Alma Caribe : Gatto/Rodz and friends

Le Caillou, vendredi 15 septembre 2017

Olivier Gatto a de la chance, il a épousé sa muse qui ainsi l’inspire pour ses créations musicales dont la dernière baptisée Alma Caribe. Shekinah Rodz puisque c’est d’elle qu’il s’agit, vient de Puerto Rico cette île des Caraïbes associée aux USA ; ce territoire est aussi appelé la isla del encanto (L’île de l’enchantement) Shekinah en est une preuve vivante et musicale éclatante. Et en plus il paraît qu’elle fait très bien la cuisine de son pays ; vraiment de la chance.

Qui dit cuisine dit salsa et c’est donc à cette sauce aux influences, latines, africaines et locales qu’Olivier Gatto a réarrangé des titres de jazz be bop ou hard bop ou encore de soul pour ce nouveau répertoire. Set list en fin d’article.

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Pour le choix des musiciens, en plus de Shekinah, une première touche d’Antilles avec Francis Fontès le plus guadeloupéen des pianistes bordelais, ou l’inverse, une seconde avec Frantz Fléreau lui aussi de Guadeloupe et percussionniste installé à Bordeaux depuis près de vingt ans et qui pour des collaborations ou des stages de formation parcourt le monde entier. C’est d’ailleurs à New York il y a peu de temps que ce dernier a appris, grâce à un ami batteur commun, l’existence à Bordeaux d’Olivier Gatto ! Le monde est grand et petit à la fois. Philippe Valentine lui apporte son savoir multiple à la batterie comme va nous le confirmer le concert.

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C’est le second concert de la semaine du groupe au Caillou où la configuration d’hiver a été reprise plus pour des affaires de voisinage grincheux que de météo ; encore que ce soir là, toujours en été sur le calendrier, la chaleur de la salle soit bien préférable à la tristesse grise de la terrasse.

A cinq et avec tout le matériel sur la petite scène il a fallu se tasser, je cite Olivier : « 4 congas,1 ka,1 barril,1 drumset,1 upright bass, 1 keyboard, 1 flûte,1 soprano sax,1 alto sax, 2 bells, chimes etc ». Lui a justement pris, une fois n’est pas coutume, sa Silent Bass Yamaha à la taille de guêpe beaucoup moins encombrante que son armoire normande habituelle.

Dès le premier titre, « Think on Me » de George Cables, le ton est donné, avec une telle sauce – une salsa pareille – nous sommes bien chez Shekinah. On ne peut que penser aux malheurs qui viennent de s’abattre dans ces contrées malgré la chaleur pleine de gaîté de la musique. Shekinah éblouit à la flûte ; de toutes les façons Shekinah éblouit toujours, même au piano… de la cuisine.

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« What’s Going On » fait partie du répertoire « classique » d’Olivier Gatto et c’est toujours un bonheur de l’entendre. L’apport des percussions de Frantz est indéniable, il ajoute cette belle couleur afro-latino à ces titres de jazz et quel talent lui aussi ! Le hard bop s’interpose entre les passages « calientes », il est là en fond ne réduisant pas cette musique à du pur latino souvent lassant à la fin. Les qualités d’arrangeurs d’Olivier Gatto on les connaît, on les retrouve ici. Les chorus s’enchaînent et Francis Fontès n’est pas le dernier à prendre son tour ; avec du Herbie Hancock et du McCoy Tyner au programme il est la fête et lui aussi s’arrange avec eux y mettant sa signature antillaise ancrée dans les gênes.

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Que cette musique est belle, chaleureuse, que ces musiciens donnent, partagent avec nous. Une confirmation, mais on le sait depuis si longtemps, Philippe Valentine sait tout faire ; il enseigne la batterie et ses élèves ont bien de la chance d’avoir un professeur qui certes connaît la théorie – c’est un peu le principe du métier – mais qui surtout en maîtrise parfaitement la pratique. Binaire, ternaire ou rythme de samba, il est là.

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Olivier lui quand il joue on se demande toujours où il est, ce soir il ne quitte pas Shekinah des yeux, s’amuse de sa muse. Le son de cette contrebasse est vraiment bluffant même si lui ne l’aime guère le contact corporel et la résonance étant bien différents d’une vraie « doghouse ».

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Shekinah non contente de nous jouer de la flûte, du sax alto, du soprano, chante aussi à la grande surprise de ceux qui ne la connaissent pas ; il y en a encore trop. Mais comme cela est insuffisant elle nous propose des duels/duos magiques aux percus avec Frantz ; et insatiable elle souffle dans ses sax en jouant de la cloche au pied, pas à cloche pied.

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Le public aura du mal à les laisser partir tout comme mercredi pour le même concert au même endroit ou a surgi par surprise à la toute fin Terreon Gully, l’immense – par le gabarit et le talent – batteur de Dianne Reeves qui venait de terminer son concert au Rocher. Terreon fait partie d’une autre formation d’Olivier Gatto, le Spiritual Warrior Orchestra chroniqué dans ce blog en février dernier. Un peu timide Terreon a fini par prendre les baguettes pour étaler toute sa classe.

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Avec Terreon Gully (Photo Dom Imonk)

Si dehors il fait encore plus frais, dans nos têtes et dans nos cœurs la température a monté et pour de longues heures.

Set List :

1. Think on Me (George Cables)
2. What’s Going On ( Marvin Gaye)
3. Phantoms (Kenny Barron)
4. Man From Tanganyika (McCoy Tyner)

1. I Have a Dream (Herbie Hancock)
2. United (Wayne Shorter)
3. Obsesión (Pedro Flores)
4. La Havana Sol (McCoy Tyner)

Encore :
1. Why ( Victor Lewis)
2. Wise One (John Coltrane)

Olivier Hutman trio invite Tom Ibarra

par Philippe Desmond, photos Thierry Dubuc.

Caillou du Jardin Botanique,

Bordeaux, le 23 juin 2017.

Ce soir deux bonnes raisons me poussent à aller au Caillou ; certains vont me dire que je n’en ai pas besoin pour m’y rendre… Et oui, il est annoncé un concert du trio d’Olivier Hutman avec en invité Tom Ibarra. Le second on en parle souvent dans ces lignes et même très récemment, et il est ma première raison, l’autre c’est la première fois.

Olivier Hutman est un grand pianiste, primé en 1984 par l’Académie du Jazz, qui a joué notamment avec Toots Thielemans, Philip Catherine (le guitariste belge pas le chanteur déjanté) , Eric le Lann, Christian Escoudé… a accompagné de nombreuses chanteuses comme Dee Dee Bridgewater, Anne Ducros, Denise King, récemment Alice Ricciardi pour Cristal records et le phénomène web Camille Bertault. Il a aussi beaucoup composé pour le cinéma et la télévision.

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Mais tout ça à la limite ne m’intéresse pas, pour moi il a surtout joué dans un disque que je possède depuis plus de quarante ans, au sein d’un groupe de jazz rock – on ne parlait pas encore de jazz fusion – bâti autour des frères Patrice et Mino Cinélu, « Chute Libre ». J’avais acheté leur 33 tours – on ne parlait guère non plus de vinyle à l’époque – en février 1977 et il n’était toujours pas dédicacé par un de ses membres. Voilà donc ma deuxième raison.

Terrasse bien remplie avec une fraîcheur enfin retrouvée qui au bout d’un moment nous ferait presque regretter la canicule, beaucoup d’amis présents ce qui me rajoute une troisième raison et un premier set en trio, comme la veille où l’assistance était malheureusement moins nombreuse.

Au piano donc Olivier Hutman, à la basse Marc Bertaux et à la batterie Tony Rabeson au CV lui aussi impressionnant. Un trio habitué à jouer ensemble depuis plus de trente ans ! Du jazz à la limite de la fusion sans tout à fait y être tout en y mettant le pied, la présence d’une basse pastoriusienne plutôt que d’une contrebasse étant quand même un indice. Olivier utilise toutes les facettes du Yamaha électrique, le faisant sonner comme un orgue, un Fender Rhodes… ou un piano. Il a un jeu riche et foisonnant mais utilise aussi les silences. Tony lui joue tout en légèreté, avec une posture qui lui est propre, inhabituelle.

A la pause je vais donc utiliser la machine à remonter le temps et oser aborder Olivier Hutman avec mon album exhumé le matin même, identifié de mon nom avec la date du 11/2/77. Et là je vois à sa réaction, que cette relique le touche et le fait instantanément rajeunir de 40 ans. « Oh là là, à l’époque on en vendait plus de 50000 alors que maintenant quand on arrive à 500 c’est pas mal » et ainsi avec beaucoup de retard Olivier me propose spontanément de le dédicacer. Sur la pochette il est le seul avec des lunettes, il a 22 ans, j’en avais 21. A noter, avec perfidie, un titre de cet album nommé « Pénélope au balcon » prémonitoire quand on s’appelle Chute Libre… Et à la réécoute un disque qui n’a pas tant vieilli que ça, contrairement à d’autres du genre plus datés, avec un son de soprano et de flûte intéressant . Tom Ibarra est à mes côtés, curieux de la réaction d’Olivier et imaginant en 2055 un ancien combattant de mon genre lui présenter son album « 15 » !

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Au second set comme prévu, après deux titres joués en trio, Tom Ibarra monte sur la scène-remorque, particularité du Caillou, et qui retrouve son garage chaque nuit. C’est Benoît Lamarque le maître du lieu qui a eu l’idée de proposer à Olivier d’inviter le jeune guitariste. Ils ne se sont jamais rencontrés bien qu’ils fréquentent tous les deux le Centre des Musiques Didier Lockwood, l’un comme élève, l’autre comme professeur, je vous laisse deviner dans quel ordre.

Au programme deux titres de Miles Davis, « Solar » et « All Blues ». Avec son groupe, Tom a souvent repris et bien tordu « So What » mais m’avoue que question standards il n’est pas au top et a besoin de concerts comme ça pour trouver le bon tempo et le bon flux ; on le sent un peu nerveux. C’est ce qui est bien avec lui, il ne bombe pas le torse et mène sa carrière avec lucidité et humilité.

C’est lui qui attaque le thème de « Solar » et de suite on sent la mayonnaise prendre, la guitare éclairant le trio de son timbre. Très long chorus – tant mieux – réponse d’Olivier et de Marc, drumming de dentelle de Tony, tout baigne. Confirmation sur le mythique « All Blues » et l’envie d’un rappel réclamé au public (!) par Olivier Hutman. Ce sera un standard, un vrai (ceux qui sont issus du répertoire des comédies musicales de Broadway), de Cole Porter « What is this thing called love » immortalisé par Ella. Allez Tom c’est le métier qui rentre ! Et il apprend drôlement vite le bougre, superbe.

Le jazz n’a pas d’âge, pas de limites, tant mieux on n’a pas l’impression de vieillir comme ça ! Et pourtant…

http://olivierhutman.com/

http://www.tomibarra.com/

 

JP Perkins Revival défonce le Caillou

par Philippe Desmond.

Le Caillou, vendredi 9 décembre 2016.

En septembre 2015 le Blog Bleu présentait un projet original, celui de deux musiciens qui jouaient ensemble dans les années 60 et qui se lançaient à nouveau sur les planches. Pas du jazz, mais du blues mâtiné de rock et de folk. Mais les frontières sont poreuses entre tous ces styles, nous en parlions hier soir avec Philippe Serra un des co-auteurs du livre « Bordeaux Rock(s) » la bible du genre et grand amateur et connaisseur de jazz. D’ailleurs la chronique évoquée plus haut figure dans le top ten des articles les plus lus du Blog Bleu qui en compte désormais plus de 400 ! Un an après elle est régulièrement ouverte (et les stats ne comptent que les personnes différentes).

Ce projet c’est le JP Perkins Group Revival qui fêtait hier soir le cinquantenaire de la collaboration entre son leader JP Perkins et le guitariste-harmoniciste Dany Ducasse. Ils jouaient ensemble dans la formation «Les Nashmen » en 1966 avant que Perkins ne parte vers une carrière nationale puis internationale dont il évoque les vicissitudes dans sa chanson « Je viens de loin ». Installé à Bordeaux ce premier groupe avait eu pendant quelques temps comme chanteur un jeune homme très discret venu de Nérac, un certain Michel Polnareff. D’ailleurs Perkins n’est pas étranger à la composition qui a révélé le chanteur même si celui-ci a oublié de le signaler…

Mais tout ça c’était il y a des siècles et hier soir au Caillou on fêtait donc les 50 ans de carrière des deux vieux potes. Tout cela avec un répertoire original créé (paroles et musiques de JP Perkins) ou arrangé dans sa quasi intégralité en une année ! Un vrai projet actuel, un réel coup de jeune !

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Répétition

Tout a recommencé en 2015 de façon anecdotique. JP Perkins revenu en France et dans la région a fait appel à Eric Grillard, un artisan, pour des travaux de rénovation de sa maison et quand celui-ci a vu les guitares il a de suite parlé musique avec lui. Pour Eric lui-même passionné et pianiste dans des orchestres de bal l’occasion était trop bonne ; ils jouent un peu ensemble chez JP et celui-ci appelle son vieux pote Dany, un retraité très occupé entre le tennis, le roller, la haute montagne et accessoirement la musique et voilà le revival qui prend forme. Compositions, répétitions, concerts dans des bars, des associations, à la fête de la Musique, le plus souvent à deux guitares, mais hier soir en trio.

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Et de mémoire d’habitués du Caillou on avait rarement vu une telle ambiance ici. Plus une table pour dîner depuis la veille, du monde dans le moindre interstice et une collaboration formidable du public. Les musiciens étaient un peu nerveux car le Caillou c’est pour certains un examen de passage tant la programmation n’y est pas faite de façon aléatoire. Le programme du trimestre à venir est époustouflant. Cet examen, un oral donc, ils l’ont parfaitement réussi et avec mention TB.

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En un an de pratique le duo/trio a pris une épaisseur certaine. Très marquée par le son chaleureux des guitares, JP Perkins à l’acoustique et Dany Ducasse à l’électrique (superbe Epiphone), la 6 cordes et la 12 cordes acoustiques, la signature musicale s’enrichit à nouveau du clavier d’Eric Grillard. De l’Angleterre , évocation de « Radio Caroline » à Valparaiso en passant par Austin Texas, l’Arizona et la Louisiane, El Paso… c’est un véritable road movie qui nous est offert. On y croise « Angela Sex », merveilleuse mélodie, « Chiquita », et bien d’autres. Textes en Anglais et en Français majoritairement avec de vrais histoires, de vraies choses à dire.

Musicalement l’accord des guitares est au top, les nappes de claviers rajoutant de la profondeur. De temps en temps les fulgurances improvisées de Dany à l’harmonica (ouf la touche jazz, les puristes sont sauvés) viennent secouer tout le monde. A propos, musiciens bordelais, attendez vous un jour à le voir surgir sur scène avec vous pour une intervention à l’harmo dont il a toujours un ou deux exemplaires dans la poche, il est coutumier du fait !

En rappel revoilà « Louisiana » à la grande joie d’Alain et Irène Piarou, les fondateurs d’Action Jazz, qui y séjournent tous les ans.

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rappel…une heure après !

Une anecdote hier soir, près d’une heure après la fin du concert, la salle encore bien pleine, tout le monde s’y trouvant bien, le groupe a repris les instruments pour interpréter à nouveau « Arizona » dans son dernier arrangement, pour le plus grand bonheur du public Encore une belle soirée de musique et de partage hier soir au Caillou avec le JP Perkins Revival.

 

A propos, un album est prévu au printemps, on en reparlera.