Lucky Peterson : Tribute to Jimmy Smith.

Par Philippe Desmond, photos  Stéfani Stojku.

Salle du Vigean, Eysines (33) le jeudi 16 novembre 2017.

On affiche complet ce soir dans la salle du Vigean, dont le hall est décoré des noms de tous les artistes, et pas des moindres, qui s’y sont produits, c’est édifiant ! Tout ce monde est là pour écouter un des maîtres du jazz / blues à propos d’un autre maître du genre. Faire un « Tribute to Jimmy Smith » c’est finalement rendre hommage à toute la musique qui tourne autour du blues,du jazz, de la soul et c’est ainsi que le concert ne va pas se résumer à une restitution du dernier album de Lucky Peterson.

La nuit est tombée depuis longtemps quand le public embarque dans le « Night Train ». Sur le tempo ferroviaire de la batterie c’est de suite le son de l’orgue Hammond B-3, associé bien sûr à sa Leslie, qui vous enveloppe. Quel bel instrument que ce meuble créé aux USA dans les années 30 pour les églises qui ne pouvaient pas s’offrir ou installer de grandes orgues à tuyaux. Et oui nous en France c’est l’harmonium qui accompagne les chants lugubres des offices, nettement moins fun. Église, donc gospel, donc blues, donc jazz et voilà une nouvelle tonalité arrivée dans ces mondes musicaux, un timbre inimitable, même par les derniers claviers numériques qui essayent pourtant.

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Lucky Peterson en est un des spécialistes actuels et il va bien nous le confirmer. Avec lui un jeune guitariste impeccable Kelyn Crapp jouant de sa Strato sans aucun effet ni le moindre pédalier. Une élocution blues très propre et fine avec un groove naturel de grande classe.

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A la batterie Ahmad Compaoré qui sur les blues assure un tempo de métronome mais aussi capable de fulgurances comme lors d’un chorus magnifique sur la surprise « Birdland » de Weather Report. Et oui c’est un hommage à Jimmy Smith mais comme ce dernier a joué de tout sur des milliers de scènes et des centaines d’albums, rien n’est étonnant. Pour compléter le quartet, le trompettiste Nicolas Folmer une des références françaises du jazz, créateur du Paris Big Band, acteur de nombreuses collaborations avec des grands et remarquable compositeur pour son  « Horny Tonky Experience ». Plus Miles que Lee Morgan, il a une finesse qu’il développe dans des chorus inspirés s’adaptant instantanément aux impros proposées par Lucky Peterson. Car il me le confiera après, le concert est en majeure partie improvisé à partir de thèmes choisis aux balances ; c’est ainsi que des titres non prévus arrivent à s’intercaler dans le répertoire de base de la tournée, comme ça, par hasard et par envie.

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Et en effet après quelques titres figurant dans le dernier album, comme la magnifique version de « Misty » reprise sur un tempo hyper lent, servie sur un velouté de B-3, assaisonnée de touches légères de guitares et de pincées de trompette puis s’envolant rythmiquement, arrive « Birdland » déjà évoqué suivi d’un impromptu « Stand by Me » chanté par Lucky…et le public (pas encore au top).

Quelques coup de pédales de basse du B-3 annoncent « Papa was a Rolling Stone » que Jimmy Smith a bien dû jouer aussi, faisant monter l’ambiance d’un cran dans un public déjà conquis en arrivant. A suivre le groovant « Back at the Chicken Shack » puis un très beau blues pour entendre les nuances et possibilités de l’orgue Hammond que Lucky maîtrise parfaitement avec une aisance teintée d’humour – il faut le voir rouler des yeux – et avec toujours du scotch à portée de la main, pas en rouleau, dans un verre …

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Un rappel double ou triple avec notamment « On Broadway » rendue célèbre par George Benson pour un concert qui certes ne révolutionnera pas le jazz, mais qui nous a fait réviser nos fondamentaux, cette musique qui finalement est un peu notre port d’attache qui nous permet ainsi de temps en temps de partir vers d’autres aventures musicales plus lointaines et plus risquées.

A noter en première partie l’étonnant Kepa qui avec ses guitares Dobro, quelques loops,  un pad de grosse caisse et des harmonicas – dont une low low F très basse, les connaisseurs apprécieront – nous a transportés dans son univers bluesy avec brio, tendresse, humour et autodérision ; une belle performance.

https://www.lucky-peterson.com/

http://www.kepamusic.com/

 

Un autre monde à la Comoedia 2/2

Par Fatiha Berrak, Photos Thierry Dubuc

Théâtre le Comoedia à Marmande, le samedi 15 Octobre 2016

Gerardo Jerez Le Cam

Gerardo Jerez Le Cam – piano et composition

Iacob Maciuca – violon

Manu Comté – bandonéon

Mihai Trestian – cimbalom

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Voici une entrée plutôt rythmée, métissée à prédominance caribéenne, nous surfons tous volontaires sur la vague qui nous entraine dans son élan pour nous retrouver curieusement quelque part en Argentine plongés dans un souvenir d’enfance de Gerardo Jerez Le Cam. Il est question d’une étrange histoire qui découle d’un grimoire des us et coutumes de son pays natal comme il en existe partout ailleurs, là où les croyances restent bien ancrées. Une histoire de sortilège et de pauvre chat sacrifié autour de minuit ce qui à l’époque le terrifia. Boo !!! Un souvenir, qui va lui inspirer une composition musicale supplémentaire … Décidément rien ne se perd !

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Il y aura aussi cette très belle balade avec ses suspens et impromptus où se mêlent toutes sortes d’émotions. Celles de la drôlerie à la douleur, de la douceur à la folie ou celles d’une course qui n’en finit pas et qui pourtant s’arrête pour s’étendre un moment dans les hautes herbes d’une prairie baignée de vent, de soleil, de flottements et de clapotis. C’est l’histoire des humains et tous leurs liens savamment cousus et décousus et inversement …

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Il y a également ce passage où le temps se suspend sur le thème universel de la solitude au rythme d’un bandonéon qui vire, chavire et se traine. Il nous parle à voix basse, se tait presque puis repart d’un pas lent, pas triste mais plein de tendresse, il tend ses bras nonchalants revient s’assoir le regard poignant tourné vers le lointain d’un jour qui s’éteint …Solo de Manu Comté, accordéoniste, compositeur de musiques originales et réalisateur ou arrangeur pour le cinéma, voici des touches qu’il maitrise aussi.

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Plus loin, c’est le violon qui crée un pont et qu’il empreinte sur un rythme yiddish pour venir rejoindre de ce coté de la rive, le piano, le bandonéon et le cimbalom qui l’attendent, coeurs unis pour une virée d’abord nostalgique, indécise puis emballée, passionnée, dans la fougue et la joie. C’est la jeunesse qui court et soudain voilà que le temps rattrape tout et tous … Même si la fugue reste permise !

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Il y a ici une résonance musicale aux couleurs chaudes et sombres d’où les traditionnelles argentines, roumaines et moldaves sortent de l’ombre pour se conter en gouttes et en flots de notes chamarrées …

 

Nicolas Folmer 

Nicolas Folmer – Trompette

Julien Herné – basse

Olivier Louvel – guitare

Maxime Zampieri – batterie

Laurent Coulondre – keyboards

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Après une pause, nous voilà propulsés dans une ambiance qui attrape la lumière et la fait tourner dans tous les coins de la scène avant d’inonder la Comoedia d’une clarté musicale vivifiante comme un courant d’air inattendu et réjouissant.

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C’est bien lui Nicolas Folmer, trompettiste de jazz à l’inspiration musicale large, qui va de la sonorité latine au jazz funk. Un magnifique musicien qui est sollicité par de nombreuses personnalités de l’univers du jazz, tels que Diana Krall, Richard Galliano, Dee Dee Bridgewater entre autres qu’il a accompagnée pendant 3 ans. A ses débuts il rencontre Wynton Marsalis qui lui inspire son orientation jazz et avec qui il eu l’occasion de jouer au Festival Jazz in Marciac quelques années plus tard. Nous ne sommes pas à Jéricho, mais à Marmande ce soir, pour une trompette qui nous dit les beaux jours par n’importe quelle saison.

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Quand à Julien Herné, Olivier Louvel, Maxime Zampieri et Laurent Coulondre, ils ont donné toutes leurs couleurs au bouquet de cette très belle formation. Bravo pour la disponibilité et la sympathie de tous ces artistes parce qu’ils sèment ce qu’ils sont pour que l’on s’aime tels que nous sommes dans notre différence.

 

All that jazz …

Par Annie Robert, Photos : Thierry Dubuc

Chroniques Marciennes  # 10
Marciac 11 Août  2016

Lucky Peterson Quartet  /  Wynton Marsalis Quintet

Ce soir nous voici revenus aux racines, du jazz, du swing, du blues, de la ballade. Rien d’un musée figé, bien au contraire, la tradition certes, mais la tradition dans ce qu’elle a de bon, le partage avec des plus jeunes, la remise en cause et un ouvrage final, parfait, plein de tonus et de grâce.

Lucky Peterson

Lucky Peterson

Délaissant sa guitare pour l’orgue Hammond dans laquelle il excelle, et après avoir offert  la veille, en guise d’amuse -oreille, un petit concert gratuit d’une demi-heure sur la place du bis à un public « espanté » comme on dit dans le Sud-Ouest, Lucky Peterson est sur la scène du chapiteau pour cette première partie swing and blues.
Celui-là, c’est un phénomène, comme un sale gosse taquin  qui ouvrirait tous les bocaux d’un magasin de friandises. Il picore, s’étonne, rigole de ses excès et de ses facéties « ah, vous ne vous attendiez pas à ça les gars.. » Il regarde le public en riant, heureux de ses pitreries pour revenir au thème que nous n’avions jamais perdu de vue.

Herlin Riley

Herlin Riley

Et derrière, ça suit au quart de tour, ça riposte, nous entraîne dans un vrai manège de chevaux de bois. Il faut dire qu’il a avec lui un batteur de grande classe. Herlin Riley qui est également le batteur d’Ahmad Jamal, autant frappeur de peau que joueur de fer, est d’une régularité de métronome, jamais trop appuyé et inventif. Visiblement il s’amuse bien lui aussi.

Kelyn Crapp

Kelyn Crapp

Le jeune guitariste Kelyn Crapp, discret et frais, et un saxophoniste rutilant, très créatif, monté sur pile (mais dont je n’ai pas saisi le nom.) complètent  le quartet. Quant à l’orgue Hammond, c’est un vrai monstre de force. Inimitable dans les nappes de sons mais aussi dans les impros agiles que ses deux claviers lui permettent. Elle peut se faire tendre pour des slows langoureux mais pleins de surprises, des accords vanillés et décalés. À l’arrivée de Nicolas Folmer à la trompette, une section de soufflants swinguants s’installe pour des unissons ou des jeux harmonisés sur des standards bien plantés : un « Misty » de derrière les fagots, romantique mais épicé de cannelle et de gingembre, un «  Every day I have the blues »  cabotinant et joyeux malgré son titre, un « Purple rain » émouvant, repris en chœur par la salle et décliné par la voix inimitable de Peterson. Des niches, le papy gamin en fera tout au long du set, il appellera même à le rejoindre, un Wynton Marsalis qui ne s’y attendait pas et qui nous offrira un beau solo avec un micro prêté par le sax.

Lucky Peterson

Lucky Peterson

Ce bluesman-là est un concentré de peps tonique, un remède à la mélancolie sous un chapeau noir, un vrai moment de joie et de talent.

En deuxième partie, c’est au tour de Wynton Marsalis de magnifier la tradition du jazz. Le parrain du festival, le fidèle d’entre les fidèles, après avoir célébré les grands orchestres quelques jours auparavant avec les «  Young stars of jazz »  a choisi ce soir une formation plus restreinte, resserrée dans l’espace pour une intimité entre les musiciens et un set centré essentiellement autour des ballades.

Wynton Marsalis

Wynton Marsalis

La formation est très unie, en parfaite harmonie. Il n’y a entre eux aucune hésitation, aucun faux pas. Walter Blanding aux saxophones possède un son rond, profond et virtuose et son phrasé simple est toujours à propos, Dan Nimmer au piano joue à saute-mouton et se montre tour à tour lyrique ou soyeux, Carlos Henriquez est une basse mélodieuse qui soutient sans faille la rythmique. Ses impros sont des modèles du genre, courtes et avenantes. Le batteur Ali Jackson peut se montrer plein d’humour mais toujours solide.
Une unité qui se ressent dès les premiers morceaux. La couleur est la même, les partis prix également. Cela n’exclut pas les surprises.
Hervin Riley, le batteur de Lucky Peterson vient impromptu battre du tambourin avec brio sur le 2° morceau… et une taquinerie de plus…

Wynton Marsalis Quintet

Wynton Marsalis Quintet

Le set s’organise autour de morceaux  toniques et swing  mais surtout de ballades pleines de charme où la trompette se fait amoureuse, soucieuse des nuances avec des petits souffles ou des grands éclats. Le jeu  de Marsalis force l’admiration. Avec son embouchure droite, sa trompette est claire, soutenue. Il a la capacité de lui faire endosser un habit d’ogre ou de ballerine, de fée clochette ou de loup-garou, avec classe, élégance et subtilité qu’elle soit en sourdine ou à pleins poumons.
Ce retour au quintet de base et cette déclinaison de la belle ouvrage  restent vivants, remplis de flamme, festifs et on le comprend vite jamais figés. Wynton Marsalis connaît ses origines musicales, il les cultive et le fruit porté est toujours savoureux.

Wynton Marsalis

Wynton Marsalis

Ces deux grands noms ont du jazz, du blues, du swing collés à leurs semelles, ils nous en ont offert le meilleur et l’essence. À présent rassérénée, bercée, la nuit pourra sans peine se remplir d’étoiles. Good night Jazz.

Nicolas Folmer – Chronique de « Horny Tonky »

Par Dom Imonk

Parue le 01 janvier 2015 dans la Gazette Bleue N° 8

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Nicolas Folmer n’a pas encore la quarantaine, mais ça fait déjà vingt ans qu’il est sorti du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, diplômé d’un premier prix de trompette. Depuis, nombre d’autres distinctions l’ont honoré, comme en 2005 où il a obtenu un Django d’Or et une Victoire de la Musique. En 1996, il co-fonde « NoJazz », collectif tendance electro-jazz-funk (premier disque en 2002, enregistré à New-York et produit par Teo Macero en personne!). Puis en 2000, le « Paris Jazz Big Band » suivra, ambitieuse formation, forte d’une poignée d’albums reconnus. En 1997, il entre dans l’Orchestre National de Jazz. Il connait aussi plusieurs collaborations avec des huiles aux styles très différents, de Wynton Marsalis à Claude Nougaro en passant par George Russell, Johnny Griffin, et autre Richard Galliano, mais la liste est longue. Ses interventions en tant qu’enseignant et directeur artistique de certains festivals n’ont fait qu’accroître sa renommée. En 2004, premier album sous son nom, « I comme Icare » est récompensé comme il se doit. Cinq albums suivront (dont l’un avec le grand Bob Mintzer en 2010), chacun dans les styles aventureux qu’il aime. En particulier le tout récent « Sphere » (2014), où se joue une musique d’exception, portée par de prestigieux invités, Daniel Humair, Dave Liebman et Michel Portal, et qui reçoit un accueil unanime de la presse. Outre le fait d’être l’un des meilleurs trompettistes actuels, Nicolas Folmer est un fin compositeur, dont l’écriture est respectée.
Si le temps n’a pas d’effet sur Nicolas Folmer, lui a une certaine emprise sur le tempo, et son nouvel album « Horny Tonky » le prouve ardemment. On est loin du « NoJazz » des débuts, et c’est en direction des US que tournent nos têtes. Première moitié des seventies, Miles Davis électro-funkise son jazz en mode Sly Stone. D’autres trompettistes suivent ce mouvement, Eddie Henderson, Donald Byrd, et même Freddie Hubbard et Woody Shaw! La jeune garde n’est pas en reste, notamment les Brecker Brothers et quelques autres.
« Horny Tonky » se situe dans ce genre de fournaise, avec son et groove du 21° siècle. Nicolas Folmer a été piqué par la mouche du jazz-rock-funk. Album dynamite, bourré d’un groove festif, avec même des inserts carrément rock par moment. On ne va pas tout détailler, mais sachez que de « Horny Tonky » à « Psychedelic », en passant par « « Kiss Kiss Bang Bang », « Walk on the bar » et « Read between the lines », vous allez vous prendre de sacrées décharges qui vont faire bouger vos gambettes et vous pousser irrésistiblement sur les dancefloors.
Question groupe, Nicolas Folmer a tapé dans le mille. Lui assure brillamment la trompette, les compositions, les arrangements et le wurtlizer sur deux morceaux. Thomas Coeuriot (guitare) et Laurent Coulondre (claviers) sont indispensables au groove et nous époustouflent, que ce soit en chorus ou en accompagnement. Même chose pour Laurent Vernerey (basse) qui avec ses lignes internes se faufile un peu partout. On l’entend avec les oreilles mais on l’écoute avec le ventre. Quant’ à Damien Schmitt (batterie), on est plus que ravi de le retrouver. Son drive est hallucinant de précision et de puissance. C’est définitivement le Monsieur batterie-jazz-funk du ministère du groove français, rien moins !
Quand vous saurez qu’en plus, les invités sont Rosario Giuliani (sax alto), Stéphane Guillaume (sax alto & ténor), Daniel Zimmerman (trombone), Frédéric Couderc (sax bariton & ténor, flûte basse), Joël Chausse (trompette) et Didier Huot (french horn), alors vous n’hésiterez plus très longtemps, cet « Horny Tonky » est fait pour vous !

Dom Imonk

http://www.nicolasfolmer.com/

Cristal Records – CR 230