Jazz et Vin en Double : Alain Jean-Marie, Philippe Parant …

La Roche-Chalais, samedi 12 août 2017.

Il y a les gros festivals et il y a les autres, pas les petits, les autres comme celui de la Roche-Chalais en Dordogne malicieusement nommé « Jazz et Vin en Double ». La Double est une grande forêt qui a donné son nom à cette région limitrophe des deux Charentes. Ici nous sommes dans le Greenwich Village du coin, le méridien du même nom le traversant – comme tant d’autres – mais qu’un fier panneau ne manque pas de préciser.

Pourquoi du jazz ici ? Par la volonté d’un élu qui en a confié l’organisation à une bande de bénévoles avec à leur tête le jeune président Alain Trotet. Combien de festivals en France naissent-ils ainsi, certains devenant énormes, en jazz notamment, suivez mon regard…

DSC00448

Alain Trotet , Marcel Vignaud (festival de jazz de Saint Saturnin en Charente) et Alain Piarou (pdt d’Action Jazz)

Ici l’air de rien ça dure 6 jours ! Un conte musical le mardi, Chet Baker au ciné le mercredi, un apéro-concert (toujours important l’apéro pour attirer les mélomanes) le jeudi avec le trio de Jean Bardy, deux autres concerts le vendredi avec les Romanoe Dandies et le Jean-Philippe Bordier Quartet, une journée jazz – foire aux vins (toujours important le vin pour attiser la curiosité musicale) le samedi. Clôture le dimanche avec du Gospel et le concert en matinée – l’après-midi quoi – de Latin Spirit.

Action Jazz ne peut pas être partout et avait donc choisi le samedi, pas pour la foire aux vins mais pour le jazz, sans modération.

Le lieu est très agréable avec un magnifique point de vue sur la vallée de la Dronne et le fameux méridien de Greenwich ; enfin lui il faut se l’imaginer, la ligne tracée sur le globe terrestre ayant depuis longtemps disparu sous la végétation. Vérification faite le GPS indique bien 0° de longitude.

DSC00436

La Dronne et à sa gauche le méridien

Parlons musique. C’est le Interplay Quartet qui nous accueille, un groupe de briscards périgourdins dont le trompettiste Laurent Agnès ne nous est pas inconnu (Post Image, Roger Biwandu All Stars…). Aux baguettes Emilio Fabrice Leroy, à la contrebasse Jacques Boireau, à la guitare Jim Nastick (Philippe Pouchard).

DSC00441

Une set list idéale pour le public où amateurs et badauds se mélangent. On y retrouve pèle-mêle « Afro Blue », « Blue in green » de Miles, « Blues Connotation » d’Ornette – ça fait beaucoup de bleu tout ça – « The Sidewinder », « Caravan » … et « One Day My Prince Will Come » dédié au mariage se déroulant à l’église toute proche, dont la volée de cloches a provoqué une pause imprévue dans le concert.

DSC00447

Entrée en matière très agréable pour le public un peu trop clairsemé en cette enfin douce après-midi d’été.

DSC00443

Jacques Boireau (cb) et Jim Nastick (gui, Philippe Poucrd)

Place au duo Patou BernardVincent Lamoure et son installation aussi minimaliste que saugrenue. Vincent à la guitare et Patou à la contrebassine mono-corde.

DSC00451

Un set plein de fantaisie et de trouvailles amusantes, s’appuyant sur l’histoire du jazz, nous faisant même remonter jusqu’en 1910, effet sonore de disque qui gratte garanti.

DSC00453

Nat King Cole pas mal à l’honneur mais avec la verve chantée de Patou Bernard qui nous montre aussi ce qu’il sait bien faire à la flûte et au soprano, Vincent Lamoure jouant lui le rôle sérieux du clown blanc à côté de ce drôle d’auguste.

DSC00459

Très sympa ce moment et musicalement bien au point.

Mais déjà les effluves de grillades nous attirent à table dans ce cadre champêtre bien adapté. Et à 21 heures il y a le concert dans la salle de spectacle et il faudra traverser la ville de part en part, environ 300 mètres, pour l’atteindre.

DSC00463

Le trio de Philippe Parant assure la première partie. Assurer est bien le mot car il vont drôlement le faire, une découverte pour moi que ce guitariste compositeur – que des œuvres personnelles – bien épaulé par Guillaume Souriau à la contrebasse et Emile Bayienda à la batterie. Le flow de Philippe Parant est presque un chorus permanent, mélodieux, inspiré et remarquablement suivi presque à la note près par le jeu musical de la batterie, la contrebasse cadrant le tout.

DSC00465

Son jeu et son registre me font penser à ceux de Philip Catherine. C’est un jazz à la fois moderne et accessible – oui parfois c’est un peu incompatible – qui nous est offert avec une sérénité sur scène qui fait plaisir à voir, les regards mutuels des musiciens ne trompent pas.

DSC00467

Des fantaisies dans les titres, « Marché Opus », « les Aventures de Bob l’héros » un boléro bien sûr, un très bel hommage au fameux label ECM, un titre funky en final et une valse en rappel qui finissent de conquérir le public. Excellent.

DSC00470

Après la pause – il reste des bouteilles de la foire aux vins – Jean Bardy nous présente brièvement le CV de l’artiste vedette suivant : Prix Django Reinhardt 1979, Djangodor en 2000, chevalier des Arts et Lettres et du Mérite, le grand pianiste guadeloupéen Alain Jean-Marie, une carrière bien remplie qui lui a permis de jouer avec les plus grands ; on va vite comprendre pourquoi.

DSC00483

Avec lui à la contrebasse dont il fabrique lui même les cordes en boyau et qu’il sonorise à l’ancienne, micro devant, Gilles Naturel. Lui c’est un esthète de l’instrument dont il tire une profondeur de son remarquable. A la batterie le Cajun de Bâton Rouge, mais installé en France, Jeff Boudreaux un incroyable mélodiste de cet instrument.

DSC00506

Alain Jean-Marie nous annonce un set de standards qu’il définit comme l’Esperanto des jazzmen qui leur permet de se retrouver sur un terrain commun pour laisser libre cours à leurs improvisations. Standards me direz vous, encore ! Sauf qu’à ce niveau on peut parler de stand’Art. Avec une main droite aussi baladeuse sur le clavier du Steinway de concert, une main gauche aussi catégorique, avec la chaleur et la précision des cordes « Naturelles » et un tel drumming de dentelle on est dans le grand art.

DSC00490

La forme du trio piano, contrebasse, batterie peut paraître trop classique et bien je peux vous dire qu’ici dans la jolie salle de cette petite ville du fin fond de la campagne il n’y a pas une seconde d’ennui mais un émerveillement permanent. Prenons « In a Sentimental Mood » où Alain Jean-Marie noie le chagrin dans une cascade de notes, « Night and Day » et le chorus de Jeff Boudreaux qui nous en joue la mélodie aux baguettes, le décalage au piano des harmonies de « Round Midnight » dont Gilles Naturel reprend le thème comme un guitariste, on redécouvre ces si belles compositions.

Philippe Parant rejoindra le trio pour le final et jouer un blues en sol improvisé. Coltrane en rappel d’un mémorable concert en récompense aux organisateurs qui sont à féliciter et voilà une belle journée de jazz qui s’achève.

DSC00507

Retour à Bordeaux finalement tout proche, pensez-y l’année prochaine, ce n’est rien à faire et ça en vaut la peine.

 

Echos de notes au coeur d’Eymet

Chronique de Fatiha Berrak, photos de Thierry  Dubuc

Le samedi 25 mars 2017 au château d’Eymet avec Maquiz’Art

MICHEL ZENINO QUARTET

Michel zenino : contrebassiste, compositeur arrangeur,

Christophe Monniot : sax alto et soprano,

Jeff Boudreaux : batterie,

Emil Spanyi : piano

Nous voici à nouveau de retour chez nos amis d’Eymet, quant on aime on ne compte pas ! Comment passer à coté de ce lieu de passionnés accueillants, de résistants au service de la musique et des musiciens ? C’est une petite équipe au grand coeur qui réussit amplement à faire battre le notre. Pour cela, un grand merci à Laurent et Suzanne Pasquon et toute l’équipe de Maquiz’Art!

Avec ce soir encore, la venue d’un groupe de choix, qui nous propose d’abord un hommage à John Coltrane, puis à Horace Silver après quoi, une autre porte s’ouvre pour nous conduire dans une ambiance folk décalée, un tantinet onirique, avec nos regards levés vers la lune, pris dans cette attraction irrésistible.

Même si la douce agitation terrestre n’est pas loin, guidée sur les sentiers d’un piano délicat, pour nous livrer tout engourdi dans les bras du saxophone plein de malice. Ah! ce guet-apens adorable, qui tisse sa toile en tout amitié … Christophe Monniot est là qui joue tel un funambule chevronné de façon exaltante sur les fils transparents que lui tendent ses compères.

Sur un autre registre, Michel Zenino nous annonce l’une de ses composition ‘’the mousse’’ une transposition de Romeo et juliette, (l’histoire d’une souris et son fromage …)

Déja sur le piano, quelque chose court très vite, puis bientôt prend des virages serrés à droite, à gauche, où file tout droit selon sa sensibilité ! Avant d’être rejointe par une foule d’amis et c’est la folie douce ! Puis une course effrénée reprend sous les cordes de la contrebasse, la pauvre petite bête est débordée, ouf ! elle s’échappe enfin l’espace d’un instant, se cache furtivement, mais ce n’était que l’oeil du cyclone car le calme est rompu par le tonnerre qui la suit au loin …

Autre facette avec une reprise de « Sarah » de Serge Reggiani.

Sensible est l’intention, douce est la partition, délicate est la moisson.

Sensible est la mesure, douce est la note, délicat est le rythme.

Sensible est le temps, doux est le murmure, délicate est la leçon. Précieux est l’instant !

Juste après, François René Simon est intervenu l’espace d’une courte parenthèse pour rendre hommage à la formation.

Puis s’en suit une autre reprise, elle est de Charles Trénet  « vous avez oublié votre cheval ». Michel Zenino « frappe le trot » et entame le début du chemin, avant d’être rejoint par ses trois autres complices. Du coup je me surprends aussi à battre des pieds avant d’être happée par le son du saxo, bien décidé à nous scotcher tout la haut !

D’une reprise à une autre, nous sommes maintenant à San Francisco, chaque instrument s’avance un peu rétif, mais s’avance encore pour tous se rejoindre et nous emporter quelque part dans une maison bleue qui na jamais connue de clés, où ses seules maximes ne sont autres que celles de l’amour et de l’amitié, où les êtres se croisent et se rassemblent sans heurt ni arrière pensée, dans un laps de temps tout stimulant, fait de quelques brumes et de clartés …

Il y a aussi « La valse d’Annababouchka » et son « solo longo » de contrebasse, elle nous dit l’enfance et le rêve d’une petite fille qui valse à s’en étourdir, jusqu’a ce que viennent les autres instruments pour ne faire qu’un et nous mener vers une destination de haute voltige.

Il y a encore, cette page à ne pas négliger, la sentimentale, où la contrebasse et la batterie effleurent, où le piano effeuille, c’est la sensualité qui se cueille, les glissières filent, les boutons cèdent, les lumières se tamisent et le ton aussi. Le toucher est confidentiel et les mots sont de soie. …

Ma foi, dommage pour ceux qui n’étaient pas là ce soir, ben oui il fallait y être ! Parce que avec de tels talents, il y a de quoi se sentir revigorer comme avec la venue de cette saison nouvelle et pourtant, nos amis ne sont pas tombés de la dernière pluie. Leur décontraction fait plaisir à voir et à entendre, elle témoigne aussi d’une maitrise ébouriffante de leur jeu, ainsi que d’une complicité chaleureuse et rare, sans parler de l’humour chevillé au corps. Bref des moments qui sont à partager avec tous ceux que l’on aime!

Voilà une façon de driver sa passion à moins que cela ne soit elle qui conduise cette fine équipe, à un lâché de brides, juste ce qu’il faut, elle dispense ses sonorités, pour dire les émotions sans mot, adoucir et penser les instants des petits et grands maux, une belle manière de revêtir les pensées ou bien de les mettre à nues. Dans ce registre la palette est large et ses nuances « jazzement » infinies aussi nombreuses que celles de la vie!