Concert de Frank Catalano au Rocher de Palmer

Photographies d’Alain Pelletier

 

Après nous avoir très gentiment accordé un entretien à paraître prochainement dans la Gazette bleue, Frank Catalano est monté sur scène, calme et détendu, accompagné non pas de ses compagnons habituels mais de trois “French guys” avec qui il a répété pendant quelques jours à peine. Le premier, Manu Dalmace, le batteur, est un ami de Frank Catalano qui l’a chargé de recruter les deux autres : à la contrebasse, Jean Bardy, “jambe hardie” nous a-t-il lancé en souriant (et les jeux de mots à deux cents sont d’excellents moyens mnémotechniques) et Patrick Villanueva au clavier. Un accord parfait commentait Frank Catalano. Une histoire d’amitié et de feeling.

Entrevue Action Jazz avec Frank Catalano

 

Feeling swing d’abord qui ne laisse pas les choses comme Duke Ellington les a laissées mais qui introduit des accents coltraniens au saxophone sur “Things as they use to be”. Le saxophone mène la partie et le groupe groove. Au clavier, des frappes de piano mais avec un sustain d’orgue, un mélange des deux instruments pour un voyage détendu alors que le sax s’est tu. Jean Bardy se lance ensuite dans un beau solo avant que le thème ne soit repris par l’ensemble des musiciens.

Catalano au saxophone, J.Bardy à la contrebasse

Saut dans l’histoire du jazz, saut géographique, nous sommes maintenant à Chicago, ville blues, pour une composition originale mais en hommage à l’un des maîtres saxophonistes de Catalano : Eddie Harris. Ca commence par un rythme saccadé, c’est entraînant. Le sax est parfois rauque, rocailleux, le clavier a cette fois-ci un son funk des années 1970. Manu Dalmace se lance dans solo, entrecoupé de relances au saxophone, qui augmente le rythme et qui explore les roulements et les frappes.

Changement d’ambiance pour le morceau suivant que Catalano dédie à sa femme Sona. C’est un blues profond, tendre que le Villanueva étend comme une ballade tandis que le sax reste plus concis, plus groovy aussi, voire orageux sur la fin, avant un retour à la quiétude.

Villanueva au clavier, Dalmace à la batterie, Catalano au saxophone

Différentes couleurs de jazz donc pour ce concert, et même parfois au sein d’un même morceau. Des contrastes aussi : après ce blues tendre, un morceau joyeux et sautillant, mais gentiment tordu et distendu par Bardy pendant son solo avant que Catalano ne se lance dans un chorus épique, très parlant, chaud, entraînant, sonnant très parkérien.

Ce n’est pas toujours l’alternance entre blues doux et thèmes rythmés, non, c’est plus subtil. Une même mélodie peut être dans un équilibre difficile à la fois languissante pour le piano et le sax et sautillante pour la section rythmique. Le saxophone, toujours sensible dans la tristesse ou dans la joie, mêle parfois deux émotions en même temps comme une tristesse rageuse sur “Our love is here to stay” que Catalano jouait lorsqu’il accompagnait Tony Benett.

Mélange d’époques aussi : “Shaken” par exemple, composition originale, commence par un gimmick plutôt rock. C’est un jazz très contemporain soutenu par une contrebasse profonde et qui laisse place à un long solo de batterie bien véhément. Mais le sax au groove rock s’épanche parfois vers un free digne de Coltrane. C’est un peu une histoire du jazz, mais condensé, rapide. Pas un article d’encyclopédie poussiéreuse, non, une histoire vivante et sautillante. Une démonstration en action que cette musique est bien vivante et qu’elle émeut.

En rappel, un des premiers thèmes que Catalano jouait, très jeune, dans les clubs de Chicago. Un thème utilisé par la bande originale du film “Retour vers le futur”. Excellente conclusion pour ce concert. Un retour vers les racines du jazz jusqu’au blues et une propulsion vers son futur, en passant par des périodes teintées de rock ou de funk.Ce concert fut une excellente introduction à l’oeuvre du talentueux Catalano mais aussi une bonne introduction au jazz dans sa variété : contemporain, blues, rock, funk, be bop.

Catalano and his three French guys

Deux envies en sortant du concert : prolonger l’écoute du travail de Catalano en achetant l’un de ses disques, (ré)écouter Coltrane, Parker, Eddie Harris, Tony Benett, parmi les artistes dont il fut question ce soir.

   

BRUNO TOCANNE au Rocher de Palmer 31/03

Par Alain Flèche, photos Jean-Pierre Furt.

Rocher de Palmer le 31 mars 2017

Autour de Robert Wyatt ? Non, à partir ! Comment se débarrasser d’un air qui trotte dans les oreilles de la tête ? En allant plus loin. Un air qui serait « Sea Songs » (devenu « Sea Song(e)s » ici) dans « Rock Bottom » , un truc qui se trimbale dans les mémoires depuis une bonne quarantaine  d’années, les 70’s, époque école de Canterburry, on dépasse le Rock (est rajouté le qualificatif « progressif » pour ne pas confondre), sublime les Folk’s, , mêle une louche de culture classique, se méfie du Jazz… sauf le Soft Machine (et d’autres  ), dont le phénomène qui nous intéresse ce soir : le musicien poète, qui induit le propos de ce projet, créateur ce cet air qui ne sera joué qu’à la fin du concert . Les autres titres du set sont  des compositions du batteur, Bruno Tocanne, un peu à l’origine de cette fantaisie (pas si rigolote), ainsi que des autres participants, qui ont l’air de prendre un malin plaisir à nous embarquer dans des eaux inconnues qui nous troublent d’incertitudes et dont la consistance est le reflet du Tout ! De tout ceux qui jouent et ceux qui écoutent, se jouent, et s’écoutent.

L’air commence doucement à se remplir de notes, lâchées par le  piano de Sophie Domancich, hachées de touches nuancées de mailloches, des notes qui flottent, se frôlent, s’évitent et se rejoignent, ailleurs, pas là où elles sont attendues. D’ailleurs : ni entendues. Elles viennent d’ici, d’un esprit, une pensée, un « songe de la mer », amères, la brume n’est pas faite en « Barbe à Papa », là : c’est de l’épais, et fluide aussi, mais consistant.

Et puis, bon, les deux, là, se fréquentent depuis ’93, savent se parler, se dire des notes, justes. L’esquif esquive les récifs, en récolte des pans de brume-bitume blanc, sali d’obscurité qui ne consent à s’écarter que de mauvais gré. Et le navire se gréé. Voici deux matelots qui se dévoilent. viennent apporter du gréement, justement. Et vogue… Et s’immiscent donc deux barbouzus : le bon vieux compagnon Rèmi Gaudillat aux trompette et bugle , comme les 2 premiers, il ne fera pas de démonstration, peu de notes… mais les bonnes ! Il offre à l’équipage, un son large et sûr, ou absent s’il lui prend, qui lui donne du corps. ‘L’est pas là pour ramer, mais arranger les voiles pour qu’elles ne manquent pas ‘ d’air’, qu’elles en ramassent les courants avec les risées à triste mine. Mais souffle si bien que se déchirent les voiles de nuées et transparaissent, mais à peine, quelques halos de lueur palote mais  rassurante, tant que ne viennent pas s’accrocher les drôles de sons, pas si drôles, sortis pas bien droit de l’ordinateur et de la voix de Antoine Lâng interprétant, interpénétrant des textes prêtés par John Greaves, Marcel Kanche, ou qu’il s’est fabriqué lui-même. Il nous imagine des sons en clair-obscur qui courtisent ceux des autres instruments pour s’en emparer, et les  traiter de ce que les circuits leur laisse de cui-cuits. Figure de proue, qui entonne et étonne , comme une corne qui écorche mais sait se dire, et passe, comme un vent froid dans le dos du silence, qui menace à chaque instant qu’une note  tarde à éclore avant que de ne faner. Silence de la mer étale fendue de la barre barbare du navire.

On approche du terme du voyage. Quelques repères apparaissent avec un hommage de la pianiste dédié à Carla Bley, puis, last but least, le titre éponyme du projet : « sea songs ». Retour à la case départ. Nous avons fait une boucle. Reste le souvenir d’une traversée onirique sur des nappes de sons reflétant de lointaines étoiles presque disparues. Parti pris, et gardé, de ne rien affirmer, rien dé-montrer, re-conter l’histoire avec le minimum de notes. pas de tentative de virtuosité qui remplit si facilement l’espace, resté ce soir plein de trous à travers lesquels se discernent  d’autres mondes. Musique minimaliste, dur challenge que de refuser d’en faire ‘trop’, en risquant le ‘trop peu’, mais non, contrat assumé : on ne s’est pas ennuyé. Rappel : les voiles ténébreuses sont pliées, le bateau arrimé, on se réconforte près d’un feu de joie d’où,  les notes folles fusent, s’enchevêtrent, montent  dans le ciel maintenant dégagé, jusqu’à l’âme même de la Musique. Moment ‘pur-Free’, comme ‘ils’ savent si bien le jouer, comme on aime tant les entendre. Nous voici rassurés de se retrouver sur la terre ferme, fut-elle encore mouvante comme de la lave, mais celle-ci on la connait, et on l’aime. Elle nous  fait aimer tout le reste . Du tout possible, reste la qualité .

 

 

 

 

Le swing étincelant du Franck Dijeau Big Band.

Par Philippe Desmond, photos Philippe Marzat.

Le Rocher de Palmer, mardi 28 mars 2017.

Le bonheur c’est simple comme un big band, preuve nous en a été donnée hier soir dans un Rocher 650 plein à craquer.

Pourtant un big band ce n’est pas simple ! Pensez donc 17 musiciens ! (la liste en fin d’article).

Il faut déjà les trouver. A Bordeaux pas de problème il y aurait presque l’embarras du choix tellement les talents y sont nombreux.

Il faut les réunir sachant que tous ont de nombreux autres projets.

Il faut qu’à l’heure dite aucun ne manque à l’appel.

Il faut de quoi nourrir chacun musicalement (répertoire, arrangements, partition) et aussi à table….

Il faut ensuite accorder tous les violons et sans violon dans l’orchestre ce n’est pas facile.

Il faut aussi trouver 16 cravates identiques – le chef curieusement n’en a pas – essayez vous verrez que ce n’est pas le plus aisé.

Et j’en passe…

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Cette prouesse Franck Dijeau l’a réalisée avec la passion et la fougue qui le caractérisent. Depuis que le projet est né voilà deux ou trois ans il n’a cessé de le peaufiner de le polir pour arriver ce soir à un niveau de qualité maximal. Cette soirée de sortie du premier album du Franck Dijeau Big Band « Swing Sessions » il la désirait, elle l’obsédait depuis des mois, son impatience affichée sur les réseaux sociaux était plus que palpable, elle se devait d’être réussie tout comme l’est l’album. Elle l’a été, splendide, magnifique, brillante comme les reflets des cuivres de l’orchestre.

Tout a bien commencé avec un « before » dans le foyer du Rocher destiné aux partenaires et aux souscripteurs venus chercher leur album pré-commandé il y a des mois. La famille et les amis sont là, les officiels aussi. Rappelons pour ceux qui l’ignorent que Franck est le directeur de l’école de musique de Cenon à quelques encablures du Rocher. Excellents vins du château La Bertrande dont un magistral cadillac liquoreux pour préchauffer une partie du public… et les musiciens visiblement plus détendus que leur chef. « La journée de répétition s’est très bien passée » me confie Thierry Lujan le guitariste ; ils n’avaient pourtant pas joué ensemble depuis la résidence d’enregistrement à la Coupole en décembre ! 17 !

La queue est déjà très longue devant le Rocher, bien au delà du food truck de service. Vite le concert !

Salle 650 rouge et noire et les voilà tous sur scène en noir et rouge, le pari esthétique est déjà réussi. Rien de tel qu’un bon titre de Count Basie pour accueillir tout le monde ; « Jumpin’ at the Woodside » et nous voilà instantanément transportés dans cette époque rêvée des comédies musicales de Broadway, nos tenues se transformant en smoking, les dames s’habillant ou se déshabillant de robes de soie aux décolletés profonds et élégants. On s’y croirait ! On y est. Sur scène ça scintille de notes et ça va swinguer jusqu’au bout.

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Prise de son et lumières au top vont permettre de régaler les oreilles et les yeux. 17 musiciens et pourtant la possibilité de distinguer musicalement chacun d’un regard. Quand on pense big band on évoque de suite la puissance ; certes elle est là mais tellement accompagnée de nuances, de breaks ciselés faisant surgir le son délicat de la guitare, ou le ronflement de la contrebasse ; c’est une surprise continuelle mais aussi un bonheur de deviner les contrepoints des cuivres et bois (les sax et oui !). Franck Dijeau est allé chercher les versions initiales des morceaux pour les arranger à sa manière avec modernité mais respect.

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Pas de spectacle guindé comme le laisserait penser la présentation élégante de l’orchestre, au contraire sur scène une ambiance joviale mais appliquée ; on se chambre, on s’encourage, on se fait des niches, on ose relever des défis, objets de paris préalables. « Les Loulous » comme les nomme affectueusement le chef, assurent le spectacle et lui n’est pas le dernier à aller les chercher et à mettre de la fantaisie comme dans cette intro au piano volontairement interminable raillée par les musiciens qui s’impatientent ! Musicalement il les dirige au doigt et à l’œil ; au poing même, pas sur la figure, mais boxant l’air pour signifier le punch souhaité. Franck ne tient pas en place quittant son clavier -un vrai et beau piano à queue – pour diriger l’orchestre ou lancer les battements de main du public, y revenant pour un chorus ou signifier le final de trois petites notes.

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Évidemment certains diront que cela est codifié, que les chorus sont préparés à l’avance, le nombre de mesures fixé ; certes mais à 17 il vaut peut-être mieux non ? Ainsi à tour de rôle les solistes se lèvent et s’avancent pour faire leur numéro ; c’est réglé au palmer, évidemment.  Quand c’est son tour, le plus dissipé de tous, Sébastien « Iep » Arruti en profite pour faire des selfies, même avec le patron ! De l’humour, de la bonne humeur sur scène très communicative, tout cela permis par la qualité musicale remarquable.

Quasiment tout l’album va être joué avec en bonus un bon vieux rag de 1929, « Bugle Call Rag » qui se termine dans un tempo délirant, le big band y libérant tous ses chevaux ; ils l’avaient juste répété pour la première fois l’après-midi…

Rappel debout pour une version jungle de « Sing Sing Sing » avec un Julien Trémouille en démonstration à la batterie, se retrouvant seul sur scène pendant un chorus magistral au cours duquel il va garder un tempo de métronome tout en jouant continuellement le thème en filigrane.

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C’est fini. Plutôt ça commence car ce projet il va falloir le montrer à un maximum de gens, il le mérite et le public le mérite aussi. Pour les organisateurs de spectacles renseignez vous le prix est tout à fait abordable et vous êtes sûr d’attirer et de combler le public. Du très haut niveau.

En attendant achetez le disque et même s’il est sur toutes les plate formes numériques prenez le en CD, la pochette est superbement faite et très détaillée. En vente notamment chez Cultura, partenaire du projet,  diffusé dans Open Jazz sur France Musique et déjà dans le peloton de tête des ventes de jazz en France !

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Le Franck Dijeau Big Band :

Franck Dijeau direction d’orchestre, piano, arrangements, recherches, communication, logistique…

Julien Trémouille à la batterie, Thierry Lujan à la guitare et Gabriel Genin à la contrebasse.

Bertrand Tessier et Serge Servant au sax alto, François-Marie Moreau et Jean-Robert Dupuy au sax ténor, Jean-Stéphane Vega au saxbaryton.

Renaud Galtier, Sébastien « Iep » Arruti, Philippe Ribette et Gaëtan Martin aux trombones Franck Vogler, Mickaël Chevalier, Manuel Leroy et Antonin Viaud aux trompettes et bugle (MC)

Pour en savoir plus :

Article du Blog Bleu : http://blog.actionjazz.fr/franck-dijeau-big-band-making-of/

Article et critique CD dans la Gazette Bleue pages 32-33 : http://www.actionjazz.fr/gazette-bleue-n21-mars-2017/

Site web : www.franckdijeau.fr

Erik Truffaz Quartet et Edmond Bilal Martignas le 24/03/17

Par Dom Imonk, photos Philippe Marzat

Erik Truffaz

Une chose est sure, c’est qu’Erik Truffaz aime notre belle région, il s’y est souvent produit, avec le succès que l’on sait. Le Rocher de Palmer y est pour beaucoup, puisque rien que l’an dernier, il a accueilli le trompettiste, en février et en juillet, mais on en redemande. Souhait exaucé ! Ce soir, Martignas-sur Jalle fête donc le jazz, et la Salle Gérard Philippe est pleine à craquer, pour une soirée organisée par l’association « Label Evolution », en coproduction avec le Rocher de Palmer, dans cette formule « hors les murs », très appréciée par les publics les plus excentrés.

C’est l’Edmond Bilal Band qui ouvre le bal, pour un set assez court, mais bourré de vitamines. Ce quartet a la rage au cœur et son jazz groove prend à chaque set une ampleur qui s’appuie sur d’essentiels ingrédients : La scène, un incessant travail créatif, dans la composition et l’éclairage actuel de leurs thèmes, et cette complicité qui les soude. « Edmond », c’est d’abord le sax de Paul Robert, la voix du groupe, souvent allongée d’electro, tantôt furieuse et roots, tantôt planante et onirique, la lampe frontale jazz.

Paul Robert

C’est aussi « Brutus », comprenez Mathias Monseigne, bassiste qui affine son style de note en note, et joue en pointillés souples et percussifs, c’est un peu l’acupuncteur funk du groupe (On se souvient de Michael Henderson chez le Miles Davis 70s). Les drums d’Edmond, c’est Curtis Efoua Ela, toujours aussi époustouflant d’agilité et d’à-propos, extracteur du minerai rythmique vital, avec des breaks au millimètre.

Mathias Monseigne

Curtis Efoua Ela

Quant au couturier d’Edmond, c’est Simon Chivallon, jeune magicien des claviers et du Rhodes en particulier, il observe, colore le groove à la moindre incitation, et habille la musique de nappes feutrées et ondulantes, formant sa cape de velours. Ce fut bref mais catchy en diable. Dernier morceau du set en surprise, Aflica-E, le premier de leur prochain album à sortir le 12 mai. On vous en reparle très vite !

Simon Chivallon

Après un rapide intermède, voici donc l’Erik Truffaz Quartet, prêt à en découdre avec le silence. Les premières notes se posent, tout en douceur, et petit à petit la pulsation enfle et un irrésistible tempo s’instaure. Ça c’est l’effet Truffaz. Le moteur rythmique de cette belle machine est lancé, pour de bon. D’entrée, Benoît Corboz s’impose en maître des ponctuations acides hallucinées de ses claviers. Frissons seventies. Une longue amitié le lie à Erik Truffaz, lequel nous rapportera non sans humour les péripéties de leur premier voyage à New York, ils avaient 25 ans, l’hôtel Carter à Time Square, le short vert rayé noir de Benoît etc…Bref, notre homme se sent bien ici, il a envie de se confier, et on aime ça.

Benoît Corboz

Retour au groove avec l’époustouflant « Fat City », tiré de « Doni doni », sur lequel le jeu illuminé d’Erik Truffaz, d’abord rêveur et tatoué de wah wah, s’échappe en un lyrisme à la vrille cosmique, en se posant sur le brasier entretenu par l’incroyable batterie du jeune Arthur Hnatek (qui a d’ailleurs finalisé les arrangements de ce morceau), et le riff d’airain associé de la basse de Marcello Giuliani et des claviers. Très grand titre ! Erik Truffaz a du cœur et cette élégance rare à s’intéresser vraiment au lieu où il joue. Ainsi, la salle sera ravie de se voir offrir une dédicace en un joliment amené « Martignas by night », propice lui aussi aux confidences du maître, une improvisation bluesy, sur fond de basse octaver et de batterie métronome, avec un petit goût du Miles Davis’ 80s. Erik Truffaz est un homme d’engagement et il voyage aux quatre coins du vertige des sens et de l’émotion planétaire. Sa discographie en dit long, et nous émoustille depuis vingt ans, et même plus récemment si l’on écoute « In between », « Tiempo de la révolution » et « Being human being ». Ainsi, « Doni doni », album qui se joue ce soir, embrasse passionnément la mère Afrique, par une attention particulière pour le Mali, dont le titre est tiré de sa langue bambara, et qui voit sur le disque, l’une de ses filles les plus célèbres, Rokia Traoré, illuminer l’espace. Voilà que débute « Szerelem », pièce remarquable, gorgée de douceur et de beauté, une élégante dédicace du trompettiste aux femmes de la salle, dont les joues de certaines ont dû rosir d’aise…On repart dans le groove et on se laisse emporter par la pulse imparable de ce groupe, d’autant que pour épicer ce banquet, suivront quelques pépites de chorus endiablés, Marcello Giuliani carrément en mode Bootsy Collins par moment, Arthur Hnatek, alpiniste intrépide des équations polyrythmiques de haut vol, et  Benoît Corboz sorcier majestueux des claviers électriques, âme survivante de Joe Z, mais aussi très émouvant au piano acoustique, lors d’un duo beau et éphémère avec le leader.

Arthur Hnatek

Marcello Giuliani

La trompette de Truffaz est lumineuse et séduit les étoiles. Cependant, peut-être un peu moins « fourth world – possible musics » que les fois précédentes, elle a semblé ce soir plutôt vouloir explorer plus profondément l’âme d’un jazz universaliste, intérieur, blues, pop, world, sans fard et sans frontière, fait pour le peuple.

Erik Truffaz

Trois rappels ont eu raison d’un public réellement conquis par cette musique, en particulier par « Doni doni », le dernier morceau, vrai hymne humaniste et optimiste, rondement mené par un groupe au zénith, que, les poils dressés sur les bras et les yeux humides d’émotion, on a furieusement envie d’appeler le « Truffaz Syndicate » ! Soirée coup de cœur ! Bravo et merci à tous ces épatants musiciens, que l’on voudra revoir bien vite, mais aussi aux équipes techniques, son, lumières, bénévoles, qui ont fait de ce concert une franche réussite.

Par Dom Imonk, photos Philippe Marzat

Erik Truffaz Quartet

http://www.eriktruffaz.com/

Kyle Eastwood sur la route du Rocher

par Philippe Desmond, photos David Bert.

Le Rocher de Palmer 650 , samedi 18 mars 2017.

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Presque dans la même semaine me voilà amené à assister à deux concerts de jazz avec des affiches du type de celles qui parlent au public, celles qui remplissent les salles – ici la 650 complète les deux fois – celles où le nom de l’artiste attire parfois plus de monde que sa musique, les amateurs que l’on rencontre partout tout au long de l’année et les autres, les curieux, les qui regardent la télé, les qui vont au ciné ou tout ça à la fois. Manu Katché la semaine dernière, Kyle Eastwood ce soir. Après un honnête concert déjà oublié en huit jours, qu’allait-il en être ce soir ?

Patrick Duval nous accueille en revenant sur la polémique FIP et les menaces de suppression des antennes locales et de leurs précieuses annonces de concerts ou d’événements locaux invitant le public à signer la pétition (voir lien en fin d’article, signez ! ) et à soutenir les salariés.

Kyle arrive le premier sur scène, beau gabarit, physique qui ne laisse pas indifférent, preuve en est faite avec mes voisines très partagées, ayant à son sujet un avis contraire catégorique. Il va jouer en quintet avec cinq musiciens très classe, Anglais et Australien, Andrew Mc Cormack au piano, Quentin Collins à la trompette et au bugle, Brandon Allen aux sax ténor et soprano, Chris Higginbottom à la batterie. Lui commence avec une contrebasse « en mini-jupe » à caisse réduite – plus commode pour voyager me dira t-il – une basse électrique 5 cordes attendant son heure.

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Groove et swing en apéritif avec « Prosecco Smile » sur un tempo très dynamique. On sent déjà que ça joue très bien, on ne se trompe pas, la suite le confirmera. « Big Noise » rappelle les 40’s, commencé en sifflant par Kyle, encore sur un tempo d’enfer et un festival aux balais de Chris en duel avec la contrebasse, avant que d’autres joutes entre trompette et sax notamment ne viennent éclairer ce titre bien plaisant et enjoué. Enchaînement fondu sur le très hard bop « Bullet Train » ponctué d’un « waouw » par un Kyle Eastwood tout essoufflé. Mes amis si ça joue bien !

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Pas facile de se faire un prénom dit-on et bien le concernant c’est fait, certes dans une autre spécialité que son père, il est un remarquable contrebassiste et un excellent bassiste dans un répertoire fusion. Certains vont dire ça y est on ne peut pas faire un article sur Kyle sans dire qu’il est le « fils de » ; alors je précise que c’est lui qui en a parlé le premier en jouant en duo avec le piano « le thème du film de mon père, Lettres d’Iwo Jima » ; je ne me serais pas permis sinon.

En attendant arrive la longue suite « Marrakech » introduite à l’archer et aux percussions avant que le quintet au complet, Kyle prenant sa basse électrique, ne se lance dans une progressive montée débutée calmement avec des bruitages du pianiste les mains dans le moteur de son superbe Steinway et définitivement magnifiée par un chorus de soprano, Chris Higginbottom montrant l’étendue de son immense talent dans un registre plus fusion. Le titre s’achève dans une explosion générale lancée par un chorus de piano d’une rare violence ; splendide !

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« Dolphin Dance » d’Herbie Hancock ensuite, Quentin Colins y faisant apprécier le grain velouté de son bugle pour la plus grande joie d’une amie musicienne dont c’est le thème préféré entre tous et qui n’arrivait plus à quitter son siège du premier rang à la fin du concert, assommée de bonheur.

Hommage à un autre pianiste, Horace Silver, avec « Peace of Silver » et un solo de piano, véritable concerto, Kyle Eastwood juste à côté y prenant un plaisir manifeste.

Un « dernier » titre plein d’énergie, un cocktail de Brésil d’Afrique avec un peu de jazz -tu parles ! – nous explique Kyle, un morceau bourré d’énergie mais toujours de finesse comme tout le long de ce concert qui passe de la puissance presque d’un big band à des climats légers et sensibles avec une élégance que je n’avais pas rencontrée depuis longtemps.

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Quel concert, riche, varié,  brillant,  le public ne s’y trompe pas et va exiger très bruyamment deux rappels !

Kyle se devait de rendre hommage à un de ses prestigieux collègues, Charlie Mingus et son très hard « Boogie Stop Shuffle » ; des frissons me parcourent le dos, c’est terrible ce qui se passe sur scène, ça éclabousse de partout avec cette formation très mobile passant dans un même titre du quintet au trio et réciproquement avec une réelle liberté.

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Le second rappel accordé par le groupe, avant que le Rocher ne finisse par s’écrouler sous les vivas, va nous mettre une petite musique en tête pour la nuit, la simplissime mélodie de « The Promise » ; une friandise pour rentrer chez nous après ce moment exceptionnel de jazz.

La chance ensuite pour tous de rencontrer au comptoir de vente et de dédicace des CD tous les musiciens, décontractés, disponibles et aimables, un verre de bordeaux rouge à la main, Kyle me confirmant qu’il avait beaucoup de plaisir de jouer au festival de Saint-Emilion cet été (en trio avec Bireli Lagrène et Jean-Luc Ponty) pour y déguster la spécialité locale.

Le lendemain dimanche, dans la 650, projection de Gran Torino le film de Clint Eastwood , vous savez le vieux père de Kyle, le grand jazzman.

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Friday fever night: Manu Katché au Rocher de Palmer

Photo: Thierry Dubuc

C’est vendredi soir, et on se dirige au Rocher de Palmer guidés par l’envie de partir loin avec la musique. Une fois sur place, tout laisse penser qu’on est au bon endroit pour ce voyage. On peut presque sentir la musique sur la peau. Même en dehors de la salle de concert l’ambiance est bouillante : il y a du monde partout. C’est la conjonction de deux concerts qui ont suscité beaucoup d’intérêt : d’un côté le hip hop funky de Smokey Joe & The Kid dans la grande salle ; et de l’autre côté le « maestro » français du rythme : Manu Katché, le même qui a accompagné les grands noms de la musique comme Peter Gabriel, et qui se produit dans la salle 650. La queue est longue pour rentrer à cause de la révision des sacs obligatoire, et le monsieur de la sécurité qui réitère « si vous avez des choses à manger, vous vous mettez à coté et les mangez avant de rentrer ». Heureusement (on va dire) on n’a rien à manger, donc on a pu rentrer immédiatement.

On entre dans salle et la folie continue comme une prolongation de ce qui se passait dehors. Ce n’est pas encore l’heure mais les gens bataillent pour trouver une place assise, et ceux qui gardent des places pour les retardataires ont du mal à convaincre les arrivants que ces places sont prises et qu’ils ne peuvent pas s’assoir.

Finalement le concert commence (heureusement on a réussi à trouver une place après s’être battu pendant 5 minutes avec un monsieur qui ne voulait pas lâcher les 6 places qu’il gardait). Un rythme latino sort de l’obscurité de la scène, et les musiciens arrivent un par un.  Laurent Vernerey, le bassiste, est le premier et commence un riff qui sera suivi par le piano, le sax et la trompette. Ils sont là et la soirée s’annonce chaude mais, où est Manu Katché ? Après un moment, l’homme de la soirée arrive. Il monte sur la batterie, et comme un tonnerre il frappe la caisse claire et le riff hypnotisant s’arrête. En un instant le registre change et commence un rythme funky qui va marquer l’esprit de la soirée.

C’est parti, le concert a commencé, et la musique réchauffe, nous transporte avec elle. Les solos de trompette de Luca Aquino sont puissants et habillent magnifiquement les morceaux. Le saxo Stéphane Chausse, le nouveau membre du groupe, fait de même. Il est intéressant de noter que le son du groupe passe souvent d’un son organique, acoustique, vers un son électrique. Jim Watson fait un travail exceptionnel tant au piano comme au clavier. Mais le son électrique vient aussi de la trompette, grâce aux pédales d’effet qui donnent un son qui change son registre, et du saxophoniste qui utilise par moments un sax électrique EWI.

Photo: Thierry Dubuc

Manu Katché parle peu. Il vient une fois au micro pour parler de son nouvel album « Unstatic » et présenter les musiciens (et en profite pour flatter l’acoustique de la salle du Rocher de Palmer).  Le concert continue et la richesse mélodique des compositions et les solos se déroulent sur la couche rythmique parfaite que constituent la batterie et la basse. Cette dernière fait un travail exceptionnel, avec un son clair et un dynamisme qui devient une pièce clé de la formation. La fin du concert s’annonce, mais avant de partir Manu Katché nous laisse un solo de batterie qui laisse voir sa grande technique et au même temps son tempérament.  Le groupe part et le concert est fini, après deux rappels du public durant lesquels Manu Katché va en profiter pour faire chanter le public, qui a vécu une soirée exceptionnelle.

 

 

 

Son Of Dave/Petit Vodo, two crazy one-man-band !

Rocher de Palmer II 17.02.2017
Par David Bert – photos Philippe Marzat.

Réjouissant « coup de Blues » dans la programmation, toujours inspirée, du Rocher de Palmer, avec une soirée exceptionnelle qui réunissait deux grands maîtres du one-man-band, Petit Vodo et Son Of Dave ! Deux univers merveilleusement barrés et généreux, qui revisitent et réinventent le Blues avec audace et qui au final, vous embarquent avec eux, dans leur bain bouillonnant de guitare, harmonica, batterie, usant avec délice de boucles qui vous chuchotent d’entrer en transe.

Pour ses 20 ans de scène, Petit Vodo (aka Sébastien Chevalier) est revenu sur les terres cenonnaises d’une partie de son enfance, une étape à domicile en quelque sorte pour celui dont le talent a poussé dans la scène rock bordelaise. Adoubé par Noir Désir en 1997, il a depuis conquis le public d’ici et d’ailleurs. Avec un groove déjanté, une voix «rock’ailleuse», Petit Vodo triture avec bonheur le blues classique qui se teinte de rock garage ou même de punk, pour un show qui s’offre même une parenthèse burlesque avec la sainte apparition de Betty Crispy, sur un « Trash-NU Blues ». L’effeuillage est punchy et fleure bon le cabaret, l’effet est garanti !

Invité par Petit Vodo afin de lui filer un coup de main à souffler les bougies, Son of Dave, (Benjamin Darvill de son vrai nom, pour ceux qui l’auraient imaginé être le fils de Dave), est un ancien des Crash Test Dummies. Depuis 2000, il promène sa carrière de soliste à tout faire, avec lui aussi une philosophie de la bidouille efficace. S’emparant de la scène après le set haut perché de son hôte, le showman canadien nous a offert une performance où la musique Soul, Pop, Folk et même des beats Hip-Hop sont venus assaisonner avec justesse et générosité, sa vision décalée du Blues. Ses reprises de Daft Punk, Technotronic ou AC/DC font mouche et la salle s’emballe pour partir non pas en vrille, mais en chenille, païenne et joyeuse.

Une escapade sur un itinéraire-bis des routes d’Action Jazz, qui nous a mené en terre de Blues pour partir à la rencontre de deux de ses fabuleux apôtres, deux maîtres incontestables dans l’art du one-man-band survitaminé et « missisipesque« . Un soir à s’en donner à cœur joie, comme pour l’objectif de Philippe Marzat, photographe pour Action Jazz, plutôt inspiré lui aussi.

Son Of Dave / Explosive hits (2016) – Goddamn Records

Petit Vodo / Paradise (2006) – Lollipop Records/Pias

 

 

 

 

 

 

La Gazette Bleue N° 21 vient de sortir ! Bon printemps à vous !

Bonjour !

Voici la Gazette Bleue N°21 • Mars 2017 et ça repart !

Avec Roger « Kemp » Biwandu qui se livre et « Three », puis tout sur le colloque an 1 et le 5° tremplin, mais aussi Philippe Méziat et le T4S, Post Image (30 ans !), Benoît Lugué « Cycles », Éric Séva, Franck Dijeau, et bien d’autres, + chroniques cd et agenda & more !

Bref, le printemps sera chaud !

Bonnes lectures !

Erri De Luca / Stefano Di Battista

Par Annie Robert, photos Alain Pelletier

Rocher de Palmer  9 février 2017
LA MUSICA INSIEME
Les souvenirs sont d’étranges créatures. Ils vivent en morceaux, s’effacent ou reverdissent, s’enflent noirs et sombres, ou se déploient en caressant une nostalgie heureuse. Ils sont faits de mots, de sons et d’odeurs qui se croisent et se faufilent. Pour notre bien ou notre malheur. Cela dépend des moments.
Ce soir, c’est un objet culturel peu habituel qui nous est offert pour justement faire bouillir et bouillonner la marmite aux souvenirs…
A l’initiative du Rocher de Palmer et en partenariat avec “Lettres du monde” la littérature et la musique, les sons et les mots qui se cherchent parfois, se ratent peut être, se découvrent souvent, seront à l’honneur. Ils nous permettront de cheminer dans les souvenirs d Erri De Luca, tout parsemés de témoignages sonores. Il appelle cela une “chiacchierta”, un papotage musical.
Erri De Luca est un écrivain d’envergure… pas par la taille de ses romans, souvent modeste, mais par l’intensité de son pouvoir d’évocation, la précision de ses mots, leur retenue et leur justesse. Un Nobel à venir. Même si on ne connaît pas Naples, on entrera sans peine dans les effluves de l’atelier du cordonnier, on sentira la chaleur reposante du coucher de soleil sur les toits, les paroles murmurées dans les rues étroites, les luttes ouvrières ou les falaises d’escalade. Le monde d’Erri de Luca, cette Italie inconnue deviendra vivante pour le lecteur, si vivante qu’elle entrera dans nos têtes, sous la peau, dans notre imaginaire, on s’en fera des souvenirs aussi denses que s’ils étaient réels.
Croisons donc tout cela… Ses souvenirs à lui, réels ou fantasmés, nos images à nous lecteurs de ses mots ou simples curieux, la voix et les chants, le saxophone et le piano. Écoutons les textes, entendons les souvenirs, écrivons la musique à plusieurs.


C’est un air de valse gaie qui introduit le concert, les mots s’envolent en rondes poétiques. Le saxophone délicat de Stéfano di Battista, la batterie combative de Robert Pistolesi, le piano souple d’Andrea Rea, la basse papillonnante de Daniele Sorentino s’allient à la voix chaude et puissante de Nicky Nicolai (une Nana Mouskouri jeune et c’est un compliment !) pour nous faire entendre “les fleuves qui descendent vers la mer sans jamais la remplir.”
C’est un moment de chansons (sous – titrées en français, grand merci), comme des fenêtres ouvertes sur des thématiques qui lui tiennent à cœur, des vieilles chansons napolitaines ou anarchistes, des souvenirs d’oreille dont il a transformé les paroles ou bien des morceaux que Stefano di Battista le saxophoniste a composé à partir des vers ou des phrases qui lui ont été confiés, en un jazz tonique et mélodieux.


On côtoie Marie et aussi Joseph, si amoureux de son incroyable épouse, Janvier le Saint renégat qui arrête la lave du volcan, Naples la tellurique, les naufragés de Lampedusa, la Médi (terranée) porteuse de civilisation ou fossoyeuse des hommes perdus, les grèves et les combats. Erri De Luca raconte, généreux, profond, il chante même les vers de Nazim Hikmet. La musique illustre sans effet, plutôt joyeuse, ses paroles et ses indignations recueillies. On écoute les anecdotes et les réflexions, on savoure les notes. Car si Erri de Luca n’est pas un musicien, il en connaît les codes, le langage et le rythme.
L’intervention de Pierre François Dufour avec la voix si humaine de son violoncelle soufflera tendresse et générosité dans l’introduction de “Je voudrais te manquer” et la lecture qu’Erri De Luca fera d’un de ses textes sur un Noël de «  confusion et d’excellence” au sein d’une lutte syndicale nous laissera émus et le cœur gonflé.
Pour se battre, il faut prendre la parole, la partager, la donner. Les mots chantés ont une immunité naturelle, ils portent la musique en eux, ils se permettent de sortir de la carapace des livres. Jouez donc musiciens, pour garder la force des mots !!” a déclaré Erri De Luca au début du concert.
On a partagé toute la soirée le goût délicat, la sensuelle beauté de cette recherche dans une lecture musicale poétique, jazzy et originale
Un réel moment de partage, un étonnant corps à corps entre les notes et le verbe : “la musica insieme”. Un délicat programme.

 

 

 

ESCAPE LANE [TB#6] Le Rocher 07/02/17

Par Alain Flèche, photos Stéphane Boyancier et Alain Flèche

J’arrive sans à priori, les noms me sont nouveaux,  plutôt intéressé par ce projet transatlantique, présenté par un des fondateurs: Alexandre, en avant concert. Mission de réunir des musiciens cherchant d’ici, de ceux qui perpétuent, en filiation directe, sur le sol des multiples transmigrations, origines de cette musique présente qui nous interpelle aujourd’hui. Alors on s’embarque pour les States. On reçoit des ricains. Et ça tourne ! L’association/collectif « The Bridge » assure ! Dates de concerts, rencontres, échangent, réunions, groupes qui se forment. Ça drop ! Faut pas les quitter des oreilles. Et sont sympas, bien sûr.

Là, pour la destination, ils ont choisi. Chicago. Dans le genre valeurs sures : des élèves de la dernière génération de AACM ! Et là, encore, la magie opère. Rencontres improbables qui se réalisent dans le spontané d’une curiosité bien placée. Avant tout, en même temps que la musique, il s’agit d’une rencontre entre êtres humains. « -vous vous voyez ? -oui. Vous répétez ? Non, on vit ensemble et on joue, sur scène, presque tous les jours » . recherche d’osmose, dans le don, et l’abandon de tous ce qui alourdit et ralentit le moment de fusion de chacun des protagonistes dans : l’ensemble, moment qui n’existe que dans l’instant prolongé de lui-même. Fusionnel … ou pas ! Alors, ça y va, en plein. Tous à poil. Rien d’écrit, rien de figé. Seule préparation de la soirée : « -Tu commences Jeff ? ». Voilà. En route.

Alors Jeff Parker commence, dans un jeu très personnel, qu’ils auront tous ,  quelques réminiscences cependant d’un son ‘ pourri’ de James Blood Ulmer, plus une démarche bruitiste,  héritage de Fred Frith ou Marc Ribot, ou/et Jeff  Lee Jonhson, pour plus d’une note, bleue, sale, seule. Rejoint de Ben Lamar Gay. Il remplace, sur cette tournée, le trompette habituel de cette formation : Marquis Hill, débauché par M.Miller sur une tournée d’un an et demi. Oups. Pardon. Bref, tu vois l’niveau ? Ben Lamar, lui, il ne me boude pas la comparaison que j’ose lui proposer, avec Bowie, Lester. Il a même rigolé. Vidé de la tension soutenue tout le long du set, long, généreux, et unique, pas de rappel. Tout est dit, et bien dit. Musique concentrée sur elle-même et son évolution constante interdépendante des idées émises, ou suggérées par chacun, et  du  public aussi. Le ressenti, le feeling, ça l’fait. La contrebasse de Joachim Florent va permettre de souffler un peu, sur la rondeur d’un walking, certes dé-concertant, mais pas si loin des clous, enfin, un temps, et quelque. Il aime bien aussi s’échapper des codes, espace, temps. Il reste (presque) sage. Il garde la boutique, il redresse quand le vent souffle, juste avant de partir jouer avec les copains,  faire les fous, éclater de rire . Et puis, Denis Fournier, batteur, gérant du binz, et de la situation, play-boy irrésistible, étincelant de finesse, modeleur de constructions basées sur leur propre instabilité, et cette perpétuelle remise en question du prévu ne le laisse jamais au dépourvu, pourtant, et il pourvoit, donc, de son énorme mieux, à accompagner, remplir, s’il faut, pour s’évanouir aussitôt dès qu’il plaira à, lui, à côté, avenir. À devenir, tous les temps, tornade de joie libertaire libératrice, résurgence des urgences de  création ex-nihilo, mais avec d’autres rêveurs fabricants de rêves, ceux qui sont là, et ceux qui sont évoqués. Jamais bien loin de l’ « Art Ensemble » ou de l’ « Etnic ‘ » de Kahul El’ Zabar. Ça sent bon la révolution permanente. Ensemble, chacun, solo, à 2 à 3, tous, selon la nécessité de l’instant : exploration des possibilités. Des cherchants. Denis m’a ému, en tournant la manivelle d’une boite à musique, ouais, avec une telle intensité, émotion, intention me dira-t-il plus tard. Là, on touche quasi au sacré. Si. Rien de trop, rien qui manque. En place. Des potes qui ont des trucs à (se) dire. De très belles choses d’hommes, qui se rencontrent tard le soir… à la Léo. Et des choses de joie de communion. Ce truc de musique qu’ils fabriquent ensemble pour nous tous, ça fait un bonheur qui va nous tenir un moment. Jusqu’au prochain…

Je me rapprochai ensuite de Denis, j’utilise cette source pour beaucoup de mes assertions dans ce billet, on parle de ce projet, d’autres sur le feu par chacun, ça vit, ça bouillonne. J’vous le dit : pas mort le Free ! Il y a encore du monde pour relever le défi. Justement, passe François Corneloup, dans le coup, du moment, papote avec la bande. Des projets aussi, encore, on n’est pas perdus ! François-René Simon, de « Jazz Mag » croise par-là, prend des notes, l’air d’à peine y toucher, bien entendu : L’air du temps qui est là, qu’il fait, et qui passe, pour faire la place, au suivant.

Ben Lamar Gay : cornet, bidouillerie electronics & co

Jeff Parker : guitare électrique

Joachim Florent : contrebasse

Denis Fournier :   batterie, percussions

Par Alain Flèche, photos Stéphane Boyancier et Alain Flèche

https://www.lerocherdepalmer.fr/