Saint-Emilion Jazz Festival : off #1

par Philippe Desmond, photos Thierry Dubuc.

Vendredi  21 juillet  2017.

Et c’est parti pour le 6ème Saint Emilion Jazz Festival puisqu’il faut parler en anglais. C’est maintenant avec impatience que les amateurs attendent ce moment, tant ici l’ambiance est agréable. Pensez-donc, une très belle programmation, de très beaux lieux, un parc à l’atmosphère de kermesse et de grands vins, tout est là. La grande inconnue annuelle, qui a joué un sale tour en 2014, c’est la météo. Fraîche cette année, tant mieux pour les Grands Crus !

Pour ce millésime 2017 l’organisation change un peu, toujours bâtie autour du parc Guadet et ses spectacles « off » gratuits, mais ceux-ci s’interrompent lors des concerts « in » payants dans les douves du Palais Cardinal, proximité des deux sites oblige.

A souligner les choix de Dominique Renard et de son équipe, d’associer aux artistes dits internationaux des musiciens qui pour être « locaux » n’en ont pas moins de talent. Quelle belle exposition pour eux.

En vedettes ce soir Hugh Coltman et Stacey Kent. Le premier nous l’avions vu à la salle du Vigean en mars 2016 pour un concert qui s’était avéré une très bonne surprise (chronique sur ce blog) , la seconde deux mois plus tard à l’Auditorium avec l’ONBA, avec une impression plus mitigée.

Un festival de jazz on le sait maintenant – mais ce n’est pas nouveau, Montreux avait ouvert la voie il y a bien longtemps – c’est l’occasion de proposer des passerelles vers d’autres univers, de déguster d’autres saveurs (voir chronique précédente).

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Ce soir c’est Karmarama qui s’y colle. Mêlant des musiciens venus de la pop, du jazz et de la world musique ce projet est d’une réelle beauté, sonore et esthétique. Pas facile, pour ces musiciens pourtant chevronnés, d’ouvrir le festival à presque l’heure de l’apéritif qui ici se décline en rouge autour du stand des vins de Saint-Emilion et ses satellites, où l’offre est large et très accessible ce qui est à souligner. En plus on déguste – car on ne boit pas – dans de jolis et fins verres à pied… mais surprise cette année, en plastique, sécurité oblige. Le saint-émilion finalement ça va avec tout, même avec cette musique aux parfums indiens que nous délivre Karmarama. Le projet, mené par Mark Brenner (chant sitar, basse, guitare) ,

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découvert à l’automne dernier au Rocher (voir chronique) a musicalement pris encore plus d’ampleur. Autour de son équipe habituelle, Thomas Drouart aux claviers et Antony Breyer à la batterie, sont venus se greffer pour ce groupe la grande Shekinah Rodz, un enchantement à la flûte et au chant,

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Emmanuel Lefèvre (claviers et loops), Jean-Christophe Jacques (sax, ce soir avec Post Image ici) et Matthias Labbé aux tablas. Musique riche, mélodieuse, ouverte aux improvisation, des sonorités qui nous font voyager vers l’Inde avec une réelle beauté harmonique. Mark Brenner travaille et se perfectionne régulièrement avec des grands maîtres du sitar et ses compositions quasiment toutes originales sont de grande qualité.

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Mais voilà 20 heures, il faut migrer vers le « in » dont la Gazette de septembre vous parlera en détail. Juste quelques mots, notamment mon premier souvenir de jazz dans ces douves magiques du Palais Cardinal. C’était un concert centré sur les guitares, Boell et Roubach en première partie et ensuite le Philip Catherine Group (le guitariste belge pas le chanteur perché français) en août 1981… Les prémices du SEJF.

Le concert en deux mots, Hugh Coltman toujours aussi talentueux et grande classe, Stacey Kent délicate et dynamique ce soir, merveilleuse sur le «  Smile » de Charlie Chaplin. Tiens, au détour d’un gradin rencontre et échange sympathique avec Jean-Luc Ponty et Kyle Eastwood qui seront sur scène aujourd’hui avec Bireli Lagrène.

Mais la journée n’est pas finie, loin de là, retour au parc Guadet pour ce qui va se révéler un concert de feu.

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Rix y a carte blanche. Lui aussi est un artiste polymorphe, nécessité faisant souvent loi, du jazz acoustique au tribute à Franck Sinatra en passant par de la soul et du funk, il promène sa guitare et sa voix avec une élégance certaine.

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Autour de lui, une équipe de tueurs, bien installés sur le groove de basse de Shob,

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Jean-Loup Siaut (g),

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Xavier Duprat (kb), Joachim Montbord (chant),

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Jérôme Dubois (tp, demain avec On Lee Way), Olivier Léani (dr) et Lucas Saint Cricq (sax) vont dérouler un tapis de funk très punchy – des compositions originales – qui finira pas faire danser une partie de l’assistance. Et oui certains sont toujours attablés il faut dire que l’offre gastronomique est variée et délicieuse. Quant au vin à cette heure-ci on ne prononce plus le mot modération…

Très belle organisation, accueil chaleureux des responsables et des bénévoles, tiens j’y repars de suite !

Liens :

Hugh Coltman : http://blog.actionjazz.fr/de-charme-et-dombre/

Karmarama : http://blog.actionjazz.fr/mark-brenner-au-rocher-another-world/

Programme (scène du parc Guadet gratuite)

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Saint Emilion Jazz Festival : Kind of Blue et Kind of Red.

Sur le net en ce moment, suite à un article du journal la Croix, ça discute ferme sur l’évolution du jazz, sa survie sans mélange des genres, sans cross over ; influence de la pop, de la soul, de l’électro, du hip-hop, les tenants du jazz « pur » contre ceux du jazz métissé, la famille contre parents et alliés. Voir le lien en bas de page.

Pour moi il y a deux façons de regarder les choses, une très prosaïque et commerciale qui consiste à élargir la sphère du jazz pour attirer du public et rentabiliser, l’autre plus noble et stratégique qui consiste certes à attirer du public mais sur une passerelle vers le « vrai » jazz. Je n’en donnerai pas la définition, j’en suis bien incapable mais on se comprend je suppose.

En 1975, j’avais 20 ans, ne suis-je pas entré en jazz grâce au jazz-rock tel qu’on disait avant l’apparition de l’expression jazz fusion ? Les très électriques Return to Forever, Jean-Luc Ponty, Larry Coryell, Mahavishnu Orchestra, the Headhunters, Weather Report ont inondé ma discothèque me permettant de découvrir que Chick Corea, Herbie Hancock, John McLaughlin, Zawinul… avait eu une vie avant et m’embarquant pour des années de bonheur dans leurs univers variés. Et ainsi sans aucune chronologie ai-je découvert (!) Miles en combinaison pailletée puis en costard cravate, Coltrane, McCoy Tyner… puis toute la scène française.

Reconnaissons que le procès en élitisme fait au jazz est d’une grande injustice. De la même façon que le grand public ne va pas spontanément se déplacer dans des expositions pour admirer des toiles mais va y être sensible voire bouleversé si on lui met devant les yeux, le jazz si on y emmène les gens par des chemins détournés ou flirtant avec le mainflow, a certainement à y gagner, du moment que des artistes continuent à créer et innover. Il y en a des tas il faut les montrer.

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Cette longue introduction pour parler de l’ouverture ce vendredi du Saint Emilion Jazz festival et notamment de son premier concert celui de Karmarama. On ne peut pas faire au passionné Dominique Renard un procès en trahison pour ce choix. Il correspond d’abord à la philosophie du festival, faire connaître les musiciens du cru – grand ici – en les associant dans la programmation à des « stars » internationales. Et donc ensuite il procède aussi de ce « cross over », cette passerelle évoquée ci-dessus. Le métissage est ici indien et pop mais le jazz y est présent, de par les musiciens dont certains sont des spécialistes et de par la structure des titres permettant des improvisations.

Je vous renvoie à la chronique détaillée sur ce même blog lors du premier concert du groupe au Rocher : http://blog.actionjazz.fr/mark-brenner-au-rocher-another-world/

Pour les pressés j’en rappelle juste mes lignes de conclusion qui alimenteront le débat évoqué plus haut : « Une soirée merveilleuse dans différents univers et que nous ne souhaitons pas sans lendemain ; producteurs, organisateurs de festivals, ne laissez pas passer une telle qualité musicale. A l’heure où les festivals de jazz s’ouvrent à d’autres musiques profitez-en ! »

Merci à Dominique Renard d’avoir suivi ces recommandations.

Merci aussi d’avoir intégré deux groupes récemment primés au tremplin Action Jazz 2017 : On Lee Way et Capucine, des jeunes artistes qui créent et composent du jazz.

Venez-donc à Saint Emilion ce week-end, entre les vieilles pierres, les macarons, le vin et la musique vous allez vous régaler ! Et il y aura du jazz !

A noter que tous les concerts au parc Guadet sont gratuits et que sur place, en plus du plaisir musical, vous trouverez tout pour le bonheur de votre palais : Kind of Blue et Kind of Red !

http://revolution-de-jazzmin.blogspot.fr/2017/07/une-croix-sur-le-jazz.html?spref=fb

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Projet Karmarama de Mark Brenner au Rocher « Another World »

par Philippe Desmond, photos Thierry Dubuc.

Le Rocher de Palmer, vendredi 30 septembre 2016.

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Les frontières sont des inventions humaines, elles facilitent parfois les choses et souvent les compliquent, l’histoire en témoigne. En musique on parle plutôt d’étiquettes ou de chapelles certains esprits étroits s’abritant à l’intérieur de ces limites simplistes. Chez Action Jazz ce n’est pas le genre de la maison. La preuve ce soir nous allons écouter un groupe de pop – une étiquette me direz-vous – mais aux multiples facettes, des Beatles à la musique raga indienne et, rassurez vous les puristes, en passant par le jazz. De la musique en fait.

Mark Brenner, puisque c’est de lui qu’il s’agit, est un artiste, un vrai. Cet Anglais, girondin depuis vingt ans est multi instrumentiste (basse, guitare, ukulélé, sitar, batterie…) et aussi auteur compositeur. A son actif déjà sept albums, plutôt donc dans le genre pop. La pop il adore ça, mais attention pas n’importe laquelle, il en a certes fait son fond de commerce – je force volontairement le trait avec cette vilaine expression – car un artiste pour créer ça doit vivre, mais aussi sa marque de fabrique. Avec ses acolytes Thomas Drouart (claviers) et Antony Breyer (batterie) ils forment le meilleur groupe de reprises – ou covers ça fait plus chic – de la région. Ils sont capables de mettre le feu à la plus coincée des soirées, de faire dégoupiller une assemblée de notaires, ou de faire partir en vrille un camping de la côte en plein été. Beaucoup ne les connaissent que dans ce registre là. Certains, plus curieux, ont exploré d’autres facettes, celles de la création notamment, malheureusement moins vendeuses. Et pourtant…

Ce soir au Rocher de Palmer c’est donc la sortie officielle de l’album « Another World » entièrement écrit et composé par Mark, à un titre près d’Anoushka Shankar. En plus du trio de base, des invités, présents sur l’album ou non, sont annoncés : Shekinah Rodz chanteuse, saxophoniste alto, flûtiste, percussionniste (pas ce soir) un talent pur, plutôt estampillée jazz notamment avec son propre quintet déjà chroniqué sur ce blog, Jean-Christophe Jacques remarquable aux sax soprano et ténor, un pur produit de la scène jazz et jazz fusion (Post Image chroniqué aussi dans ce blog) les deux intervenant sur l’album et Emmanuel Lefèvre, que je découvre aux claviers et samples. Invité de dernière minute, le reconnu joueur de tabla Matthias Labbé qui accompagne de temps en temps le groupe por des concerts aux arrangements indiens (voir chronique du 28 mai 2016). Pour ce projet le groupe s’avance sous le nom Karmarama.

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On sait que les musiciens ont beaucoup préparé ce concert, c’est la première fois qu’ils lancent un album ainsi, espérant que le public répondra présent dans ce lieu magnifique qu’est le Rocher. Plus que présent le public, la salle est bondée. Les amis – ils en ont beaucoup – sont là, d’autres vont les découvrir.

La scène est couverte d’instruments, simplement mais joliment décorée, la première impression est bonne ; la première impression est la bonne. Les musiciens arrivent un par un, ajoutant leur touche musicale à cette intro un peu Floydienne initiée par le clavier d’Emmanuel Lefèvre. Le premier titre de l’album se profile « Technicolor » une ballade sur laquelle Shekinah va nous enchanter de sa voix et de sa flûte, et commencer son festival de la soirée ; elle va nous éblouir.

Mark et ses compères ont déjà joué dans toutes les situations, dans les bars, les soirées privées, sur la plage, récemment sur la fan zone de l’Euro 2016 en vedettes le soir de la finale devant des milliers de personnes ou encore en première partie de Francis Cabrel cet été à Arcachon et là pourtant on les sent tendus, très concentrés. Ils misent beaucoup sur ce concert et ont énormément bossé ; encore plus que d’habitude car ces gens là ont certes du talent mais surtout ils travaillent, répètent souvent. Reprises ou créations ils respectent le public tout simplement.

Mark adore les Beatles et les arrangements de « Human », rehaussés des violoncelles numériques de Thomas Drouart, nous le confirment, Eleanor Rigby n’est pas loin ; il revendique cette influence qu’il n’utilise pas comme un procédé mais qui fait partie de ses gênes. Il plaque sur cette jolie mélodie un texte à la fois nostalgique et humaniste. Les voix en harmonie, celle de Shekinah notamment sont impeccables, le tabla discret de Matthias ajoutant une touche délicate et colorée.

Ayant la chance de connaître l’album – superbement écrit et produit – depuis plusieurs semaines je le redécouvre, je le vois se développer comme dans la magnifique version du titre phare « Another World » dans lequel surgit Jean-Christophe Jacques pour un chorus improvisé de sax ténor encore plus riche que dans la version studio ; la magie du live. Allez, une étiquette jazz approved sur ce titre.

Tous les titres de l’album vont être égrainés mais surtout magnifiés, le concert partant franchement vers l’Inde à la fin. Cette musique, qui apporte ses arrangements et ses accords particuliers, pas mal d’autres l’ont intégrée, les Beatles bien sûr mais aussi John McLaughlin et Shakti ou encore Didier Lockwood avec Raghunath Manet ; la chance de tous les avoir vus… sauf les premiers.

Shekinah Rodz je l’ai dit, va nous éblouir, au chant, à la flûte, au sax alto. Il paraît que depuis quelques jours elle ne tenait plus en place et ce soir cette énergie s’est libérée pour nous, une chance.

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Son confrère saxophoniste Jean-Christophe Jacques n’est pas en reste, son duo au soprano avec Mark sur « Rewind the Life » est sublime de finesse ; c’est beau et émouvant.

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Emmanuel Lefèvre va apporter une touche électro avec ses samples et ses machines tissant des nappes harmoniques planantes. Matthias Labbé assis en tailleur, au tabla et au ghatam, va distiller ses sons épicés  ; « Il a un cerveau au bout de chaque doigt » souligne quelqu’un, belle formule.

Quant aux titulaires du groupe ils vont eux aussi nous épater nous qui croyions les connaître par cœur. Antony Breyer surplombe ses collègues sur sa toute nouvelle Yamaha bleue – comme la note – une vraie bête de course qu’il prend un réel plaisir à piloter ; breaks en place, variété des rythmes, quel travail. Thomas Drouart n’en menait pas large en arrivant, comme toujours, et on va le voir se détendre, toujours impeccable dans ses interventions aux multiples facettes ; à la rythmique de basse il est monstrueux.

Quant au boss, vêtu d’un sherwani blanc, s’il commence avec sa basse fétiche, il va vite passer à la guitare acoustique alternant avec le sitar qu’il maîtrise parfaitement. Son duo avec Matthias au tabla, arrivé tout en douceur on ne sait comment à la fin d’un titre, va subjuguer l’assistance et lancer le morceau de bravoure du concert « Paschim Vihar (I’m in love with sound) » un raga-électro-funk d’une autre planète, couronnement de la soirée.

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Surprise lors des rappels avec l’arrivée sur scène d’une danseuse de Baratha Natyam, cette danse classique sacrée de l’Inde, si gracieuse et expressive ; superbe Géraldine Nalini.

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Une soirée merveilleuse dans différents univers et que nous ne souhaitons pas sans lendemain ; producteurs, organisateurs de festivals ne laissez pas passer une telle qualité musicale. A l’heure où les festivals de jazz s’ouvrent à d’autres musiques profitez-en !

Dehors il pleut, fini l’été indien, mais ce que la vie peut être belle !

http://www.mark-brenner.com/