Erri De Luca / Stefano Di Battista

Par Annie Robert, photos Alain Pelletier

Rocher de Palmer  9 février 2017
LA MUSICA INSIEME
Les souvenirs sont d’étranges créatures. Ils vivent en morceaux, s’effacent ou reverdissent, s’enflent noirs et sombres, ou se déploient en caressant une nostalgie heureuse. Ils sont faits de mots, de sons et d’odeurs qui se croisent et se faufilent. Pour notre bien ou notre malheur. Cela dépend des moments.
Ce soir, c’est un objet culturel peu habituel qui nous est offert pour justement faire bouillir et bouillonner la marmite aux souvenirs…
A l’initiative du Rocher de Palmer et en partenariat avec “Lettres du monde” la littérature et la musique, les sons et les mots qui se cherchent parfois, se ratent peut être, se découvrent souvent, seront à l’honneur. Ils nous permettront de cheminer dans les souvenirs d Erri De Luca, tout parsemés de témoignages sonores. Il appelle cela une “chiacchierta”, un papotage musical.
Erri De Luca est un écrivain d’envergure… pas par la taille de ses romans, souvent modeste, mais par l’intensité de son pouvoir d’évocation, la précision de ses mots, leur retenue et leur justesse. Un Nobel à venir. Même si on ne connaît pas Naples, on entrera sans peine dans les effluves de l’atelier du cordonnier, on sentira la chaleur reposante du coucher de soleil sur les toits, les paroles murmurées dans les rues étroites, les luttes ouvrières ou les falaises d’escalade. Le monde d’Erri de Luca, cette Italie inconnue deviendra vivante pour le lecteur, si vivante qu’elle entrera dans nos têtes, sous la peau, dans notre imaginaire, on s’en fera des souvenirs aussi denses que s’ils étaient réels.
Croisons donc tout cela… Ses souvenirs à lui, réels ou fantasmés, nos images à nous lecteurs de ses mots ou simples curieux, la voix et les chants, le saxophone et le piano. Écoutons les textes, entendons les souvenirs, écrivons la musique à plusieurs.


C’est un air de valse gaie qui introduit le concert, les mots s’envolent en rondes poétiques. Le saxophone délicat de Stéfano di Battista, la batterie combative de Robert Pistolesi, le piano souple d’Andrea Rea, la basse papillonnante de Daniele Sorentino s’allient à la voix chaude et puissante de Nicky Nicolai (une Nana Mouskouri jeune et c’est un compliment !) pour nous faire entendre “les fleuves qui descendent vers la mer sans jamais la remplir.”
C’est un moment de chansons (sous – titrées en français, grand merci), comme des fenêtres ouvertes sur des thématiques qui lui tiennent à cœur, des vieilles chansons napolitaines ou anarchistes, des souvenirs d’oreille dont il a transformé les paroles ou bien des morceaux que Stefano di Battista le saxophoniste a composé à partir des vers ou des phrases qui lui ont été confiés, en un jazz tonique et mélodieux.


On côtoie Marie et aussi Joseph, si amoureux de son incroyable épouse, Janvier le Saint renégat qui arrête la lave du volcan, Naples la tellurique, les naufragés de Lampedusa, la Médi (terranée) porteuse de civilisation ou fossoyeuse des hommes perdus, les grèves et les combats. Erri De Luca raconte, généreux, profond, il chante même les vers de Nazim Hikmet. La musique illustre sans effet, plutôt joyeuse, ses paroles et ses indignations recueillies. On écoute les anecdotes et les réflexions, on savoure les notes. Car si Erri de Luca n’est pas un musicien, il en connaît les codes, le langage et le rythme.
L’intervention de Pierre François Dufour avec la voix si humaine de son violoncelle soufflera tendresse et générosité dans l’introduction de “Je voudrais te manquer” et la lecture qu’Erri De Luca fera d’un de ses textes sur un Noël de «  confusion et d’excellence” au sein d’une lutte syndicale nous laissera émus et le cœur gonflé.
Pour se battre, il faut prendre la parole, la partager, la donner. Les mots chantés ont une immunité naturelle, ils portent la musique en eux, ils se permettent de sortir de la carapace des livres. Jouez donc musiciens, pour garder la force des mots !!” a déclaré Erri De Luca au début du concert.
On a partagé toute la soirée le goût délicat, la sensuelle beauté de cette recherche dans une lecture musicale poétique, jazzy et originale
Un réel moment de partage, un étonnant corps à corps entre les notes et le verbe : “la musica insieme”. Un délicat programme.

 

 

 

La métamorphose des Grands-Mères …

Par Annie Robert, Photos : Thierry Dubuc

Chroniques Marciennes  # 7
Marciac 5 Août  2016

La métamorphose des Grand-Mères…

Kyle Eastwood Quintet  /  Avishai Cohen Trio

Que savons-nous de la contrebasse ? Instrument imposant de fond de scène, timide malgré ses larges formes, en charge du rythme avec son alter ego la batterie, elle fait partie de ceux qui se sacrifient dans la joie, dont on remarque l’absence mais pas toujours la présence. Une discrète qui se laisse ignorer…
Ce soir pourtant, les Grands-Mères comme on les surnomme, sont à l’honneur et ce sont deux contrebassistes leaders de groupe qui vont se succéder sur la scène d’un chapiteau bourré à craquer et nous en faire découvrir des possibilités roboratives.
Kyle Eastwood  et son quintet d’abord dans lequel il alternera contrebasse et basse électrique. Il est ce soir accompagné de ses quatre mousquetaires: Andrew McCormack, au piano agile et fougueux, Quentin Collins à la trompette claire et déliée, Brandon Allen qui sait chercher la note qui fait mal au saxophone  et Chris Higginbottom, à la batterie pour un soutien que l’on pourrait souhaiter par instant plus léger. .

Kyle Eastwood

Kyle Eastwood

En trio, en duo ou au complet, alternant standards aimés, compositions personnelles ou musiques de film revisitées, le set se présente comme autant de petites fenêtres ouvertes sur le monde du jazz. Les atmosphères sont diverses et colorées : hommage au groove d’Horace Silver, sons des jazz clubs des années 50, latin jazz. Le schéma est classique et le style également. La prise de risque est, on peut le regretter, minime mais la sincérité et la fougue toujours présentes emportent l’adhésion. «  Marrakech » morceau dans lequel Kyle Eastwood propose un moment d’atmosphère personnel et intime où la contrebasse se fait oud, est peut-être la voie qu’il lui faudra se résoudre à explorer.

Stefano Di Battista

Stefano Di Battista

Stefano  Di Battista rejoint le groupe au milieu du set et y glisse avec facilité ses improvisations lyriques et construites et un son ample d’une grave beauté, qu’il soit au soprano ou au ténor. Un doux moment de grâce avec le thème de « Cinema paradisio » d’Ennio Morricone suspend la salle, une fin tonitruante des soufflants dans un groove échevelé et un morceau dédié à Marciac réjouissent les spectateurs et on se quitte après deux rappels enlevés.
Grand-mère a commencé sa cure de jouvence dans la joie et la belle ouvrage.

Et ce n’est pas fini… Elle va sacrément prendre un coup de jeunesse la grand-mère, avec l’arrivée du Avishai Cohen Trio !!
La contrebasse va changer d’âme. Elle percute, frappe du bois et  de l’archet, se pavane ou se plaint. Elle va devenir une jeune fille au balcon, une adolescente qui danse sur les braises ou sur la lande, une compagne des oiseaux du Sud. La demoiselle parée de ses atours se prépare au voyage ou à la noce, elle relève ses jupons pour sauter les ruisseaux. Elle est gaie et unique.
Le trio impulse des ruptures de couleur et d’intensité permanentes, une structure solide et toute en finesse des compos. La contrebasse prend souvent le chant (et le champ également !) et le piano se résout au soutien. La recherche mélodique est constante. Les trois musiciens dont la complicité, la complémentarité sautent aux oreilles, se passent le thème, se le volent, se le tordent et se le reprennent.

Avishaï Cohen

Avishaï Cohen

Omri Mor au piano est bluffant de qualité et  Noam David à la batterie, souple, sans esbroufe mais puissant. Quant à Avishai Cohen, il  va chercher dans le tréfonds de son « amoureuse »  du bois frappé, des cordes d’attaches, des glissés et des slaps. Du rarement vu et de l’émotion au bout des doigts.
Avec des accents andalous ou yddishs, la contrebasse se fait lyre ou sitar et on plonge dans le folklore sans jamais lâcher le groove.
Les appuis entre le trio sont permanents, on ne sait pas qui suit l’autre et qui le précède, dans des échanges qui sont la marque d’un vrai travail de groupe et qui nous propulsent haut.

Grande-mère nous enlace et nous redevenons petits-enfants pour un « Child is born »   plein de câlins et de sommeils embrumés. Elle nous entraîne sur les rivages de la Méditerranée et nous redevenons auditeurs de contes enfuis.
Le chapiteau laisse éclater sa joie et sa reconnaissance pour un tel moment que l’on sent unique.
Un premier rappel avec des solos de folie .Un deuxième  rappel qui resserre encore l’émotion lorsqu’Avishai Cohen se met à chanter en espagnol « Alfonsina vestida de mar » une chanson de son enfance, de celles qu’on se fredonne pour bercer les chagrins ou accueillir le marchand de sable. Les yeux commencent à piquer et la fatigue n’y est pour rien.
La salle ne veut pas lâcher, pas question que le groupe s’en aille déjà. On s’incline sur un « besame mucho » réinventé. Un quatrième rappel suivra pour une salsa pleine d’allant et de contre-pieds. Encore, encore…
Au cinquième rappel, les yeux piquent définitivement lorsqu’il entonne seul avec sa contrebasse un «  Sometimes I feel like a motherless child » en un puissant et mélancolique cadeau d’adieu…

Avishaï Cohen Trio

Avishaï Cohen Trio

Ce soir, Grand-Mère  a chaussé ses ballerines, enfilé son habit de fête et s’en est allée  au bal comme une princesse des mille et une nuits, une fée des  bois.
Une métamorphose inoubliable.