Jonathan Hédeline ne se ménage pas prenant quelques chorus délicats pour faire retomber la fièvre ; il me dira que lors de ces deux heures de musique engagée il n’a même pas eu le temps de sentir la fatigue tant la concentration était nécessaire.

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Gaëtan Diaz en plus du beat à tenir nous a aussi tissé de la dentelle, utilisant tous les éléments de sa jazette, des peaux aux cymbales en passant par les bords, les supports, osant même des chabadas sur la vis papillon de sa ride. Deux solos – des soli pour les italophones – magnifiques dont le second particulièrement inspiré. Pourtant il est malade ; je n’imagine pas en bonne santé ce que ça aurait pu donner…

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Thomas Bercy égal à lui-même a lui aussi tout éclaboussé ; cette main droite si alerte, si précise, si musicale, cette main gauche percutante, violente parfois, dans le rôle d’Herbie ou de McCoy avec sa propre patte bien sûr il est un plaisir à voir et entendre. Il n’a pas choisi systématiquement les titres les plus célèbres, il est un vrai artiste, un créateur pas un répétiteur ; toujours à proposer des nouveautés pour ne pas lasser son public et le surprendre me confie-t-il. Mission accomplie Thomas, c’est pour ça qu’on revient toujours.

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Depuis le milieu du concert le voisin est là à écouter et apprécier visiblement. D’ailleurs, pour le rappel, Gaëtan lui laisse son tabouret et ses baguettes. A notre connaissance américaine installée à notre table, un peu intriguée, mon ami Alain explique, pour faire court, que ce batteur a joué à l’époque avec Stan Getz – les ricains il faut les impressionner – ce qui la laisse coite ; en l’entendant elle a de suite compris pourquoi. Vous l’avez reconnu ce batteur c’est bien entendu Bernard Lubat, toujours au top.

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Mon dieu qu’on est bien sous cette tonnelle, les enfants au fond du jardin jouent et crient, l’après-midi s’étire doucement hors du temps ; profitons-en, les prochains concerts ici seront à l’intérieur mais tout aussi chaleureux.

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Set list :

Set 1 : Black Nile – Oriental Folk Song – Ana Maria – Go – Orbits – Juju

Set 2 : Children of The Night – Nefertiti – United – Infant Eyes – Yes or No.

Rappel : Witch Hunt avec Bernard Lubat

NB : Ils seront avec le même répertoire à la Belle Lurette de Saint Macaire samedi 21 octobre à 21h30 mais avec cette fois Pierre Maury au saxophone.

La nuit insoliste, Uzeste

Par Alain Flèche, photos Alain Pelletier

Samedi 19 août 2017, soir

Soirée de clôture de la 40ème édition du festival artistique d’Uzeste. Le concept est une promenade, plus ou moins guidée, autour du village, avec musique, acteurs, pyro, et plein d’autres trucs ! Je ne promets pas de ne pas en oublier, ni de les avoir tous reconnus, ni de raconter dans l’ordre. Mais quel désordre (l’ordre moins le pouvoir !). Au coin d’une place, d’un bois, d’une rue… nous croiserons :

Jérôme Rouger, Jacques Bonnafé, Gilles Defaques, Raphael Quenehen, Sylvain Darrifoucq, Valentin Ceccaldi, Fabien Gaston-Rimbaud, Léa Monteix, le parti Collectif, Laure Duthilleul, François Corneloup, Gael Jaton, Polo Athanase, Nenetto, Alys Varasse, les “Imaginasons” de Patrick Deletrez, Fawzi Berger, le Scrime…

Rendez-vous dans le parc, accueilli par des sons synthétisés par ordinateur. Toute proche, une scène. Sketch sur la relation acteurs-auditeurs,  le 1er rang est responsable du résultat du show, en ce qu’il filtre et réagit sur les informations, soit en les acceptant, soit en faisant écran. Je pense, dorénavrant,  éviter ces places, pourtant tentantes. En fin de diatribe loufoque (et otarie on a ri), à grand renfort de gestes genre “hôtesse de l’air  jouant des bras et des mains pour diriger les voyageurs en cas de…”, le public est séparé en deux énormes groupes qui se dirigeront dans des directions différentes. Avons nous tous vu les mêmes intervenants ??? Quoiqu’il en soit, on y va ! Des lumières, des feux partout, dans les bosquets, près de la rivière, des chants, des textes dans des endroits improbables.

En fait, dès la seconde “vraie” intervention, nous nous rendons compte que nous sommes bien plus nombreux que prévu, et tant pis pour ceux qui traînent la patte, ils ne  verront ni n’entendrons tout de ce spectacle sans cesse enchaîné et renouvelé. Sax et mandoline dessous un petit pont, musiciens en mouvement, notes furtives, tambours au loin. Des relents de musique jouée ailleurs, un violoncelle devant nous accompagne les sons diffus. Nous avançons, des rythmes créoles se précisent. Juste des voix. Du “bélé”, chanteurs cachés dans les taillis, des lampes suspendues aux arbres agitées par des mains invisibles, lumières et ombres qui se confondent. Au bout du parc, une impasse. Un mur, un oeuvrier nous apostrophe, nous encline à lire, à hurler tous, le graffiti inscrit sur le mur : “complot commun” ! Puis mouvement général droit sur le mur… en cartons, qui seront érigés plus loin, au milieu d’un délire de sons, de bruits, de musiques, de textes, où tous se demandent ce qu’ils doivent faire… mais ils le font, dans tous les sens, gloire à l’insensé !  ! Une vingtaine de tambours, caisses, percussions, crécelles et autres emmènent maintenant le troupeau, tel le joueur de flûte de Hamelin. Tous semblent être dépassés par cette marée (où on se marre bien), mais, bon enfant, elle joue le jeu au milieu des multiples feux de joie, d’artifice, follets, qui s’illuminent à chaque instant. Sur un pré, des lettres géantes : 40 ESTEJADA DE LAS ARTS… enflammées ! Tambours toujours. À l’angle d’une rue, fenêtre allumée à l’étage. Solo d’une guitare libérée de codes. Arrive une grue charriant une palette, dessus : une batterie qui donne la réplique à la gratte bis are.

On reprend la route. Tambours, feux, des instruments parcourent en courant la longue procession. Croche-pied pour la pensée qui n’a que faire ici. Il suffit d’être, pour ne pas s’emmêler les oreilles. L’instinct ! Le lâcher prise du connu est de rigueur pour ne pas trébucher sur des idées reçues, ou fixes, en tous cas inutiles ! Autre fenêtre : une jeune femme récite, plein de charme, un texte-manifeste magnifique du grand poète  gascon Bernard Manciet  . .  Pas loin, une batterie explose de joie. Un solo plein de fougue, de feux qui éclairent Louis, ricochent en même temps que les baguettes sur les cymbales. Encore des feux, des sons éparses partout, des cris, des rires, et nous arrivons en face de “l’Estanimet” où nous attend un piano, monté sur des palettes, des bougies se balancent au-dessus. Le grand Maitre d’ici officie. Bernard Lubat nous gratifie d’une aubade flamboyante en guise d’au-revoir. Tout doit se finir en chants et danses. C’est l’heure du bal. À la bonne heure ! Pas de risque de fausse note, ce n’est pas du “baloche” de banlieue ! On est chez les grands là. Alors, rien de moins que le fabuleux groupe nantais pour faire se dandiner les ours en goguette, refusant d’en finir avec la fête. Et c’est donc les musiques de Papanosh que nous emporterons dans les oreilles comme dernières fleurs de ce bouquet de bonheur que nous a offert ce festival, dernier grand bastion artistique contre la bêtise généralisée. Vivement l’année prochaine !

Uzeste : Jazzmosphère… suite

 Par Alain Flèche, photos Alain Pelletier

 

Uzeste, jeudi 17 Août 2017

C’est une soirée dédiée à John Coltrane à laquelle nous convie Mr Loyal : Bernard Lubat. En guise de présentation, il nous rappelle qu’un hommage ne consiste pas à copier, mais à poursuivre…

1ère partie : Coltrane Jubilé Quartet projet de Thomas Bercy (Piano), accompagné de Maxime Berton (Saxs), Jonathan Hedeline (Contrebasse) et , Gaétan Diaz (Batterie) 

Plus une revisitation, une nouvelle (actuelle) interprétation du monde musical de Trane, qu’une prolongation. Un “Giant Step” “arrangé”, tempo élastique, des libertés prises dans les suites harmoniques, réappropriation d’un thème emblématique, même si son auteur dut admettre que cette voie le conduisit à une impasse… n’empêche, bel exercice où nos 4 talentueux trublions se placent comme dignes héritiers du majestueux legs laissé trop tôt en chantier par le génial saxophoniste regretté. Puis des compositions originales, même si les 3 notes du thème de “A Love Supreme” restent le fil conducteur de cette prestation. Pourtant c’est plutôt un son post-bop, “60/70 qui en ressortira. Le piano exulte, envolées lyriques, gros travail de la main gauche omniprésente jusqu’à être percussive, sans pour autant, copier le style “blockcords” de McCoy Tyner. Le contrebassiste ressemble  plus  à Dave Holland qu’à Jim Garrisson (ou à Mr P.C.) – tant physiquement que dans le style – et c’est tant mieux ! C’est de l’air, de l’espace ! La batterie ? En place ! Sûr, ce n’est pas Jones non plus, mais… Y a le son nom de nom ! La pulsation des tambours battants battus est là, pas question de s’endormir ! Enfin : le sax, bien sûr. Jeune émulation. Gros potentiel. Se réclame  autant de Rollins que de Trane, et, in fine, la bataille des “ténors fous” n’a pas eu lieu. Tant l’un doit à l’autre.

Nous sommes tous sous le charme. Même si… nous en reparlerons.

 

2ème séance : Bernard Lubat (Piano)/Luther François (Sax et flûte)

Rescapés de la soirée de folie de lundi. Le gascon v/s  Le martiniquais. Que le meilleur gagne, y a pas de perdant ! Et allons-y jeunesse, roulez petits bolides ! Démarrage petite foulée, mise en oreille, mise en esprit. On va voir un peu de tous les côtés comment ça marche, et ça cavale, grave ! On le sent, il va se passer quelque chose, de rare… et puis voilà, ça enchaîne, direct : Naima. Là, on y est. Sans doute ce qui manque peut-être encore un peu aux précédent groupe, une forme de maturité. Un petit nuage se dessine, il y a de la place pour tous… et en voiture ! Promenade dans (et avec)  les étoiles. Ça chante, ça pétille. Tout est là, rien à jeter. L’âme de Trane nous envahit  dans une jouissance éternelle. Pour finir le set, Lubat attaque son piano par le début de l’histoire : c’est stride, ça part dans tous les coins, comme Jacky Byard aimait à s’y frotter. Le sax ? On entend Shepp, le digne successeur, Henderson, bête à part, son unique. De folie.

Avant la fin du morceau, tout le monde est debout. Heureusement, nous sommes à même la terre dans ce beau parc où est montée la scène, sinon, je ne pense pas que les sièges eussent résisté à la montée de fièvre convulsive qu’induisirent les deux fous d’amour du bel œuvre qui nous enchantèrent en convoquant le souvenir très présent ce soir, du Maître Spirituel du saxophone, toute époque, tous styles confondus

 

3ème couche : François Corneloup (Sax bar.)/Simon Goubert (Batterie) 

Le grand François, à la hauteur de son éléphantesque instrument, éternel sourire ravi, rejoint Simon  qui accordait ses fûts. Quelques lignes d’approche sinusoïdale, clins d’œil complices furtifs et, se découvre à nouveau, parcimonieusement, puis de toute évidence : Naima ! Si ! Encore plus fou, plus déstructurée, un p’tit tour à côté, ailleurs, à presque se perdre, mais non, retour aux armes honnit ! Embarqués dans un vaisseau de rêve, souffle des auditeurs retenu afin de n’en modifier le parcours tellement parfait ! C’est un flot d’amour pur qui se déverse sur nous, à en pleurer de bonheur. Une excursion un peu plus lointaine, les accords se transforment de proche en proche, juste avant de s’évanouir dans l’infini du cosmos, c’est cette bonne chère vieille “Femme Seule” (Lonely Woman) qui nous rend visite. Soirée hommage ? Ornette Coleman y est invité. Et personne ne le poussera du pied, du coude ou de l’esprit. Bienvenu petit grand Homme. Même si je n’ai souvenir de rencontre entre les 2 héros, nous n’oublions pas l’album “The Avant-Garde” (Trane et Don Cherry) où le ténor reconnaît l’altiste comme compagnon de libération. Figurez vous que c’est avec un bout de chanson de la grande Juliette Gréco que nos amis prendrons congé. Perdu, reconnu, retrouvé… on s’est, on sait. Tout. No comment. L’histoire parle d’elle-même. Sarabande furieuse. Les peaux tonnent, cymbales éclatantes, le pachyderme s’élève vers des sphères lointaines qu’il rapporte jusqu’à nous. Rien n’est sphère mais… il faut le sphère… sphère, mon c.. atmo, à nous, à eux, à tous !

Ébahis, comblés, heureux, ovation énorme pour tous ceux qui nous ont régalé de leur don de magiciens du son, de l’air, du feu !

Alors, faut bien, bouger, se quitter, voir ailleurs… d’ailleurs, sur le chemin : Café de sports, chez Marie-Jo. Nous attendent, en s’occupant à jouer, les joyeux animaux du Quartet de début de soirée. Le répertoire : McCoy Tyner. Beaucoup de monde s’est déjà arrêté. Ils ont bien fait ! Se désaltérer d’un bon p’tit coup de rouge, d’une rasade de notes qui glissent dans les oreilles comme le “Graves” dans le gosier. Ambiance très chaleureuse. Intime. 1(one) Time comme dit André (Minvielle). Le sourire reste figé sur nos lèvres, encore du bonheur, de la joie d’être ensemble. Bien plus détendus que sur la scène du parc,  les musiciens provoquent et partagent notre plaisir de se retrouver à nouveau ensemble. Pour un instant encore. Pour la nuit, pour la vie. Pour toucher du bout de l’âme, le centre d’où tout jaillit !

Une soirée à l’Uzestival Hivernal

Vendredi 3 mars à l’Estaminet d’Uzeste.

Le festival Uzeste Musical attire une foule d’amateurs de jazz et de musiques à la marge au mois d’août de chaque année, cependant les sessions hors saisons sont des instants partagés en petit comité mais la surprise et l’émerveillement sont souvent au rendez vous.
La soirée commence par une lecture improvisée des notes prises par Bernard Lubat sur les sujets habituels qu’il affectionne, à savoir, la consommation, l’être humain et bien sûr la musique vivante. Ce “débloc’note” est ponctué de citations afin d’amener le spectateur à approfondir sa réflexion de retour chez lui. Il développe aussi la volonté de garder des traces de ces instants d’improvisations qui vont se succéder ce soir sur la scène de l’Estaminet. En effet, les prestations vont être enregistrées pour le label Labeluz (collection Les Dialogiques).
Michel Portal, que l’on a quelque peu entendu en coulisses, pendant la fin de la causerie de Bernard Lubat arrive sur scène.
Quatre faces à faces vont se dérouler devant nous.
Le premier invité est Louis Lubat, donc un duo batterie vs clarinette. Départ tonitruant pour le batteur qui dégage une puissance dans laquelle la clarinette basse vient à merveille trouver sa place.Le second morceau du duo est dans la même veine, force, maîtrise, écoute de l’autre et toujours ce chaos rythmique incroyable.
Le deuxième rencontre se fait avec Fabrice Vieira. Des expérimentations vocales se mêlent au son grave et lourd de la clarinette de Michel Portal. Quelques touches de guitares accompagne cet échange. L’aspect électronique, par la transformations de la voix de Fabrice Vieira par un dispositif technique, fait de cet échange un pont inter-générationnel, au niveau de l’utilisation des procédés.
Deux passages d’improvisation solo de Michel Portal viennent avant l’ultime duo de cette soirée, avec bien sûr le maître des lieux, Bernard Lubat. Ce dernier investit le piano, qu’il a, au préalable, quelque peu transformé. Très grande complicité entre les deux musiciens qui se côtoient depuis une quarantaine d’années et qui ont ce plaisir communicatif de jouer ensemble. Une sorte d’explosion vient clore leur morceau…on pense à un problème technique, tellement les artistes nous avait amené dans une parfaite harmonie. Le fait qu’ils rebondissent aussitôt, sans qu’aucun technicien ne vienne chercher la cause du problème, nous fait penser que cela faisait partie de la collaboration. Par contre, qu’en est il de ce réveil d’antan qui a sonné sur scène pendant le duo avec Fabrice Vieira ?


L’ensemble des musiciens se retrouvent ensemble pour un dernier moment de complicité où une nouvelle fois Louis Lubat livre une prestation dantesque alors que son père est aux claviers. Fabrice Vieira continue son exploration vocale, et tous sont accompagnés par Michel Portal, véritable chef d’orchestre de la soirée.
L’Estaminet se transforme ensuite en lieu de discussion entre Bernard Lubat et Michel Portal qui se remémorent les souvenirs de leur rencontre et d’autres anecdotes sur leur carrière respective.
Merveilleuse soirée où l’on assiste à un moment unique, à un instant de création. Les citations concernant “La musique à vivre” de l’introduction ont trouvé une formidable démonstration. Et s’il y avait le même type de collaboration, sous forme de jeux de miroir, entre Benat Achiary et des artistes de la sphère d’Uzeste ?

Dave Blenkhorn et Thomas Bercy trio à Uzeste : le jazz de ville et le jazz des champs

Par Philippe Desmond.

Uzeste, Café du Sport, dimanche 12 février 2017.

Le jazz – un mot bien trop vague – souffre d’une image élitiste dans les médias, dans le grand public, partout. C’est malheureusement souvent le cas. Des associations comme Action Jazz font tout pour rectifier cette image, évoquant tous les jazz, tous ses courants, essayant de mettre en valeur de nouvelles générations de musiciens sans renier les anciens, s’intéressant aux nouveaux sons sans bannir les standards et pourtant le public reste frileux. En dehors des stars du genre qui attirent du monde de toutes générations , les Marcus Miller, Ibrahim Maalouf, les chanteuses à la mode comme Diana Krall ou Melody Gardot ou les nouvelles tendances comme Snarky Puppy, le public a du mal à suivre. Certes les grands festivals d’été font le plein mais souvent les gens qui ont accroché avec plaisir leurs oreilles à cette musique l’oublient jusqu’à l’année suivante. Certes un Keith Jarrett est capable de remplir l’Auditorium en deux jours malgré un tarif prohibitif mais là on retombe dans l’élitisme.

Ces problématiques, et bien d’autres, ont fait l’objet d’un très intéressant débat lors du colloque organisé par Action Jazz en préambule du dernier tremplin ; 53 festivals ou événements y étaient représentés et la Gazette Bleue de mars reviendra là-dessus. Comment attirer du public et surtout le renouveler, autre que les personnes certes passionnées mais bien mûres, trop. Comment attirer des jeunes pour faire simple. Vaste débat.

Certains réfléchissent, d’autres agissent, peut-être même hors de ces considérations, en toute simplicité, en toute convivialité mais avec passion. Après cette – trop – longue introduction parlons d’eux, ces gens qui sur le terrain à leur échelle tracent un sillon dans lequel des graines vont sûrement germer (oui je sais c’est de la métaphore à 2 balles mais vous voyez l’idée).

On les trouve notamment à la campagne, au Café du Sport d’Uzeste par exemple, chez Marie-Jo ; entre les deux papes de son village, l’un, Clément V, enterré dans la disproportionnée Collégiale et l’autre bien vivant et pour longtemps on le souhaite, Bernard Lubat, elle a fait sa petite place aidée par le Collectif Caravan de Cécile Royer très dynamique en Sud-Gironde et la Belle Lurette de Saint-Macaire notamment.

Une fois par mois environ le café se remplit pour un concert de jazz autour du trio de Thomas Bercy ; lui au piano, Jonathan Hédeline à la contrebasse et maintenant Gaëtan Diaz à la batterie. Un invité différent, un répertoire varié et un dimanche qui s’étire (de 17 h à 19h30) dans une ambiance au combien sympathique et pas élitiste du tout ! En quelque sorte le jazz de ville contre le jazz des champs. Ce blog vous en a déjà relaté quelques moments.

Hier soir l’invité était Australien, le très demandé guitariste Dave Blenkhorn, qui parcourt la France et l’Europe pour de nombreuses collaborations musicales. Oh il ne vient pas de bien loin ce soir mais du village voisin où il vit depuis plusieurs années ; la haie inquiétante de chasseurs en gilets fluos, fusils à la main, que j’ai traversée sur la route en arrivant, c’était donc pour une battue de kangourous plaisantons nous ensemble !

Au programme, une musique taillée sur mesure pour ce genre de moment, le répertoire mélodieux de Wes Montgomery et un peu de Duke.

Alors ce sillon il est où ? Dans la diversité du public. Bien sûr des amateurs, des connaisseurs, des pros – avec même un professeur du Conservatoire de Région venu écouter ses anciens élèves Gaëtan et Jonathan – mais surtout plein de familles avec des enfants, des tout petits même ! Certains les quinquets écarquillés devant cette musique qui se fabrique devant eux, d’autre moins attentifs affairés à l’atelier dessin improvisé dans un coin du bar ; mais au moins ils entendent, ils savent que ça existe, certains crayon à la main viennent même gigoter devant la « scène ».

Toutes les générations sont représentées, oserai-je dire sans paraître condescendant toutes les classes sociales. On boit de tout, du thé, du café, du rouge, de la bière, de l’apéro, des sodas, on se régale des crêpes de Marie-Jo, on échange, on fait connaissance, on rigole, on partage ; et tout ça en musique, le côté scène étant plus attentif que le côté bar. C’était ça le jazz non au début, une musique populaire, comment a t-elle pu glisser vers le « sacré » ? La chienne Dehli est de la partie et fait sa ronde incessante dans son territoire envahi par ces étrangers. Le chapeau circule, et oui des gens sont en train de travailler il faut bien les rétribuer, certains ont tendance à l’oublier.

Musicalement ça fonctionne très bien malgré quelques crêpes aussi par ci par là qui provoquent des échanges souriants entre Thomas et Dave ! Ce dernier possède parfaitement les « Jingles », « West Coast Blue », « Full House » et bien d’autres standards de Wes et sa version de « In a Sentimental Mood » de Duke est d’une belle délicatesse grâce au timbre chaud de sa guitare. Le trio fonctionne à merveille dans un registre différent de son répertoire Coltranien ou Tynerien habituel ; ils sont excellents.

On peut donc se régaler de jazz de qualité sans snobisme et en toute simplicité, faisons le savoir !

Prochain concert au Café du Sport le dimanche 19 mars à 17 heures avec le trio de Thomas Bercy et le saxophoniste Alex Golino dont le portrait occupe la Gazette Bleue de janvier ; répertoire Hank Mobley. Venez faire un tour ce n’est pas si loin que ça.

https://www.facebook.com/Collectif-Caravan-170711356335248/

www.actionjazz.fr

Thomas Bercy trio et Guillaume Schmidt : déjà Noël !

Par Philippe Desmond.

Café du Sport, Uzeste (33) dimanche 27 novembre 2016.

Thomas Bercy (piano électrique), Jonathan Hédeline (contrebasse et basse électrique), Jéricho Ballan (batterie) ; invité Guillaume Schmidt (sax alto et ténor).

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Je n’étais pas revenu au café du Sport depuis février dernier et cela m’a fait rudement plaisir d’y retourner. Pour plusieurs raisons, l’affiche du soir bien sûr, on va y revenir, mais aussi pour le lieu et les gens qui le fréquentent.
Aller écouter du jazz un dimanche soir au fin fond de la campagne girondine, pour certains ce n’est pas très rock’n roll ; ils ne savent pas ce qu’ils perdent. Quant à ceux qui claironnent que le jazz est élitiste ils feraient bien de venir faire un tour ici.

Ce dimanche en cette fin d’après-midi ensoleillée le café du Sport a déjà vécu une journée riche avec l’organisation, à l’intérieur et sous la tonnelle, du marché de Noël. Et oui à Uzeste et grâce à Marie-Jo on est aussi à l’avant garde du marketing et Noël s’affiche dès la fin novembre ! Mais ici on trouve seulement de l’artisanat du coin et non du Sud Est asiatique, des pâtisseries et gourmandises locales, et une librairie éphémère. Mais place aux musiciens, le stand des gâteaux et de chocolats (délicieux) en fait les frais, le lieu n’est pas immense.

Le trio de Thomas Bercy a invité Guillaume Schmidt pour un concert hommage à Eddie Harris et Ornette Coleman, deux saxophonistes mais deux univers différents. Les quatre avaient joué ensemble lors de la dernière jam de la Belle Lurette (chronique du 9 novembre dernier) mais là il nous proposent un concert entier.

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Comme à la maison

Le « Broadway Blues » d’Ornette Coleman ouvre le concert avec son swing entraînant et sa mélodie enjouée. Guillaume arrivé fatigué va instantanément recharger ses batteries, alto en bouche. Les gens s’installent tant bien que mal, sur des chaises, par terre, au bar où déjà quelques piliers pointent leur nez et où le vin chaud diffuse son parfum de cannelle. Il y a pas mal d’enfants dont ce petit blondinet de 4 ou 5 ans devant moi, fasciné par le son du sax alto ; tu sais que tu as de la chance bonhomme d’être là ? Quant à Dehli la chienne, elle commence ses allées et venues entre les spectateurs.

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Un petit bonhomme subjugué

Et au milieu de tout cela, dans ce décor typique et décalé, adossé à la cheminée encore fumante, le quartet qui joue de mieux en mieux.
L’agréable agitation va s’estomper avec le titre suivant, « Lonely Woman » d’OC, introduit par la longue et lente plainte au sax ténor étonnamment épaulée par un tempo très rapide des cymbales, la tension montant progressivement lors du passage de piano. L’écoute est maximum, drôlement bien le public ici.

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Un peu louche ce Jéricho…

Contrairement à son titre « Cold Duck Time » réchauffe l’atmosphère avec son groove accrocheur. Et oui nous sommes avec Eddie Harris, une musique plus facile diront certains mais tellement agréable ; le quartet s’éclate, nous aussi. « Epthylipo » (?) une composition de Guillaume Schmidt apaise un peu l’ambiance. Guillaume possède différents registres dans lesquels il excelle mais ses compositions sont plutôt dans la douceur et l’élégance, comme celle-ci.

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Guillaume Schmidt au ténor

Retour au groove avec « Freedom Jazz Dance » d’E.H et l’invitation faite à Sébastien « Iep » Arruti de rejoindre le quartet. A peine sorti de sa housse le trombone du Basque va monter en température ; on sent le plaisir des cinq larrons d’être ensemble. Et Dehli qui passe et repasse.

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« Iep » en invité surprise

C’est la pause, le chapeau va tourner dans les mains de Michel qui, à mesure que la soirée avance, va se révéler un excellent ambianceur ou chauffeur de salle, n’hésitant pas à encourager le public à danser, en montrant l’exemple, ou à débriefer les morceaux : « le truc que vous venez de faire à la fin, on aurait dit les Tontons Flingueurs » dit-il aux musiciens  hilares. Ou encore après « Palinodie »,  une jolie ballade composée par Guillaume Schmidt, « Tu peux me refaire un slow, je suis sur un coup » ; impayable. Jouer sérieux – car ça joue excellemment bien – sans se prendre au sérieux, voilà la vérité.

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Michel et ses commentaires éclairés

« Turnaround et « The Blessing » d’O.C ont lancé le second set qui va se terminer énergiquement par « Listen Here » d’E.H, chacun des musiciens – les cinq pour finir – y allant de son chorus devant quelques danseurs et dans la gaieté générale. Et Dehli qui fait sa ronde.

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Dehli en vadrouille

Ne vous y trompez pas, sous cet aspect de fantaisie il s’agit ici de vraie musique, de vrai jazz, une bonne partie du public est faite de réels amateurs qui viennent chercher, en plus de la qualité musicale, un moment de partage.
C’était déjà Noël ce soir à Uzeste, on reviendra c’est sûr , en janvier je crois fêter les Rois.

Uzestival, vendredi 21/10/2016

Les tambours de l’imaginaire

Par Stéphane Boyancier (texte et photos)

Après une 39ième édition cet été d’Uzeste musical , où l’on a pu voir, entre autres, Serge Teyssot Gay accompagné de Joëlle Léandre, l’Uzestival automnal 2016 nous ouvre ses portes depuis le 20 octobre 2016.

Ce vendredi 21 octobre à l’Estaminet d’Uzeste, Bernard Lubat se livre à une nouvelle expérimentation sonore qui est encore au stade de projet et n’a pas encore fait l’objet d’un enregistrement sur un support physique. L’idée est que Bernard Lubat joue du piano acoustique et que les sons de celui-ci lui soient renvoyés après le passage dans un ordinateur piloté par Marc Chemillier. Se crée alors un dialogue entre les notes originales du pianiste avec toute l’émotion qui transparaît à travers elles et ses mêmes notes malaxées par l’informatique. La chaleur du piano s’affronte avec la froideur mathématique de l’ordinateur. Deux univers en opposition, en discussion, en complémentarité. Cette expérimentation est vue comme un jeu entre les deux artistes, une joute pianistique ou chacun amène son élément. Bernard Lubat fournie la matière première et Marc Chemillier la transforme, l’augmente, met son grain de sel dans le processus de création et la renvoie à l’expéditeur qui, à son tour, lui redonne de nouvelles notes à travailler. Le plaisir d’agir, de jouer sans s’interroger sur la finalité, se laisser aller au processus de création en toute liberté. Un set d’une vingtaine de minutes qui se termine par la lecture de quelques mots extrait du petit calepin de citations de Bernard Lubat avant la mise en place des « tambours de l’imaginaire ».

Le concept est de réunir cinq batteurs d’horizons différents qui vont nous faire découvrir leur univers à tour de rôle pour finir en quatuor de batterie sous la baguette du maître des lieux.

Le premier a monté sur scène est Jérémie Piazza. Il s’agit là d’un solo de batterie, mais pas de ces solos qui interviennent souvent en fin de concert où le public est entièrement acquis à la cause du groupe, un solo qui part de zéro et qui va nous amener en profondeur dans la personnalité de l’artiste. Jérémie Piazza commence tout en douceur, totalement habité par son instrument, pour progressivement nous guider dans son monde et nous ramener tranquillement par des percussions à mains nus sur sa batterie.

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Place maintenant à la batterie horizontale de Mathias Pontévia qui dès son installation sur scène donne le ton et nous entraîne dans une ambiance oppressante, lourde et chaotique. Il joue à l’archet sur une cymbale recouverte de papier aluminium, racle par la suite cette même cymbale sur sa grosse caisse horizontale, active en permanence la pédale venant la frapper… La musique est souvent synonyme de voyage, de détente, elle est là tout son contraire mais le bonheur de se sentir transporté dans cet univers angoissant n’est pas désagréable car c’est la preuve que l’on est entré en communion avec l’artiste et c’est bien là l’essentiel.

Troisième à venir sur la scène de l’Estaminet, Bernard Lubat qui remplace son fils souffrant. Le moment le plus jazzy de la soirée avec des clins d’œil à l’acid-jazz grâce a la présence d’un pavé électronique qu’il joue en même temps que sa batterie « classique ».

Avant dernier à se présenter devant le public et le plus jeune de la troupe, Emile Rameau nous livre une démonstration de sa technique et de sa rapidité. Les frappes se succèdent à toute vitesse qui rappelle les auditions du film Whiplash, qui retrace le parcours d’un jeune batteur désirant intégrer un orchestre renommé.

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Vient enfin Fawzi Berger dont la batterie trône sur le devant de la scène augmentée de nombreux accessoires. Divers objets vont agrémenter son jeu, de petits jouets viennent parcourir les fûts, le siège du batteur faisant même parti intégrante du morceau. Plus accès sur la percussion que la batterie proprement dite, Fawzi Berger nous amène dans des climats de musique du monde tout en douceur et légèreté pour finir cette présentation de nos cinq batteurs du soir.

Tout le monde rejoint la scène pour un moment d’échange et d’improvisation à quatre batteries sous les ordres de Bernard Lubat qui donne les lignes directrices tout en laissant libre cours aux différents protagonistes.

Véritable moment de liberté artistique, cette soirée à l’Estaminet d’Uzeste nous fait entrer dans l’arrière boutique de la création artistique. On vit des moments d’improvisations, de musique vivante dans un lieu avec une âme qui déborde d’énergie créatrice et qui rend curieux. Encore des concerts cette fin de semaine avec la présence de François Corneloup le jeudi 27 octobre 2016.

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Stéphane Boyancier

http://www.uzeste.org