Alma Caribe : Gatto/Rodz and friends

Le Caillou, vendredi 15 septembre 2017

Olivier Gatto a de la chance, il a épousé sa muse qui ainsi l’inspire pour ses créations musicales dont la dernière baptisée Alma Caribe. Shekinah Rodz puisque c’est d’elle qu’il s’agit, vient de Puerto Rico cette île des Caraïbes associée aux USA ; ce territoire est aussi appelé la isla del encanto (L’île de l’enchantement) Shekinah en est une preuve vivante et musicale éclatante. Et en plus il paraît qu’elle fait très bien la cuisine de son pays ; vraiment de la chance.

Qui dit cuisine dit salsa et c’est donc à cette sauce aux influences, latines, africaines et locales qu’Olivier Gatto a réarrangé des titres de jazz be bop ou hard bop ou encore de soul pour ce nouveau répertoire. Set list en fin d’article.

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Pour le choix des musiciens, en plus de Shekinah, une première touche d’Antilles avec Francis Fontès le plus guadeloupéen des pianistes bordelais, ou l’inverse, une seconde avec Frantz Fléreau lui aussi de Guadeloupe et percussionniste installé à Bordeaux depuis près de vingt ans et qui pour des collaborations ou des stages de formation parcourt le monde entier. C’est d’ailleurs à New York il y a peu de temps que ce dernier a appris, grâce à un ami batteur commun, l’existence à Bordeaux d’Olivier Gatto ! Le monde est grand et petit à la fois. Philippe Valentine lui apporte son savoir multiple à la batterie comme va nous le confirmer le concert.

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C’est le second concert de la semaine du groupe au Caillou où la configuration d’hiver a été reprise plus pour des affaires de voisinage grincheux que de météo ; encore que ce soir là, toujours en été sur le calendrier, la chaleur de la salle soit bien préférable à la tristesse grise de la terrasse.

A cinq et avec tout le matériel sur la petite scène il a fallu se tasser, je cite Olivier : « 4 congas,1 ka,1 barril,1 drumset,1 upright bass, 1 keyboard, 1 flûte,1 soprano sax,1 alto sax, 2 bells, chimes etc ». Lui a justement pris, une fois n’est pas coutume, sa Silent Bass Yamaha à la taille de guêpe beaucoup moins encombrante que son armoire normande habituelle.

Dès le premier titre, « Think on Me » de George Cables, le ton est donné, avec une telle sauce – une salsa pareille – nous sommes bien chez Shekinah. On ne peut que penser aux malheurs qui viennent de s’abattre dans ces contrées malgré la chaleur pleine de gaîté de la musique. Shekinah éblouit à la flûte ; de toutes les façons Shekinah éblouit toujours, même au piano… de la cuisine.

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« What’s Going On » fait partie du répertoire « classique » d’Olivier Gatto et c’est toujours un bonheur de l’entendre. L’apport des percussions de Frantz est indéniable, il ajoute cette belle couleur afro-latino à ces titres de jazz et quel talent lui aussi ! Le hard bop s’interpose entre les passages « calientes », il est là en fond ne réduisant pas cette musique à du pur latino souvent lassant à la fin. Les qualités d’arrangeurs d’Olivier Gatto on les connaît, on les retrouve ici. Les chorus s’enchaînent et Francis Fontès n’est pas le dernier à prendre son tour ; avec du Herbie Hancock et du McCoy Tyner au programme il est la fête et lui aussi s’arrange avec eux y mettant sa signature antillaise ancrée dans les gênes.

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Que cette musique est belle, chaleureuse, que ces musiciens donnent, partagent avec nous. Une confirmation, mais on le sait depuis si longtemps, Philippe Valentine sait tout faire ; il enseigne la batterie et ses élèves ont bien de la chance d’avoir un professeur qui certes connaît la théorie – c’est un peu le principe du métier – mais qui surtout en maîtrise parfaitement la pratique. Binaire, ternaire ou rythme de samba, il est là.

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Olivier lui quand il joue on se demande toujours où il est, ce soir il ne quitte pas Shekinah des yeux, s’amuse de sa muse. Le son de cette contrebasse est vraiment bluffant même si lui ne l’aime guère le contact corporel et la résonance étant bien différents d’une vraie « doghouse ».

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Shekinah non contente de nous jouer de la flûte, du sax alto, du soprano, chante aussi à la grande surprise de ceux qui ne la connaissent pas ; il y en a encore trop. Mais comme cela est insuffisant elle nous propose des duels/duos magiques aux percus avec Frantz ; et insatiable elle souffle dans ses sax en jouant de la cloche au pied, pas à cloche pied.

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Le public aura du mal à les laisser partir tout comme mercredi pour le même concert au même endroit ou a surgi par surprise à la toute fin Terreon Gully, l’immense – par le gabarit et le talent – batteur de Dianne Reeves qui venait de terminer son concert au Rocher. Terreon fait partie d’une autre formation d’Olivier Gatto, le Spiritual Warrior Orchestra chroniqué dans ce blog en février dernier. Un peu timide Terreon a fini par prendre les baguettes pour étaler toute sa classe.

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Avec Terreon Gully (Photo Dom Imonk)

Si dehors il fait encore plus frais, dans nos têtes et dans nos cœurs la température a monté et pour de longues heures.

Set List :

1. Think on Me (George Cables)
2. What’s Going On ( Marvin Gaye)
3. Phantoms (Kenny Barron)
4. Man From Tanganyika (McCoy Tyner)

1. I Have a Dream (Herbie Hancock)
2. United (Wayne Shorter)
3. Obsesión (Pedro Flores)
4. La Havana Sol (McCoy Tyner)

Encore :
1. Why ( Victor Lewis)
2. Wise One (John Coltrane)

Jazz à la maison ; Sophisticated Ladies

Samedi 9 septembre 2017 quelque part près de Bordeaux

Les occasions d’écouter du jazz sont assez nombreuses même si certains pensent le contraire, festivals, concerts, bars… Mais quand on aime vraiment ça, cela ne suffit pas alors on se les invente et au lieu d’aller vers les musiciens on dit à ceux-ci de venir chez soi. C’est l’esprit de Jean-Gabriel Guichard amateur éclairé et trompettiste à ses heures qui pratique cette formule depuis quelques années. Une soirée à la maison avec un concert de qualité, de quoi se restaurer et désaltérer avec modération. Pas une mince affaire à organiser avec une cinquantaine de personnes tout de même à recevoir et entasser dans son séjour. Réseaux d’amis, de leurs amis, il y a même à chaque fois une liste d’attente.

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Il faut dire que la programmation est ici toujours d’une grande qualité et choisie pour un public qui n’est pas forcément spécialiste. Pensez donc, la plupart des présents ne connaissaient pas Action Jazz ! Mais ça y est il connaissent !

Au programme ce soir les Sophisticated Ladies qui invitent Shekinah Rodz. A la tête du trio Rachael Magidson l’américaine de Bordeaux, trompette, batterie et chant, entourée de Laure Sanchez, contrebasse et chant et Paola Vera, anglaise d’origine vénézuélienne, piano et chant.

La portoricaine Shekinah a déjà fait partie des SL dans le passé, tout comme d’autres musiciennes notamment Valérie Chane-Tef ou Nolwenn Leizour, par contre elle n’a jamais joué avec ce trio là ; mais pas d’inquiétude… Elle est venue avec son sax alto, sa flûte et bien sûr sa voix. Vous trouverez des reportages sur Shekinah, Rachael et Laure dans la Gazette Bleue (liens en bas de page).

Pendant que l’apéritif d’accueil se déroule, la mise en place se fait sur la scène improvisée à côté de la bibliothèque ; réglage de la sono légère, accord des instruments, finalisation de la set list, ces dames travaillent.

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Au fait quelle est la différence entre un groupe de jazz féminin et un groupe de jazz normal masculin (je provoque exprès) ? Musicalement aucune. Récemment j’ai eu la chance de voir le Rhoda Scott Lady quartet et je m’étais fait la même réflexion. Et pourtant quelle suprématie machiste dans ce monde du jazz où les femmes sont souvent cantonnées au rôle de chanteuses. Rachael raconte qu’un jour, arrivant avec les SL, on leur a demandé où étaient leurs musiciens…

Le concert va se dérouler en deux sets, et oui il faut bien se nourrir, dans la proximité – pas promiscuité – obligée et si agréable de ce séjour bondé. Cette proximité elle permet en effet de sentir et voir les choses se faire, d’entendre le son naturel des instruments, les cliquetis des clés du sax, le chuintement délicat des balais sur la peau de la caisse claire, le souffle des chanteuses.

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Nous voilà partis dans le New York des années 20 pour le premier titre où Rachael jongle entre sa trompette et sa batterie légère, une prouesse, puis très vite Shekinah vient enflammer tout ça avec son sax alto ; quelle énergie possède t-elle !

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Belle version d' »Afro Blue » chantée par Laure et sa voix veloutée, très légèrement et agréablement voilée.

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Shekinah en profite pour épater tout le monde à la flûte. Au piano je découvre le talent de Paola que je n’avais vu qu’une fois dans l’ambiance bruyante du Molly Malone’s.

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Plus tard après la pause on prendra le « Tea for Two » qui aura plus des airs de Mojito for Two vu le tempo latino qui lui est donné. Une concession à ma remarque sur le genre, quand elles chantent toutes ensemble on se rend bien compte qu’elles ne sont pas des hommes. En les regardant aussi bien sûr !

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Ces quatre filles sont épatantes de talent, Rachael et son plaisir visible d’être sur scène affichant ce beau sourire permanent,

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Paola avec cette classe anglaise et cette délicatesse au chant, Laure toute frêle derrière son gros instrument qu’elle apprivoise avec grâce, Shekinah éblouissante au sax et à la flûte et si passionnée au chant.

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Mais d’où sont elles me demandent des gens ? Mais de Bordeaux, vous les avez là toute l’année, vous pouvez les voir, les entendre presque aussi souvent que vous le souhaitez ! Ne vous privez pas de ce plaisir !

Voilà « Besa Me Mucho » dont Shekinah va déchirer la langueur à grands coups d’alto, Paola et Laure nous offrant des chorus de haut niveau, Rachael cadrant tout cela avec délicatesse aux balais.

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On est bien alors « C’est si bon » et en rappel « Route 66 » au grand dam de Rachael qui voulait ressortir sa trompette. Thank you Ladies, great job !

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Ah oui on allait oublier le dessert ! C’est bien le jazz à la maison ; un seul regret, ce n’est pas la mienne alors il faut reprendre la route qui n’est pas 66…

Un grand merci à toi Jean-Gabriel et à ton épouse !

http://www.actionjazz.fr/gazette-bleue-n20-janvier-2017/

http://www.actionjazz.fr/gazette-bleue-n5/

Shekinah Rodz à l’indispensable Caillou

par Philippe Desmond

C’est le cœur de l’été, des festivals de jazz partout dont le plus gros à deux heures et demie – et pas mal d’euros de péage – de Bordeaux mais toujours le Caillou qui maintient son rythme de 4 concerts par semaine, comme toute l’année, une balise rassurante vers laquelle on revient après être parti au large.

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Cet été après des années de vicissitudes réglementaires enfin réglées, tout se passe à nouveau dehors quand cette météo capricieuse le permet. Un fil rouge pour cette saison, parmi une programmation riche et éclectique, les chanteuses et le Jazz Ladies Festival. Mais on ne peut pas être partout et je n’aurai vu que Charlotte Wassy en duo chant piano ; impressions mitigées, bonnes concernant la qualité de sa voix et sa présence, plus mesurée quant à la nature des arrangements trop dérangés des standards proposés.

Le concert de l’australienne Hetty Kate – amusant non ? – a lui été très réussi, devant un public nombreux alors que le Saint Emilion Jazz Festival avait déjà aspiré pas mal de monde ; celui qui m’a dit ça n’est peut être pas très objectif mais je lui fait confiance car ce n’est pas un fanfaron, c’est un artiste, un vrai. C’est Olivier Gatto qui accompagnait ce soir là Hetty avec d’autres musiciens bordelais.

La transition est faite car ce soir c’est lui qui est aux manettes et cette fois avec sa chanteuse favorite, sa dame de cœur Shekinah Rodz ; deux valeurs très sûres de la scène bordelaise et internationale ce qu’il ne faut pas oublier ; leur notoriété rayonne bien au delà de notre satanée rocade ! Au piano Loïc Cavadore toujours trop rare par rapport à son talent et aux baguettes le fidèle Philippe Gaubert très investi dans l’association Music [at] Caillou. La terrasse est bien remplie au pied de la désormais célèbre scène-remorque.

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Venir au Caillou en été c’est un moment paisible, décontracté, on est en ville mais déjà un peu à la campagne les pieds sur des dalles ou la terre, l’herbe y est parfois folle, les tables n’y sont pas alignées ; loin des convenances guindées de certains endroits ici on vient pour passer un bon moment ; on y mange bien et comme dit l’autre « quand la musique est bonne », ce qui est la norme ici, tout va bien.

Olivier Gatto et Shekinah ont plusieurs projets en cours, la finalisation d’un album commencé cet hiver avec le Spiritual Warriors Orchestra, des musiciens de haute volée – voir blog fin janvier et début février – et « Alma Caribe 5 » et son All Stars de la scène bordelaise à la rentrée.

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Ce soir ils ont venus faire ce qu’il font si bien, nous régaler de standards mis à leur sauce et magnifiés par l’éclatante Shekinah. Au chant, à la flûte, au sax alto, au soprano elle n’arrête pas de nous surprendre sur des morceaux qu’on pourrait penser trop familiers. « Little Sunflower » de Freddie Hubbard par exemple et sa joyeuse et douce mélodie, ce qu’elle y fait à la flûte est remarquable, soufflant, chantonnant, gémissant dans le bec, à la Roland Kirk me souffle Dom Imonk.

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« Body and Soul » classique des classiques, elle se l’approprie vraiment, quant à « What’s Goin’ On » de Marvin Gaye la version du quartet est de toute beauté. Et oui Shekinah n’est pas toute seule, « derrière », ou plutôt ici à côté, Olivier et ses grosses cordes noires y va de son chorus plein d’émotion comme l’histoire que relate ce titre dont la chaleur du sax alto masque la dramaturgie. Loïc Cavadore en sideman excelle, s’impose parfois alors que me dira t-il il n’entend pas très bien le son du groupe. Pour nous c’est parfait. Même remarque de Philippe Gaubert qui va jouer tout en retenue notamment sur un solo plein de délicatesse lui l’habituel puncheur.

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Dans « God Bless The Child » Shekinah révèle à ceux qui la découvrent tout son talent et toute sa puissance, habitée par ce titre ; les conversations s’arrêtent, les fourchettes se posent, il se passe quelque chose ; God bless Shekinah !

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A la pose une avalanche de fromage recouvre notre table ; il doit y avoir des vaches et des chèvres dans le Jardin Botanique et ils écoulent le stock. La soirée est douce, enfin, on passe un bon moment. Cet hiver aussi on en passera d’autres ici mais dans l’ambiance surchauffée de la salle très souvent bondée.

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Un « Summertime » très arrangé, puis une élève de Shekinah – et oui elle donne des cours pensez-y – qui monte sur scène chanter la peur au ventre, un final avec « Thieves in the Temple » de Prince version Herbie Hancock et voilà une soirée sympa comme sait en proposer le Caillou qui s’achève.

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Merci à Benoît Lamarque et son équipe d’entretenir cette flamme musicale bordelaise et en plus il aura bientôt une bonne nouvelle à annoncer…

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http://lecaillou-bordeaux.com/jazzATcaillou/jazz-a-bordeaux/

https://www.atevenements.com/

 

 

Projet Karmarama de Mark Brenner au Rocher « Another World »

par Philippe Desmond, photos Thierry Dubuc.

Le Rocher de Palmer, vendredi 30 septembre 2016.

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Les frontières sont des inventions humaines, elles facilitent parfois les choses et souvent les compliquent, l’histoire en témoigne. En musique on parle plutôt d’étiquettes ou de chapelles certains esprits étroits s’abritant à l’intérieur de ces limites simplistes. Chez Action Jazz ce n’est pas le genre de la maison. La preuve ce soir nous allons écouter un groupe de pop – une étiquette me direz-vous – mais aux multiples facettes, des Beatles à la musique raga indienne et, rassurez vous les puristes, en passant par le jazz. De la musique en fait.

Mark Brenner, puisque c’est de lui qu’il s’agit, est un artiste, un vrai. Cet Anglais, girondin depuis vingt ans est multi instrumentiste (basse, guitare, ukulélé, sitar, batterie…) et aussi auteur compositeur. A son actif déjà sept albums, plutôt donc dans le genre pop. La pop il adore ça, mais attention pas n’importe laquelle, il en a certes fait son fond de commerce – je force volontairement le trait avec cette vilaine expression – car un artiste pour créer ça doit vivre, mais aussi sa marque de fabrique. Avec ses acolytes Thomas Drouart (claviers) et Antony Breyer (batterie) ils forment le meilleur groupe de reprises – ou covers ça fait plus chic – de la région. Ils sont capables de mettre le feu à la plus coincée des soirées, de faire dégoupiller une assemblée de notaires, ou de faire partir en vrille un camping de la côte en plein été. Beaucoup ne les connaissent que dans ce registre là. Certains, plus curieux, ont exploré d’autres facettes, celles de la création notamment, malheureusement moins vendeuses. Et pourtant…

Ce soir au Rocher de Palmer c’est donc la sortie officielle de l’album « Another World » entièrement écrit et composé par Mark, à un titre près d’Anoushka Shankar. En plus du trio de base, des invités, présents sur l’album ou non, sont annoncés : Shekinah Rodz chanteuse, saxophoniste alto, flûtiste, percussionniste (pas ce soir) un talent pur, plutôt estampillée jazz notamment avec son propre quintet déjà chroniqué sur ce blog, Jean-Christophe Jacques remarquable aux sax soprano et ténor, un pur produit de la scène jazz et jazz fusion (Post Image chroniqué aussi dans ce blog) les deux intervenant sur l’album et Emmanuel Lefèvre, que je découvre aux claviers et samples. Invité de dernière minute, le reconnu joueur de tabla Matthias Labbé qui accompagne de temps en temps le groupe por des concerts aux arrangements indiens (voir chronique du 28 mai 2016). Pour ce projet le groupe s’avance sous le nom Karmarama.

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On sait que les musiciens ont beaucoup préparé ce concert, c’est la première fois qu’ils lancent un album ainsi, espérant que le public répondra présent dans ce lieu magnifique qu’est le Rocher. Plus que présent le public, la salle est bondée. Les amis – ils en ont beaucoup – sont là, d’autres vont les découvrir.

La scène est couverte d’instruments, simplement mais joliment décorée, la première impression est bonne ; la première impression est la bonne. Les musiciens arrivent un par un, ajoutant leur touche musicale à cette intro un peu Floydienne initiée par le clavier d’Emmanuel Lefèvre. Le premier titre de l’album se profile « Technicolor » une ballade sur laquelle Shekinah va nous enchanter de sa voix et de sa flûte, et commencer son festival de la soirée ; elle va nous éblouir.

Mark et ses compères ont déjà joué dans toutes les situations, dans les bars, les soirées privées, sur la plage, récemment sur la fan zone de l’Euro 2016 en vedettes le soir de la finale devant des milliers de personnes ou encore en première partie de Francis Cabrel cet été à Arcachon et là pourtant on les sent tendus, très concentrés. Ils misent beaucoup sur ce concert et ont énormément bossé ; encore plus que d’habitude car ces gens là ont certes du talent mais surtout ils travaillent, répètent souvent. Reprises ou créations ils respectent le public tout simplement.

Mark adore les Beatles et les arrangements de « Human », rehaussés des violoncelles numériques de Thomas Drouart, nous le confirment, Eleanor Rigby n’est pas loin ; il revendique cette influence qu’il n’utilise pas comme un procédé mais qui fait partie de ses gênes. Il plaque sur cette jolie mélodie un texte à la fois nostalgique et humaniste. Les voix en harmonie, celle de Shekinah notamment sont impeccables, le tabla discret de Matthias ajoutant une touche délicate et colorée.

Ayant la chance de connaître l’album – superbement écrit et produit – depuis plusieurs semaines je le redécouvre, je le vois se développer comme dans la magnifique version du titre phare « Another World » dans lequel surgit Jean-Christophe Jacques pour un chorus improvisé de sax ténor encore plus riche que dans la version studio ; la magie du live. Allez, une étiquette jazz approved sur ce titre.

Tous les titres de l’album vont être égrainés mais surtout magnifiés, le concert partant franchement vers l’Inde à la fin. Cette musique, qui apporte ses arrangements et ses accords particuliers, pas mal d’autres l’ont intégrée, les Beatles bien sûr mais aussi John McLaughlin et Shakti ou encore Didier Lockwood avec Raghunath Manet ; la chance de tous les avoir vus… sauf les premiers.

Shekinah Rodz je l’ai dit, va nous éblouir, au chant, à la flûte, au sax alto. Il paraît que depuis quelques jours elle ne tenait plus en place et ce soir cette énergie s’est libérée pour nous, une chance.

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Son confrère saxophoniste Jean-Christophe Jacques n’est pas en reste, son duo au soprano avec Mark sur « Rewind the Life » est sublime de finesse ; c’est beau et émouvant.

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Emmanuel Lefèvre va apporter une touche électro avec ses samples et ses machines tissant des nappes harmoniques planantes. Matthias Labbé assis en tailleur, au tabla et au ghatam, va distiller ses sons épicés  ; « Il a un cerveau au bout de chaque doigt » souligne quelqu’un, belle formule.

Quant aux titulaires du groupe ils vont eux aussi nous épater nous qui croyions les connaître par cœur. Antony Breyer surplombe ses collègues sur sa toute nouvelle Yamaha bleue – comme la note – une vraie bête de course qu’il prend un réel plaisir à piloter ; breaks en place, variété des rythmes, quel travail. Thomas Drouart n’en menait pas large en arrivant, comme toujours, et on va le voir se détendre, toujours impeccable dans ses interventions aux multiples facettes ; à la rythmique de basse il est monstrueux.

Quant au boss, vêtu d’un sherwani blanc, s’il commence avec sa basse fétiche, il va vite passer à la guitare acoustique alternant avec le sitar qu’il maîtrise parfaitement. Son duo avec Matthias au tabla, arrivé tout en douceur on ne sait comment à la fin d’un titre, va subjuguer l’assistance et lancer le morceau de bravoure du concert « Paschim Vihar (I’m in love with sound) » un raga-électro-funk d’une autre planète, couronnement de la soirée.

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Surprise lors des rappels avec l’arrivée sur scène d’une danseuse de Baratha Natyam, cette danse classique sacrée de l’Inde, si gracieuse et expressive ; superbe Géraldine Nalini.

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Une soirée merveilleuse dans différents univers et que nous ne souhaitons pas sans lendemain ; producteurs, organisateurs de festivals ne laissez pas passer une telle qualité musicale. A l’heure où les festivals de jazz s’ouvrent à d’autres musiques profitez-en !

Dehors il pleut, fini l’été indien, mais ce que la vie peut être belle !

http://www.mark-brenner.com/

Shekinah Gatto Septet au Comptoir du Jazz

Texte : Philippe Desmond. Photos : Thierry Dubuc (couleur) Alain Pelletier (NB)

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Aujourd’hui 30 avril c’est la Journée Internationale du Jazz créée par l’UNESCO – rien moins – en 2005. Vous me direz que chaque jour est une journée internationale de quelque chose, de la Femme aux Droits de l’Homme en passant par celle des toilettes, oui les WC, vérifiez c’est le 19 novembre.

Nous sommes Action Jazz pas Action WC (ça doit bien se trouver en supermarché) alors parlons de la journée du Jazz.

A Bordeaux plein événements, au Tunnel pour la clôture de la saison avec la Dream Factory, Roger Biwandu, Nolwenn Leizour, Hervé Saint-Guirons et ce soir les guitaristes Dave Blenkhorn et Yann Pénichou , superbe concert m’a-t-on dit, ou encore à Pena Copas y Compas  avec Taldea et un jazz influencé par l’Espagne et Pat Metheny autour de Jean Lassalette, Christophe Léon Schelstraete, Stéphane Mazurier, Nicolas Mirande, Jeff Mazurier et Thomas Lachaize ; excellent aussi m’a-t-on confié.

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Il faut choisir ce sera donc au Comptoir du Jazz avec le septet de Sheki Gatto. Shekinah aux sax alto et soprano, à la flûte et au chant, Olivier Gatto à la contrebasse et à la direction musicale, Guillaume Nouaux à la batterie, Francis Fontès au piano, Mickaël Chevalier à la trompette, Sébastien Iep Arruti au trombone et Jean-Christophe Jacques aux sax ténor et soprano.

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Nous voilà donc au Comptoir du Jazz qui depuis quelques années n’avait plus guère que le comptoir, le jazz n’y trouvant plus le refuge traditionnel. Grâce à la nouvelle direction, à Benjamin Comba et Musik’Tour Production le jazz revit dans ce lieu emblématique.

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21h30 le quai de Paludate est encore calme et le Comptoir se remplit doucement. Un septet sur la scène foutraque du lieu avec en plus un piano à queue c’est quasiment une prouesse. Devant, la « cuivraille » et derrière la rythmique, Francis Fontès et son beau piano noir relégués au fond.

Ça démarre et ça va être un festival ! « Song from the underground railroad » de Coltrane permet au septet de s’échauffer, pas encore de chorus, ça viendra après. « One day I’ll fly away » de Joe Sample amorce, comme le titre l’indique, le décollage.

Attachez vos ceintures, c’est parti avec « My favourite things » de Coltrane et une suite de chorus majestueux de chacun des membres du groupe. Shekinah à la flûte telle Eric Dolphy, Jean-Christophe et son soprano – une bête de course – à la place du Maître, « Mc Coy » Fontès impressionnant – rappelons que ce n’est pas son métier, il est radiologue ! -, « Elvin » Nouaux, un des batteurs les plus musicaux et créatifs que je connaisse et la colonne vertébrale du tout, Olivier Gatto particulièrement en verve. N’oublions pas Mickaël Chevalier et sa trompette à l’état brut, magnifique dans ses prises de risque et le surprenant trombone de Sébastien Arruti, spectaculaire et inspiré avec cet instrument si bizarre. La salle qui commence à bien se remplir est aux anges.

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« Wise One » encore de Coltrane – ne nous plaignons pas – puis comme un cheveu sur la soupe un titre qui enflamme la salle, le classique du jazz New Orleans « Second Line Break », Shekinah en profitant pour présenter en chantant les membres du groupe.

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Pause. L’occasion de bavarder et d’apprendre que relancer le jazz au Comptoir c’est dur. Des concerts prévus jusqu’à l’été sont annulés, le public n’est pas assez présent ; pourtant il l’était en nombre ce soir. Il y a deux semaines le Rocher était plein à craquer, et un mois avant même, pour Marcus Miller. Il l’était aussi pour Billy Cobham. Où sont ces gens ? Aiment-ils le jazz ou le star système ? Savent-ils que les musiciens de ce soir jouent de temps en temps avec les plus grands ou plus célèbres, savent-ils qu’ils ont sous la main des talents remarquables ? Savent-ils qu’ils se privent de grands moments ? Quel dommage.

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On repart pour le second set avec « I have a dream » d’Herbie Hancock. La soirée est aussi un hommage à Martin Luther King, à Malcom X, à Rosa Parks qui on fait avancer la société US ; et il reste du travail comme l’actualité nous le montre… Une expo photos dans le hall leur rend hommage. Toujours dans cet esprit une merveilleuse adaptation du « What’s going on » de Marvin Gaye et pour finir le magnifique « Theme for Malcom » de Donald Byrd ; un vrai bouquet final ! Les musiciens prennent du plaisir ça se voit, ça rayonne sur le public.

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C’est fini ! Même pas ! Une jam se met en place, Stéphane Seva, Lo Jay, une élève de Shekinah viennent chanter, Colin Smith flûtiste est là aussi ainsi que Jonathan Hedeline un élève d’Olivier Gatto à la contrebasse. On est bien.

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Merci M’sieurs dames c’était super, on reviendra. Quand … ?

Une heure du mat j’ai des frissons… de bonheur, je me sens rajeuni ; ça ne vas pas durer longtemps, je croise des hordes de jeunes essayant d’entrer dans les boîtes de nuit voisines, des bouteilles d’eau minérale remplies de boissons brutales à la main pour certains, des yeux déjà trop rouges pour d’autres, j’ai trois fois leur âge. Je ne les envie pourtant pas, ils ne vont certainement pas passer un aussi bon moment que moi ce soir. Ça viendra, je l’espère pour eux.

 

Billy Cobham au Rocher

par Philippe Desmond

Rocher de Palmer ; 9 avril 2015

 

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39 ans ! Et oui 39 ans ont passé depuis la première fois où j’ai vu Billy Cobham en concert. C’était l’été 1976 dans les arènes de Bayonne. Il ouvrait la soirée avec George Duke ; quatre autres groupes enchaînaient : Herbie Hancock & the Headhunters, John McLaughlin et Shakti, Larry Coryell et enfin Weather Report ! 40 francs, j’ai encore le billet et justement un des objectifs de la soirée de ce jeudi au Rocher est de le faire dédicacer par Monsieur William. A l’époque « Spectrum » son premier album désormais légendaire était déjà sorti depuis près de trois ans…

Il était donc là hier soir pour jouer son dernier album « Tales from the Skeleton Coast » un hommage à ses racines ancestrales namibiennes. Né panaméen et arrivé très jeune aux USA, atteignant les 70 ans il se penche ainsi sur ses lointaines origines. Une musique certes influencée par l’Afrique – c’est à la mode car Marcus Miller, la semaine prochaine au Rocher, vient de faire la même chose sur son dernier album – mais dont sa culture musicale américaine et internationale est omniprésente.

Musique très écrite, complexe, pas funky, pas très groovy où la batterie est bien sûr centrale mais très marquée par les deux claviers, notamment du synthé – peut-être trop – qui ramène aux années où l’on ne parlait pas encore de jazz fusion mais de jazz rock.

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Aux claviers, côté jardin le jeune Steve Hamilton très sobre, côté cour la sensationnelle Camélia Ben Naceur son énergie et son talent. Un bonheur à regarder et à entendre. A la – grosse – basse cinq cordes, sous son chapeau l’Anglais Michael Mondesir. A la guitare, presque le régional de l’étape, le Luzien Jean-Marie Ecay, remarquable ; en plus de ses chorus électriques très punchy il va avec le même instrument nous régaler d’un solo de guitare acoustique (!) plein de délicatesse.

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Au-dessus de tout ce beau monde le patron, presque caché comme toujours, derrière un arc de cercle interminable de toms et de cymbales. Allez voir sur son site le cahier des charges du matériel pour ses concerts il est impressionnant. Le tout est de savoir s’en servir. Il sait toujours le faire, de cette rythmique caractéristique soutenue roulant sur ses deux grosses caisses, mais désormais moins tapageuse, remplie de finesse et de précision. Un régal pour les yeux et les oreilles. Un Maître.

Au quatrième morceau justement un long solo de batterie démarre, pas du tout violent, ce n’est pas l’orage qui arrive mais seulement un léger nuage, le « Stratus » que tout le monde attendait ! Indémodable.

Retour au dernier album, un groove retrouvé, final, public debout, on sent le groupe heureux, aussi heureux que la salle. Mais on ne peut pas se quitter comme ça. « Red Baron » réclament certains, le voilà donc et plus écarlate que jamais même. Camélia se libère de ses partitions et nous livre un chorus extraordinaire malgré son doigt blessé qu’elle nous montrera plus tard.

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C’est fini, le temps de s’extraire de la 650 et Mister Cobham attend son monde dans le hall derrière une pile de disques qui vont s’arracher. Une fenêtre de tir, j’en profite et me rue sur lui avec mon billet historique ; lui ne s’en souvient pas bien sûr, il en a tant donné de concerts. Bayonne ? Where is it, in Spain ? Ça y est j’ai son gribouillis sur mon bout de papier jaune fané, j’ai 21 ans…

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Camilla Ben Naceur et Jean-Marie Ecay  arrivent, retrouvent plein d’amis, bavardent. Billy était content du concert nous dit-elle, on la sent presque rassurée…

Rentrer chez soi comme ça, pas possible. Direction le Tunnel où Roger Biwandu, Nolwenn Leizour et Francis Fontès accueillent en guest la talentueuse polyvalente Shekinah Gatto au chant, à la flûte et au sax alto. La cave est bondée à la fin du premier set, ça fait plaisir. Tiens tiens de la visite – on s’en doutait un peu  – voilà la Marmotte et le Surfeur, ils viennent écouter leurs amis et collègues. Sir William lui est allé se coucher il était cuit. C’est ça aussi le jazz, une certaine simplicité de gens qui sont pourtant bourrés de talent.

Au fait une petite indiscrétion, nos deux invités surprises seront présents cet été à Jazz ô Lac, sur scène…

Philippe Desmond ; Photos : Thierry Dubuc, PhD (billet)

Un jeudi soir à Bordeaux…

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Le printemps pointe son nez en cette douce journée de mars, la soirée approche, mes proches m’interrogent « tu ne vas pas au Tunnel ce soir ? ». Et oui c’est jeudi et le jeudi c’est Tunnel, la cave de jazz de l’Artigiano Mangiatutto l’excellent restaurant italien de la rue des Ayres. Le problème c’est que ce soir comme tous les jeudis soirs aussi il y a un groupe au Caillou du Jardin Botanique à la Bastide et l’affiche est sympa. Mais il y a un autre problème. De l’autre côté du fleuve le Comptoir du jazz renaissant propose lui aussi une affiche intéressante…
Où aller, il y a d’excellents musiciens partout. Question difficile. Je vais prendre un joker Jean-Pierre, je téléphone à un ami : «Allo Thierry ? bla bla bla… bon on fait comme ça, à tout de suite ». Réponse C : je vais aux trois, c’est mon dernier mot !
20h30, les alentours du Caillou (entrée gratuite, bar, restaurant) sont très calmes, la fac voisine est bien sûr fermée à cette heure-là et il n’y a aucune activité dans le quartier. Pour garer sa voiture pas de problème, ça compte. Et comme en plus je suis à moto ! Quelques notes sortent de cette forme bizarre en forme de…caillou. Je rentre doucement, dans le restaurant quelques personnes attablées et d’autres sirotant un verre, l’ambiance est cosy, sereine, cool.
Un excellent trio est à l’ouvrage. Le trompettiste Mickaël Chevalier joue avec Hervé Saint-Guirons à l’orgue et Simon Pourbaix à la batterie. Au programme un hommage à Clifford Brown le trompettiste compositeur tragiquement disparu dans un accident de voiture en 1956 à moins de 26 ans. Du Bebop et du Hardbop, une trompette volubile, un orgue velouté et une batterie contrastée, le ton est donné. On voit la musique se faire, les musiciens sont à côté de nous et ça c’est une vraie chance. Les chorus s’enchaînent, un coup d’œil, un signe de tête on se comprend c’est du jazz. Dernier titre du premier set, le trio invite le tout jeune Alex Aguilera qui va prendre un magnifique chorus à la flûte ; très prometteur. Mon verre est fini, Thierry a pris quelques photos, c’est la pause, on discute un peu avec les musiciens et on file.
22 h, le quai de Paludate est encore calme, il est trop tôt pour les discothèques. Au Comptoir du Jazz (entrée 5€, bar) pas trop de monde, pourtant le sextet présent est de grande qualité. Shekinah Rodriguez (sa, ss) est entourée de Raphaël Mateu (tr), Sébastien Arruti (tb), Jean-Christophe Jacques (st, ss), Guillermo Roatta (dr) et Olvier Gatto (cb, arrangements et direction musicale), que des très bons. Sur la scène exiguë et mal fichue du lieu ils sont un peu serrés d’autant que Sébastien a un physique de première ligne – basque bien sûr – les cuivres sont devant et les deux autres cachés derrière au fond. Alain et Irène Piarou sont là, en effet Action Jazz se doit de prendre contact avec la nouvelle direction du Comptoir duquel le jazz avait un peu disparu ces derniers temps. Sur scène le sextet rend hommage au Duke…sans piano. Petit à petit les gens arrivent.

« C jam blues », le délicat « «In a sentimental mood » le morceau de jazz préféré de Shekinah, bien sûr « Caravan » réarrangé par Olivier Gatto avec notamment des contrepoints bien sentis en soutien de chaque chorus de cuivres. Les deux sax se répondent, la trompette chante et le trombone gronde ; derrière ça tient le tout comme la colonne vertébrale Là aussi connivence entre les musiciens, applaudissements réciproques lors de tentatives osées ; ils cherchent, ils trouvent, ils nous régalent. Mais le temps passe, arrive la pause. Thierry reste là, il n’a pas fini ses photos – c’est un perfectionniste – pour moi direction centre-ville.

23h30 au Tunnel (entrée gratuite, bar) où ce soir c’est la jam mensuelle. Le maître du lieu est Gianfranco et le responsable musical en est Roger Biwandu, pas moins. D’octobre à fin avril c’est le rendez-vous incontournable des amateurs de jazz. Ce soir autour de Roger aux baguettes, François Mary à la contrebasse et Stéphane Mazurier au clavier Rhodes (instrument à demeure et obligatoire !). L’originalité du Tunnel c’est autour d’une rythmique habituelle la « Dream Factory » Roger toujours, Nolwenn Leizour à la contrebasse et Hervé Saint Guirons au Rhodes en général, la présence d’un invité ou deux différents chaque jeudi à partir de 21h30. Mais ce soir donc c’est jam. Quand j’arrive dans la cave pleine à craquer le trio a été rejoint par Dave Blenkhorn, Yann Pénichou et leurs guitares ; il me faut quelques instants pour reconnaître le morceau soumis à la douce torture des improvisations. Ça groove grave, la voute de la cave en tremble, mais oui bien sûr voilà le thème qui revient imperceptiblement, ils sont partis dans tous les sens – pas tant que ça – et ils sont en train de retomber sur leurs pieds ; c’est « Watermelon Man » du grand Herbie Hancock. Le saxophoniste Alex Golino est là mais sans son instrument, pour le plaisir de voir et entendre les copains. Changement de guitariste, Roger appelle le jeune Thomas encore élève au conservatoire. Il s’en tire très bien les autres le félicitent ; pas par complaisance, le mois dernier un pianiste un peu juste s’est fait virer au beau milieu d’un morceau… Roger rappelle Dave Blenkhorn pour un titre dont ce dernier ne se souvient pas. Je suis juste à côté de lui et j’entends Yann Pénichou lui chantonner brièvement le thème. Trente secondes plus tard Dave mène la danse parfaitement… Il est minuit trente, le set s’achève devant un public ravi.

Voilà donc un jeudi soir passionnant de jazz à Bordeaux ; des endroits accueillants, des musiciens remarquables, des amateurs comblés. La scène jazz de Bordeaux est en plein renouveau et ça c’est vraiment une bonne nouvelle. Pour savoir ce qui se passe, suivez www.actionjazz.fr sa page et son groupe Facebook, les pages FB des artistes ou des lieux cités, ou le groupe FB « qui joue où et quand ? ». Sortez écouter en live tous ces beaux artistes, ils n’attendent que ça et ils méritent votre présence. Nous avons de vrais pros à Bordeaux soutenons les, ce n’est que du plaisir !

Allez il faut rentrer, thanks God, tomorrow it’s Friday mais y’a aussi école. Place à la musique des échappements…

Philippe Desmond ; photos : Caillou et Comptoir Thierry Dubuc, Tunnel PhD

Bordeaux Jazz All Stars au « jeudi du jazz » de Créon 12 février 2015.

Par Philippe Desmond

Elitiste le jazz ?
Soir d’hiver à Créon, pas foule dans les rues, il est 19 heures, de la musique parvient d’une salle municipale où une majorité de femmes aux tenues acidulées dansent au rythme de la zoumba. Beaucoup d’autres s’affairent chez eux après une jolie journée comme février est capable de produire. Les souvenirs d’une jeunesse passée ici qui remontent. Tiens, la place de la Prévôté est couverte de voitures et quelques petits groupes convergent vers la rue(lle) Montesquieu. C‘est jeudi, c’est Créon, c’est jazz : un des « jeudis du jazz » prévus cette année et ceci pour la sixième saison consécutive.
A l’approche du hall de la salle culturelle une bonne odeur de soupe vient vous chercher, elle en provient. Une association fait la promotion d’un évènement qu’elle organise bientôt dans le coin à Baron « Poireaux pommes de terre ou potiron marrons ? ». Sympa comme accueil. Mais déjà quel monde ! « Ceux qui ont réservé le repas merci de faire la queue à gauche, les autres vous pouvez entrer pour la dégustation de vin ». Très sympa comme accueil !
Public très familial et de tous les âges, pas mal d’enfants, des connaisseurs certes mais surtout des personnes venues découvrir et passer un moment agréable. Ils ne vont pas être déçus. Tiens des connaissances, Monique Thomas cette si belle chanteuse et ses jolies petites filles et Didier Ottaviani le batteur de papa qui arrive, tiens Serge Moulinier l’élégant pianiste ; ils ne jouent pas mais participent à l’organisation de cette soirée dans leur village.
Mais ça sent de plus en plus bon ! Et oui au fond du hall les musiciens sont en train de déguster un ragout de bœuf aux pêches qui va s’avérer délicieux quand ce sera notre tour d’y goûter. Laissons les manger tranquille ces grands artistes de la scène jazz régionale et bien au-delà.
Nous voilà installés en ayant pris soin au passage de nous munir d’une – première – bouteille de bordeaux du producteur local qui assure la dégustation. Le traiteur tourne à plein régime, le bar est pris d’assaut, c’est gai, c’est bruyant on est bien.
Et le jazz ? Oui il arrive ! Du jazz ? Ici ? Dans cette ambiance ? Et bien oui et voilà la magie de l’histoire, réussir à marier l’excellence musicale – le concert va le confirmer – et une fête populaire au bon sens du terme, chaleureuse, amicale. Le jazz élitiste ? Et quoi encore !
Serge Molinier, maître de cérémonie, prend la parole ; il remercie les bénévoles de l’association Larural qui organisent cette soirée. Oh que oui on peut les applaudir car ce n’est pas une mince affaire que d’accueillir autour de 300 personnes, oui 300 personnes un soir d’hiver à Créon pour du jazz.
Les musiciens entrent sur scène et un et deux et trois et c’est parti pour plus de deux heures entrecoupées d’une pause « il faut faire travailler le bar » nous dit Roger Biwandu. Pour la musique on va être gâté on le sait, cet hommage à Art Blakey on l’a déjà vu plusieurs fois même s’il n’a pu se tenir à St Emilion cet été à cause de la soudaine tornade. Mais pour la plupart c’est une découverte, ce sera une très belle découverte. Pour le concert je vous renvoie à ma chronique du 14 novembre 2014, pas le même concert bien sûr, en jazz ce n’est jamais pareil mais pour l’essentiel il n’y a rien à changer ; c’est excellent. Ah si ce soir nos musiciens se sont habillés, costumes cravates pour ces messieurs qui ont fait un effort ; Shekinah, elle, est toujours élégante. Ah aussi la scène qui n’a rien à voir, une belle et grande scène, bien éclairée à la mesure du talent du Bordeaux Jazz All Stars.
Lumière, ovation, sourires, c’est gagné. Vraiment un grand bravo et un grand merci aux organisateurs qui malgré les difficultés mettent leur passion au service du grand public ; Chapeau !
Au fait une petite précision : le concert était gratuit !

www.larural.fr
Le lineup : Shekinah Gatto (sa), Alex Golino (st), Laurent Agnès (t), Sébastien Iep Arruti (trb) Olivier Gatto (b), Francis Fontès (p), Roger Biwandu (d).

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Photo Philippe Desmond

Apollo en orbite hier soir grâce à Roger « Kemp » Biwandu et son septet !

Par Philippe Desmond

Shekinah Gatto (Sax alto), Laurent Agnès (trompette), Sébastien Iep Arruti (trombone), Alex Golino (sax ténor), Francis « Doc » Fontès (piano), Olivier Gatto (contrebasse et direction musicale), Roger Biwandu (batterie).
Hommage flamboyant au grand Art Blakey hier soir à l’Apollo à l’occasion de la traditionnelle carte blanche à Roger Biwandu. Le sextet composé de fidèles et très solides compères nous a offert une prestation de très haut niveau mais ça on s’en doutait car on les connaît et apprécie tous.
L’Apollo bondé a vite été mis sur orbite par le répertoire d’Art Blakey magnifiquement interprété par nos amis. Shekinah déchainée nous tissant des solos plein de folie et de fantaisie, Alex et son suave ténor partant vers des sommets, Sébastien faisant groover son trombone avec virtuosité – pas facile avec cette grosse bébête – Laurent nous offrant toute la gamme de ses pistons avec enthousiasme et finesse, le Doc impassible au clavier sauf ces mains qui virevoltent avec précision et chaleur. Et derrière ou devant, car avec Art Blakey on ne sait pas trop, une rythmique d’enfer ou de paradis – là aussi on ne sait plus – Olivier marquant ce tempo tendu avec ces accélérations si typiques de ce répertoire et Roger – hyper concentré – qui nous a tout fait ; quelle densité lors de son solo dont le rythme insensé n’a pas baissé d’un iota Que dire de la magnifique battle entre le Doc et Roger dans l’incontournable Moanin’, arbitrée par Olivier dont tous les trois sont sortis vainqueurs ! Ça c’est du sport ! ! Mais surtout un septet en parfaite harmonie prenant et donnant du plaisir à une salle vite chauffée à blanc. Et Alex Golino de me confier à la fin du concert « dommage qu’on ne répète pas davantage car ce serait encore meilleur » ; ben dis donc…
Deux rappels – une prouesse à l’Apollo où le temps est compté pour des raisons de voisinage grincheux – dont la légendaire Blues March exécutée au pas de course. Public nombreux et comme nous les vieux l’avons remarqué, bourré de jeunes. C’est bon tout ça pour le jazz, et c’est grâce à des soirées comme ça accessibles à tous. Merci à ces musiciens et à l’Apollo de ces cadeaux.

Texte et photo par Philippe Desmond

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