Coltrane Jubilé: Thomas Bercy and Co

Prolonger des paris impossibles..
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Monsaguel ( 24)  / Jazz Off / 28 octobre 2017


C’est un petit val qui mousse de rayons…, de ces rayons rouges et dorés de soir d’automne, qui rasent la campagne, s’accrochent-cœur aux vignes et aux bois, rebondissent sur les petits chemins. Rien que le trajet pour s’y rendre est une invitation.
Un petit village à l’écart, entre Eymet et Bergerac, une salle en pierres blondes, odorante, une jolie scène où trônent de multiples instruments nous accueillent. Ici on jazzille, on saxophonise, on dresse et on se dresse les oreilles en les astiquant de blue notes et de swing éclairé une quinzaine de fois par an : un bon gros défi comme on les aime et relevé haut la main à chaque fois.
Ce soir, on va faire de la Lubatterie, on va Coltraniser à donf. C’est l’association Maquizart qui est aux commandes et c’est Jazz Off qui régale.

À travers un projet protéiforme rassemblant musiciens, danseurs, comédiens, le pianiste Thomas Bercy a décidé de célébrer une montagne, un héritage flamboyant, multiple, parfois paradoxal, un iceberg magnifique. John Coltrane n’a en effet pas fini de faire parler de lui, même cinquante ans après sa mort. Son influence ne se limite pas au premier cercle de musiciens qui l’ont accompagné, ou qui ont eu la chance de l’entendre, ni à tous ceux qui ont gravité dans la galaxie de ce soleil noir, tentant d’assimiler,,de continuer la musique après lui. Elle nous survole encore. Et ce soir, on va en tâter toute la puissance, la diversité, les paradoxes. Et même les impossibilités.
En introduction du concert, une conférence /performance qui réunit le saxophoniste
Maxime Berton, le danseur Claude Magne et Bernard Lubat à la causerie et à la batterie qui témoigne de sa rencontre de spectateur ébloui, alors qu’il était jeune musicien lors d’un concert à Juan les Pins. « J’ai compris d’un coup que je n’avais rien compris…que le jazz n’en finissait pas de commencer » «  Face à cette musique sauvage et pas d’élevage, cette déflagration sonore, inattendue et in-entendue, j’ai su que l’art était à inventer par chacun. » «  John Coltrane a ouvert des portes et des possibles. » Pas de Lubattage excessif, mais une sincérité évidente, un merci tout simple et profond. Et pour nous tous, une meilleure compréhension de l’apport révolutionnaire de Coltrane au jazz de son époque mais aussi de sa singularité.
Suit un moment d’improvisation, d’inconfort gracieux, porté par l’impeccable rythme de la batterie qui mène le jeu, un échange furtif, éphémère et forcément oubliable. Les protagonistes rompus à l’impro (
Improviser cela ne s’improvise pas , je connais mon Lubat dans le texte…) sont malins et madrés, insolents juste ce qu’il faut, raccrochant des lambeaux de connaissances à des tissages inédits. Cela donne un bel instant décalé à la drôle de couleur.
Bref changement de plateau et c’est le quartet qui se met en place :
Gaétan Diaz à la batterie, toujours rigoureux et inventif, Jonathan Edeline à la contrebasse en hipster class, Maxime Berton, au saxophone magnifique de clarté, d’inattendu et de qualité sonore et bien sûr Thomas Bercy au piano qui signe toutes les compositions de ce projet reliant Orphée revenu des enfers et Coltrane transformant la Terrajazz . Nous voici lancés sur les marges, les parapets étroits sur lesquels se dandinent la création, entre im-perceptible, et trop perçu, sans temps mort ni repos. C’est un jazz qui fourmille, qui nous lance parfois ses notes au kilo, qui va vite, grimpe aux rideaux pour en redescendre aussi vite, qui martèle, superpose, se perd, nous perd parfois et nous rattrape au hasard. Pas de confort moelleux, pas d’accompagnement douillet. Les compositions offrent de beaux thèmes notamment dans les ballades où affleure l’émotion portée par un saxophone remarquable et se font absorber dans la fureur forcenée, la superposition des développements. Les propos du slameur Marco Codjia, tendus sur la vie de Coltrane, rajoute une lumière à ce kaléidoscope hypnotique.

C’est dense, tendu, envahissant. Ça s’insinue partout sans nous demander notre avis.
Et le questionnement s’installe (du moins pour moi…) Qu’est-on en train d’écouter vraiment ?
Des musiciens virtuoses qui se font plaisir en étalant leur virtuosité (de fait ils l’ont !), des à la manière de.. ( Coltrane bien sûr) opportunistes, des créateurs en recherche pour lesquels la notion de succès ou d’échec n’ a pas d’importance, de singuliers défricheurs de notes ?
Je n’ai pas su trancher.. Et c’est peut-être ce qu’ils cherchaient avec ce projet multiforme. Poser question, prolonger les paris de Coltrane…

Pour tous et chacun, noter cette belle association Maquizart dont le programme annuel est une invitation offerte, avec des grands noms et de belles découvertes ( Nowhere, Stéphane Guillaume, Omar Sosa et bien d’autres…).
Le petit val qui mousse de rayons vaut le déplacement !!

http://maquizart.com/

 

 

 

Sylvain Darrifourcq In Love With – Le Off Monsaguel 29/10/16

In love with Monsaguel

Par Stéphane Boyancier (Texte et photos)

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L’association Maquiz’Art propose un festival se déroulant du mois d’octobre 2016 à mai 2017 à Eymet en Dordogne. La deuxième soirée de cette programmation se déroule le samedi 29 octobre 2016 à Monsaguel (environ 20 km du lieu habituel des spectacles). Initiative de la mairie du village afin de développer la culture en milieu rural et ce, à titre d’essai, mais  la main du maire est tendue à l’organisateur afin de renouveler l’expérience dans les années à venir. Des festivals, plus près de la région bordelaise, sont déjà dans cette démarche d’investir les communes limitrophes de leur site d’implantation initial comme les Nuits Atypiques de Langon ou Uzeste Musical.

Le Tricollectif est un vivier de musiciens de la région parisienne dont le trio présent ce soir est issu. Il s’agit de In Love With composé de Sylvain Darrifourcq (batterie et percussion), Théo Ceccaldi (violon alto) et son frère Valentin Ceccaldi (violoncelle).

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Après une courte présentation du groupe, les frères Ceccaldi lancent le set avec un motif répétitif et saccadé qui donne déjà l’atmosphère dans laquelle on va baigner. Sylvain Darrifourcq les rejoint par des touchers de cymbales d’abord doux, qui vont s’intensifier par la suite. Les coups de baguettes pleuvent sur tous les fûts de son instrument. Le jeu de tous les musiciens devient obsédant, ça arrive de tous les côtés, les cordes sont sous tension, la rythmique est endiablée, complexe et soudain tout s’arrête et un jeu léger de violon fait surface pour finir ce morceau nommé, non sans humour « Bien peigné en toute occasion ». Valentin Ceccaldi débute le morceau suivant tout en douceur, le batteur utilise des balais pour des touches très légères alors que Théo Ceccaldi crée des petits sons à la frontière entre le minimalisme électronique et le silence. Place ensuite à un moment d’une intensité folle où les musiciens sont totalement possédés par leur instrument, improvisation ou pas, les musiciens nous font ressentir un espace de liberté dans lequel ils évoluent en toute quiétude pour se retrouver ensemble dans des sphères plus communes pour ensuite les déstructurer une nouvelle fois. A cet instant le jeu du violoncelle rappelle les collaborations du regretté Tom Cora avec le groupe hollandais The Ex, l’énergie du punk du début des années 90 et la fragilité du jeu sur les cordes de l’instrument est bouleversant. Des touches répétitives, obsédantes nous conduisent vers un morceau assez industriel dû au jeu de percussion très sec et métallique auquel se joignent des sons de violons lourds et sombres. Théo Ceccaldi est tel une rock star, maniant son archet comme un guitar hero, ne tenant pas en place sur son côté de scène. Quant à Valentin Ceccaldi, il délivre des sons mélancoliques venant tempérer la fureur de ses deux camarades. Ca cogne, ça frappe, ça frotte, ça vibre, ça pince, ça racle de tous les côtés. Sylvain Darrifourcq utilise des objets divers pour venir frapper sa batterie, y compris un cintre, démonte sa cymbale de charleston pour la frotter sur son tom basse, un son unique en sort alors, un genre de bruit d’usine métallurgique. Le public est entièrement capté par ce répertoire et l’émotion est palpable à la fois parmi l’audience et par les musiciens. Le set se déroule sans pause, les morceaux se succèdent comme une pièce unique. Un ensemble complexe, varié, rempli de sensations à la fois gaies, tristes, angoissantes et joyeuses, comme peut l’être la vie amoureuse puisque le répertoire du trio se veut être autour de l’amour.

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Un set d’une petite heure reprenant les titres de leur album, trop court au goût de beaucoup mais l’émotion transportée par cette musique la rend tellement intemporelle, on raisonne plus au ressenti qu’au nombre de morceaux. La soirée se finit dans le hall de la salle en discutant autour d’un verre, moment de partage, d’échanges ou chacun peut transmettre ses sensations aux musiciens en toute liberté.

Les bordelais auront la chance de revoir des membres du TriCollectif en avril 2017 au Théâtre des Quatre Saisons de Gradignan, juste avant le trio de souffleurs « Journal Intime »  et de revenir à Eymet écouter Das Kapital le samedi 22 avril 2017.

Stéphane Boyancier

http://www.maquizart.com/

http://www.tricollectif.fr/

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