Chroniques Marciennes 3.12

Chapiteau de Marciac 5 août 2017   chronique Annie Robert, photos Thierry Dubuc


Mesdames !!!

Anne Pacéo « Circles »
Airelle Besson « Radio One »

On peut dire de toute évidence que les femmes sont portions congrues dans le jazz. Et cette première semaine à Marciac n’a pas changé la donne. Sur la centaine de musiciens que nous avons pu découvrir jusqu’à présent, neuf femmes seulement dont une majorité de vocalistes. L’histoire, les normes, la « timidité » des filles ?  Tout à la fois sans doute, ou d’autres choses encore, bien difficiles à démêler. Et comme disent certains des jeunes jazzmen de mon entourage : « Il y en a un peu marre de ne se retrouver qu’entre couilles ! » Imagé mais pas faux !!
Les habitus changent doucement certes mais changent tout de même. Aussi ce soir, c’est un moment attendu  avec deux jeunes femmes leaders de formation, deux compositrices, deux instrumentistes, les créatrices de deux quartets, identiques dans leur structure (un soufflant, une voix, un piano, une batterie) et très proches dans leur philosophie musicale : la batteuse
Anne Pacéo pour son album « Circles » et la trompettiste Airelle Besson pour « Radio One » 

 

Anne Pacéo « Circles »

« Circles » comme son nom l’indique est un bel enroulement, les phrases du saxophone éblouissant de créativité de Christophe Panzani, habité, aussi joyeux que décapant,

se mêle comme un lierre à la voix multiple de Leïla Martial qui peut se faire rocaille, plumes, cliquetis, appels crasseux ou sublimes, chansons enfantines ou  douceurs de lait comme dans « Hope of theswan » aux parfums de ballade irlandaise. Elle roucoule et se love dans « Tsiganes » pour finir dans un cri inquiet. Sa voix est un instrument digne d’une bibliothèque de sons, humaine et charnelle. On en reste baba. Elle apporte sa folie et sa transcendance à un groupe qui en est déjà fortement chargés.
Le clavier de
Tony Paeleman de son côté, n’est pas qu’un pion, il mêle son propre goût du risque et ses accords chamarrés à la batterie harmonique, rythmique, soyeuse. Il relance, se faufile discrètement ou installe une atmosphère à lui tout seul.

Anne Pacéo, non plus, ne se contente pas de pulser, elle se pose en répartie, simplissime parfois, craquelée en petites gouttes, en contre point. Sans compter qu’elle mêle sa voix chantée à celle de Leïla Martial. Les regards entre les quatre partenaires sont éloquents : affection, confiance, sourire et un étonnement heureux d’être là, modestes et reconnaissants.

Quel moment intelligent, quel sentiment de plénitude qui se clôtureront par  « Sunshine » et une salle debout.

Airelle Besson « Radio One » 



Airelle Besson et son quartet leur succèdent  sur scène, avec un très beau projet également. Trompettiste affirmée, elle enchaîne les expériences et les rencontres avec réussite. En élève perpétuelle, avide de savoirs nouveaux, elle propose ce soir, un concert audacieux, avec des partenaires qui le sont tout autant, autour de Radio One, son dernier enregistrement.

Benjamin Moussay au piano et aux claviers a un côté frappadingue musclé ou romantique délicat. Avec la trompette claire, sans esclandres d’Airelle Besson, il va nous proposer un morceau en duo, où l’ostinato va passer d’un instrument à l’autre sans frontières marquées. Remarquable. La batterie de Fabrice Moreau, active, discrète quand il le faut soutient le groove aux toms, ou la délicatesse aux balais et aux frappés de bois.

Quant à Isabel Sörling, à la fois anti walkyrie et anti Diana Krall, elle est « au delà », à part, autre. Cette fille est une énigme vocale, le contraire de tout enseignement lyrique. Elle chante rejetée en arrière, sans ouvrir la bouche, en voix de tête, prête à se casser en deux. Une étrange urgence l’habite, extrêmement touchante et d’une force évocatrice qui laisse sans mots. Tous les quatre, reliés par un fil invisible et créatif, note dans la note, écoute dans l’écoute, vont étonner l’auditoire, l’emmener en voyage sans le laisser souffler.

Nous voilà du jazz novateur, qui ne se pousse pas du coude, qui ne fait pas gonfler ses biceps, qui sort des sentiers battus, qui cherche et qui innove. On est très loin d’un jazz décoratif, mettant en scène différentes virtuosités. Dans les deux formations, il s’agit de travailler des points de vue bâtis comme des morceaux d’opéra, de dérouler une cohérence, de garder sonorité, couleur et surtout projet.
C’est une musique qui a un propos, du contenu, une pensée et qui n’est pas poseuse pour autant. Elle reste enthousiasmante, et à portée d’écoute. Mais elle bouscule, elle frotte, elle sait mettre le plaisir immédiat en attente.  Le jazz et son groove, dans sa structure, ses appuis, ses improvisations, la qualité plurielle de ses instrumentistes ne servent que de support. On fait de la musique au sens large, et toutes les entrées sont possibles : électriques, folks, pop ou  rocks. Une musique qui raconte, appuyée sur les apports mutuels de ses participants. On retrouve la même démarche dans « Mechanics » de Sylvain Rifflet , vu à l’Astrada, il y a quelques jours.

Il est à parier que l’avenir se joue sans doute dans cette voie-là.
Merci Mesdames (et Messieurs) de nous y accompagner.  

De l’importance des nuages…

Respire Jazz Festival /Abbaye de Puypéroux 2/07/ 2017
Paul Lay trio / Alcazar memories

par Annie Robert

Respire Jazz Festival est un festival atypique : léger, verdoyant, sincère et à l’affût des talents. Créé en 2009, il poursuit son bonhomme de chemin dans son Sud Charente, au gré de ses bottes de paille, de son abbaye magnifique et sauvage, loin des grandes métropoles, intrépide et risqué jusqu’au bout de ses choix. Le cadre historique et délicieux de l’Abbaye de Puypéroux pousserait les plus citadins au pique-nique, à la balade, et bien sûr à l’ouverture tout en grand des petites oreilles jazzistiques par le lieu alléchées.
Mais ce dimanche, comme les jours précédents, les nuages se sont accumulés au flanc des collines. Pas de problèmes techniques ni financiers, rassurons nous, mais de joufflus et gris cumulus, un peu trop insistants, chargés de pluie et de petit vent frais, qui nous ont obligés au repli, bien à l’abri de la vaste grange parmi l’odeur de foin coupé et les poutres vénérables, un nid douillet loin de la grisaille, fait pour l’échange et l’écoute attentive.

la grange

Les nuages frisquets sont restés à la porte (ouf) mais d’autres ont pris leurs places, des nuages gracieux remplis de notes rêvées. On s’est installé dessus et on s’est laissé porter sans peine puisque Paul Lay était au piano, Simon Tailleu à la contrebasse et l’étonnante Isabel Sörling à la voix.
Voici un attelage qui à première vue pouvait sembler étrange : l’association de la glace et du feu, du Nord et du Sud, d’une Lorelei scandinave à la voix épurée, fine sirène aérienne et tendue, hors norme, et de deux jazzmen aux touchers fastueux, aux harmonies moelleuses, à l’inventivité incessante, à l’énergie parlante. Le mélange fonctionne pourtant magnifiquement. Le piano de Paul Lay est leste et protéiforme comme on le connaît ( quel talent ce garçon !) changeant de rythme et d’atmosphère au tournant d’une portée, du swing, du bop et surtout de la classe en tous instants; la contrebasse de Simon Tailleu est active ou douce, gavée de blues ou de mélancolie, généreuse, toujours à l’écoute. Quant à la voix incantatoire d’Isabel Sörling poussée dans les suraigus, au bord de se briser en éclaboussures émouvantes, elle s’engage dans des couleurs de lieds irlandais, de musiques trad ou de chansons de fjords lointains, d’appels de princesses perdues. On a presque peur pour elle, pour ses instants de voix suspendues dans l’impro, de ses cassures possibles, pour sa façon de déconstruire le rythme et parfois l’harmonie. Mais l’émotion est au rendez-vous, les trois artistes se parlent, nous parlent, se complètent, nous complètent et nous étonnent. Ils nous donnent à entendre des souvenirs d’un travail fait ensemble, pour la ville de Marseille, un mélange de leurs influences et de leurs harmonies réciproques.
«  Blues Roses » et « Memories », compositions de Paul Lay engagent le set dans une atmosphère délicate et intime. Puis c’est une création en forme de prière païenne due à Isabel Sörling, toute en suspension. Les petits nuages se chargent de douceur et d’étonnement.
Premier contre-pied: une réinterprétation décalée d’un  standard du cabaret marseillais « Adieu Venise provençale » nous prouve ensuite qu’on peut extraire du jazz coloré et émouvant de musiques bien éloignées ( il suffit d’en avoir un brin dans son ADN). Faire d’Isabel Sörling une Fanny nostalgique du pays natal, il fallait oser et c’est réussi. On est conquis par le son d’ensemble, la délicatesse des voicings, l’abandon dans l’interprétation de cette chanson d’amour, son temps étiré. Suit « Hundred fire » et un chant de noël au « nom suédois imprononçable » ( dixit Paul Lay) qui commence très simplement à l’archet pour s’épanouir en fleur puissamment charpentée de groove. Les petits nuages s’étoffent.
La revisite du succès de George Gershwin « The man I love » achève de séduire en totalité le public. Le thème est égrené par la contrebasse. La voix et le piano se partagent les impros ; c’est prenant, touchant et on a l’impression d’entendre ce thème tant chanté, pour la première fois. La voix aérienne d’Isabel Sörling y tutoie le cristal au bord de se briser. Et les petits nuages se déploient avec plus de consistance encore.
Le set se termine par une valse ancienne d’Emile Waldteufel « Amour et printemps », un air qui ramène en flots une brassée de poésie couleur sépia, un soupçon d’enfance et de nostalgie. Un petit limonaire de poche achèvera en suspension sur ses lames désuètes de colorer de sérénité nos petits nuages.
Et le rappel amusé sur « le plus beau de tous les tangos du monde » ne parviendra pas à nous en faire descendre, bercés dans la grange à foin…

Un moment de respiration profonde, poumons pleins et tête claire…

https://www.respirejazzfestival.com/

NB: Mille excuses pour la piètre qualité des photos faites à l’arraché … les photographes d’Action Jazz étaient sur d’autres sites…( et moi, pas douée pour cela…..)