Michel Macias et Fouad Achkir

 Faire danser les déesses et les paysans

Créon /les jeudis du jazz /19 octobre 2017

Il y a des moments remplis, qui respirent et qui aident à respirer, des lieux heureux, de la musique qui nourrit, des projets qui sentent bon la rose et le réséda comme disait le poète.. On en soupire d’aise et on s’y sent bien installé, d’emblée dès qu’une chaise nous tend les bras et nous accueille. Adieu les bistrotiers véreux ou les propositions répétitives dont la musique se sort tout de même avec grâce (car elle a de la ressource heureusement…)
Ici à Créon, on pense autrement, on raisonne avec générosité. Et pour cette reprise des jeudis du jazz, la Rural nous accueille avec sa gentillesse habituelle. La découverte est le mot d’ordre aussi bien dans les petits plats, le verre de vin du viticulteur local, les jus de fruits bios, que dans le concert qui les suit. Les sourires des bénévoles sont gratuits, l’accompagnement bienveillant et les prix doux sont une incitation pour tous et chacun à grignoter la culture et la musique avec ardeur, comme l’écureuil sa noisette.
Et ce soir, on va savourer et déguster Michel Macias et son compère Fouad Achkir.

Un joli menu et un alliage peu commun. D’ailleurs leur spectacle se nomme « Pourquoi pas ? ». Le premier nous est bien connu : Michel Macias et son accordéon, son amour pour le bal concertant, le musette swing, les compositions occitanes, les chemins de traverse également avec la compagnie Lubat ou Christian Vieussens, son esprit d’échange. Du second, on ne demande qu’à découvrir les percussions et la voix, les chants berbères et marocains. On sait que son terroir est celui des Manufactures Verbales ou du métissage de Chet Nuneta.
Bref, on se dit que dans ce plat mijotent de sacrés ingrédients, du sucré, du salé, de l’épice et du terroir… avec un soupçon d’émotion et de complicité puisqu’ils sont au sens littéral du terme des voisins. Et le résultat est une savoureuse réussite, une marmite de plaisirs.

D’emblée, les sons tremblés de l’accordéon, les frottés de mains, les petits bruits de graines en bâtons nous entraîne dans l’ailleurs, le rêve délicat se faufile entre les tables et la danse est là en embuscade. Percussions profondes et éclats d’émail. La multiplicité des voix et des styles se déploie. Le musette pointe sa petite frimousse, le jazz se fait tonique (ah la belle « Indifférence » au détour d’un morceau) ou mahousse costaud avec un scat magnifique de Fouad Achkir. Les chants berbères s’élèvent d’une pureté à faire pâlir les muguets…

Les deux musiciens nous baladent d’un morceau bulgare détricoté, à un chant de noce kabyle, d’une mazurka toulousaine, à un solo à cappella où pointent les larmes. Les deux origines s’entremêlent souvent. Parfois l’une prend le pas sur l’autre et la seconde vient en soutien discret, en complément attentif. On écoute les silences, le détournement des instruments. La salle chantonne, s’émeut, se penche et les pieds se balancent.
La question qui se pose lorsque l’on écoute ces deux-là, c’est « pourquoi ?». Pourquoi cet échange entre deux cultures fonctionne si bien alors qu’on a pu entendre dans d’autre cas des choses juxtaposées ou plaquées, sans beaucoup d’âme ou de conviction ? Ils sont généreux, directs, faciles d’accès, certes mais cela ne suffit pas tout à fait. Le secret, c’est peut-être qu’ils se fondent tous les deux sur ce que la musique a pour essence, ce qui fait tourner les bretons en rond et sauter les zoulous : le rythme et la danse.
Car la danse ne quittera pas un instant nos petites guiboles ; que ce soit dans des ondulations sahariennes, des pointes de jazz ou de valse gasconne. Le plat bouillonne, assaisonné de nostalgie à la fleur d’oranger, de piment de Galice tonique, de senteurs de gemme ou de fleurs sauvages de Haute Lande. La musique conte la joie, la tristesse, la rencontre, le raccommodage, l’accommodage et elle s’appuie sans cesse sur l’élan vital, celui qui fatigue les muscles mais qui n’épuise ni les sourires, ni le plaisir d’être ensemble. Au fur et à mesure du set, la mélodie s’effacera doucement devant le rythme. Un tambour comme une grosse lune blanche, un steel-drum, des balais toniques, et bien sûr l’accordéon forment l’horizon musical mais pas que. Comme ces deux-là osent tout, ils nous offriront aussi un duo désopilant de percussions corporelles comme deux commères caquetant sur le pas de leurs portes et un morceau baroquo-occitan avec la voix claire et puissante de Fouad Achkir poussée en haute-contre qui nous laissera plein de brumes et d’émotion.

Une chance qu’ils habitent dans le même village sinon on aurait perdu quelque chose. Pour faire danser les déesses et les paysans, réjouir les mariages et le temps perdu, sublimer le quotidien, ces deux-là, ce sont bien trouvés et nous ont bien trouvés aussi.
L’association la Rural, ce soir nous a offert une belle cuisine métissée et profonde.

Photos : Philippe Desmond