BRUNO TOCANNE au Rocher de Palmer 31/03

Par Alain Flèche, photos Jean-Pierre Furt.

Rocher de Palmer le 31 mars 2017

Autour de Robert Wyatt ? Non, à partir ! Comment se débarrasser d’un air qui trotte dans les oreilles de la tête ? En allant plus loin. Un air qui serait « Sea Songs » (devenu « Sea Song(e)s » ici) dans « Rock Bottom » , un truc qui se trimbale dans les mémoires depuis une bonne quarantaine  d’années, les 70’s, époque école de Canterburry, on dépasse le Rock (est rajouté le qualificatif « progressif » pour ne pas confondre), sublime les Folk’s, , mêle une louche de culture classique, se méfie du Jazz… sauf le Soft Machine (et d’autres  ), dont le phénomène qui nous intéresse ce soir : le musicien poète, qui induit le propos de ce projet, créateur ce cet air qui ne sera joué qu’à la fin du concert . Les autres titres du set sont  des compositions du batteur, Bruno Tocanne, un peu à l’origine de cette fantaisie (pas si rigolote), ainsi que des autres participants, qui ont l’air de prendre un malin plaisir à nous embarquer dans des eaux inconnues qui nous troublent d’incertitudes et dont la consistance est le reflet du Tout ! De tout ceux qui jouent et ceux qui écoutent, se jouent, et s’écoutent.

L’air commence doucement à se remplir de notes, lâchées par le  piano de Sophie Domancich, hachées de touches nuancées de mailloches, des notes qui flottent, se frôlent, s’évitent et se rejoignent, ailleurs, pas là où elles sont attendues. D’ailleurs : ni entendues. Elles viennent d’ici, d’un esprit, une pensée, un « songe de la mer », amères, la brume n’est pas faite en « Barbe à Papa », là : c’est de l’épais, et fluide aussi, mais consistant.

Et puis, bon, les deux, là, se fréquentent depuis ’93, savent se parler, se dire des notes, justes. L’esquif esquive les récifs, en récolte des pans de brume-bitume blanc, sali d’obscurité qui ne consent à s’écarter que de mauvais gré. Et le navire se gréé. Voici deux matelots qui se dévoilent. viennent apporter du gréement, justement. Et vogue… Et s’immiscent donc deux barbouzus : le bon vieux compagnon Rèmi Gaudillat aux trompette et bugle , comme les 2 premiers, il ne fera pas de démonstration, peu de notes… mais les bonnes ! Il offre à l’équipage, un son large et sûr, ou absent s’il lui prend, qui lui donne du corps. ‘L’est pas là pour ramer, mais arranger les voiles pour qu’elles ne manquent pas ‘ d’air’, qu’elles en ramassent les courants avec les risées à triste mine. Mais souffle si bien que se déchirent les voiles de nuées et transparaissent, mais à peine, quelques halos de lueur palote mais  rassurante, tant que ne viennent pas s’accrocher les drôles de sons, pas si drôles, sortis pas bien droit de l’ordinateur et de la voix de Antoine Lâng interprétant, interpénétrant des textes prêtés par John Greaves, Marcel Kanche, ou qu’il s’est fabriqué lui-même. Il nous imagine des sons en clair-obscur qui courtisent ceux des autres instruments pour s’en emparer, et les  traiter de ce que les circuits leur laisse de cui-cuits. Figure de proue, qui entonne et étonne , comme une corne qui écorche mais sait se dire, et passe, comme un vent froid dans le dos du silence, qui menace à chaque instant qu’une note  tarde à éclore avant que de ne faner. Silence de la mer étale fendue de la barre barbare du navire.

On approche du terme du voyage. Quelques repères apparaissent avec un hommage de la pianiste dédié à Carla Bley, puis, last but least, le titre éponyme du projet : « sea songs ». Retour à la case départ. Nous avons fait une boucle. Reste le souvenir d’une traversée onirique sur des nappes de sons reflétant de lointaines étoiles presque disparues. Parti pris, et gardé, de ne rien affirmer, rien dé-montrer, re-conter l’histoire avec le minimum de notes. pas de tentative de virtuosité qui remplit si facilement l’espace, resté ce soir plein de trous à travers lesquels se discernent  d’autres mondes. Musique minimaliste, dur challenge que de refuser d’en faire ‘trop’, en risquant le ‘trop peu’, mais non, contrat assumé : on ne s’est pas ennuyé. Rappel : les voiles ténébreuses sont pliées, le bateau arrimé, on se réconforte près d’un feu de joie d’où,  les notes folles fusent, s’enchevêtrent, montent  dans le ciel maintenant dégagé, jusqu’à l’âme même de la Musique. Moment ‘pur-Free’, comme ‘ils’ savent si bien le jouer, comme on aime tant les entendre. Nous voici rassurés de se retrouver sur la terre ferme, fut-elle encore mouvante comme de la lave, mais celle-ci on la connait, et on l’aime. Elle nous  fait aimer tout le reste . Du tout possible, reste la qualité .

 

 

 

 

Bruno Tocanne « Over the hills » – Rocher de Palmer 04/12/2014

Par Dom imonk
Photographies d’Alain Pelletier

A la charnière des sixties et des seventies, Carla Bley a participé au « Liberation Music Orchestra » de Charlie Haden, sorti en 1969, et a surtout dirigé, associée au poète Paul Haynes, son propre « Escalator Over The Hill», sorti peu de temps après. Ces deux très grands albums fondateurs favorisèrent, pour beaucoup de musiciens et de fans, l’envol vers le futur de musiques plurielles, militantes et engagées dans la fusion des styles. Les deux albums réunissaient d’ailleurs, chacun, des musiciens communs, aux esprits éclairés et ivres d’une liberté novatrice.
Plus de quarante ans se sont écoulés et « Escalator Over The Hill » est encore très présent dans les esprits. Toujours aussi énorme et multiple. On l’aime et, comme au premier jour, on se laisse envahir par cette somme d’émotions à la force restée intacte.
Il n’est donc pas très étonnant qu’un musicien comme Bruno Tocanne, donc on connait le vif esprit d’aventurier sonore et la curiosité insatiable (nombre de ses autres projets en témoignent), ait voulu construire une nouvelle aventure autour de cette œuvre. Quand on apprend que Bernard Santacruz et Alain Blesing en sont aussi à l’initiative, et que le projet a reçu la caution de Carla Bley et Steve Swallow, on ne se pose plus de question, on achète son ticket et on file au concert les yeux fermés, d’autant qu’il est en plus programmé sous l’égide du Novart 2014.
Sur scène, les neuf musiciens sont tous placés en arc de cercle, la batterie trône en plein milieu, deux bras de micro semblant en désigner l’épicentre. On se sent vraiment convié à leur table. Dès les trois premiers thèmes, A.I.R. ( All India Radio), Hotel Overture et Rawalpindi Blues, la musique se révèle, neuve, belle et superbement arrangée. On vivra cela tout au long du concert, avec les autres morceaux. Aucun « remake ». On sent que le collectif « Over The Hills » s’est approprié les thèmes pour en construire des histoires originales d’aujourd’hui, avec les sédiments musicaux et humains que chacun de ses musiciens a collectés, depuis la découverte initiale de l’œuvre de Carla Bley. Le groupe est soudé par une conscience complice. Il n’y a pas de chef mais une âme collective, chaque membre pouvant à un moment ou à un autre lancer un morceau, ou inviter à le clore. Assis tout près de la scène, le son est magnifique, réel et direct. On en peut percevoir quasiment chaque infime détail, du jeu délicat et orfèvre des cymbales, aux souffles alternés et savants des cuivres et des bois, en passant par une guitare volontairement discrète mais aux strates électriques indispensables à la couleur de l’ensemble. Le son, c’est aussi ce très beau jeu de contrebasse (et de basse) que l’on entend bien et précisément, et sur lequel se posent en confiance les thèmes. La puissance du rock et la « technologie » sont le fait du chanteur, au verbe puissant, mais sachant aussi jouer avec sa voix pour la faire plaintive et aigüe, voire carrément emportée par des chuchotements d’avant-garde, en cela aidée par des tripatouillages électroniques du meilleur effet. On est aussi séduit par le jeu discret mais bien présent de la pianiste, dont la beauté des phrases et la blondeur des cheveux nous rappellent celles de Carla Bley, dont la présence spirituelle a illuminé ce concert, intime et remarquable en tout point.
On pourrait dire qu’il émane de la musique de Over The Hills, une sorte de turbulence paisible qui figure ce qui devrait bouger ce monde dont nous faisons tous partie. S’en échappe aussi une foi à déplacer les montagnes. Gageons qu’elle donnera au moins la force à celles et ceux qui l’écouteront d’aller au-delà des collines, et bien plus loin encore…

Par Dom imonk
Photographies d’Alain Pelletier

Over The Hills, c’est :

Jean Aussanaire : saxophones
Alain Blesing : guitares, électronique
Rémi Gaudillat : trompette, bugle
Antoine Läng : voix, électronique
Perrine Mansuy : piano, fender rhodes
Fred Roudet : trompette, bugle, trombone
Bernard Santacruz : contrebasse, basse électrique
Olivier Thémines : clarinettes
Bruno Tocanne : batterie

B TOCANNE 2 B TOCANNE 3 B TOCANNE 4 B TOCANNE 5 Tocanne_pano2