Chroniques Marciennes 3.3

Chapiteau de Marciac 29 Juillet 2017  Chronique : Annie Robert, photos : Thierry Dubuc 

Be Hancock !

Omer Avital Quintet
Herbie Hancock Quintet

Une forte dose de chaleur ce soir sous le grand chapiteau: atmosphère de plein été et densité de la musique se répondent : attente, joie et remue méninges.
D’ailleurs tout ce soir a été remuant dans tous les sens du terme, au bout des pieds, au fond des tripes, le long de l’échine, dans les circonvolutions du cerveau et dans les frôlements du derme.

C’est le quintet du contrebassiste israélien Omar Avital qui entame la soirée.

Ce musicien important, contrebassiste de grande classe tant au niveau rythmique que mélodique s’affirme dans un mélange de jazz new yorkais, brillant et de jazz israélien toujours en mouvement, un compromis sans perte d’âme. Ses différents lieux de vie, ses différentes influences culturelles, les chants folkloriques, les rythmes de danse et les rituels, ont nourri son imagination, au même titre que le blues, le gospel ou la soul qui avaient, avant eux, alimenté son inspiration. Il nous offre un jazz d’une folle gaîté, dansant, un jazz «  pour les pieds » mais aussi réfléchi, ou mélancolique au gré des morceaux.

Les entrées sont joyeuses et chatoyantes, le groove immédiat, et la puissance au rendez-vous grâce à la présence de deux sax Asaf Yuria et Alexander Levin, complémentaires et talentueux en diable, au soutien  du  batteur Ofri Nehemyci actif mais point trop et au piano romantique d’ Eden Lakin.

Il n’y a sans doute pas de révolutions ni d’étonnements francs mais un traitement intelligent, aguerri et inventif des structures habituelles du jazz. De larges intro où la contrebasse est traitée comme un oud ou choyée comme une partenaire de danse, des chorus débridés et galopants, des pulsations battantes, quelques brins de latino, des citations bienvenues, en font un jazz accueillant, multiple mais sans aucune perte de cohérence. Pas un instant d’ennui, pas un temps de répit, ça galope et ça avance avec un réel don de soi au public, un vrai sens du partage.
Un double rappel l’un sur un rythme coloré de moyen-Orient et l’autre sur une sensuelle bossa clôturera ce set réussi et enrôlant.

Et puis voici Herbie Hancock… maître Herbie…  pour son neuvième concert à Marciac!!  Que dire sur lui qui n’ait pas été dit : une légende vivante, un monument, un trésor international, un claviériste d’exception. Soixante ans de carrière, des changements permanents, un sens de la révolution musicale exacerbé, toujours en avance d’un cran sur son temps, toujours en contre-pied, il est celui qui n’a cessé de planter des aiguilles dans le postérieur de nos certitudes.
Soul, rock, funk, disco, free, dub, électro, chant d’Afrique, il a exploré, touillé, et regardé là ou ça faisait mal, exploitant également avec gourmandise toutes les possibilité de l’électronique. Résultat un jazz parfois déconcertant, parfois charmeur, parfois aigu parfois mystique, mais toujours en recherche, avec une énergie, un ADN vital qui laisse bouche bée.

Le quintet de ce soir ne déroge pas à sa ligne de conduite. La musique se fait matière, malléable, friable, pointue comme un pic d’acier ou souple comme une feuille qui danse. Ça vibrionne, ça pulse un maximum, ça funke à mort. Il  tortille l’espace-temps, distord les couleurs instrumentales et les voix. Des citations de ses propres morceaux ( Actual proof ou Butterfly) font parfois surface comme des bouts de pierres ponces à la surface de l’eau et replongent illico. Une main sur le synthé, une autre sur le piano, pas un instant où il ne soit inattendu et novateur et bourré d’une énergie intacte. Tout cela, sans nous quitter des yeux et sans laisser nos oreilles s’évader


Autour de lui, avec lui, une équipe de rêve…. «  Ils sont capables de créer quelque chose avec rien, avec un brin d’air » C’est ainsi qu’Herbie Hancock les présente. De haute voltige, de facture exceptionnelle, Lionel Loueke à la guitare et aux voix est sidérant. Il offre au groupe une coloration africaine,  mais aussi électrique et psychédélique. Sa guitare rouge et folle restera bien incluse dans nos souvenirs.

James Genus à la basse n’est pas en reste, il galope sur ses cinq cordes, solide et sauvage à la fois. Chantant ses notes, courant sur son manche comme un dingue, il nous démontre à quel point une basse peut ( et doit) sortir  de l’ombre. Le brésilien Vinnie Colaiuta à la batterie avec son look de plagiste ( short et marcel ) est à la fois fin et puissant (Comment fait il ? Mystère). Il finira en nage, attentif jusqu’au bout à ses partenaires. Juste une petite réserve (mais à peine) sur Terrace Martin plus intéressant au vocal et au synthé  et dont le sax manque un peu d’épaisseur.
Herbie Hancock laisse à ses remarquables musiciens une large place d’impros et de chorus. L’amusement prime entre eux  mais tout tombe à pic : les moments de douceurs mélodiques, les ruptures de rythme, les remous sonores, la voix chantée d’Herbie , les reverbs et les distorsions et bien sur le piano, le piano.. !!
D’un schéma de départ, ils construisent des morceaux aux multiples couleurs et ramifications. Rien qui ne soit enrichi, travaillé, magnifié…Cette densité donne le vertige et le public en est bien conscient.


Au dernier morceau, c’est une déferlante vers la scène, une joie dansante qui emporte tout. Un rappel de feu sur Watermelon man totalement revisité , laissera le band  épuisé et vidé.  Les auditeurs également mais tellement remplis de vie et d’énergie que le sommeil ne sera sans doute ensuite pas simple à trouver.

Be Hancock !

Nola news # 4

Nocca Jazz Ensemble

Nocca Jazz Ensemble

Cette journée du New Orleans Jazz Fest commençait avec beaucoup de fraîcheur car c’est la Nocca (célèbre high school locale) qui débutait la suite des 6  concerts journaliers. Et ce sont quelques jeunes musiciens prometteurs de 15 ans qui interprétaient 3 standards sous les encouragements du public. Ils laissaient la place à leurs grands frères (17) qui se taillaient, eux aussi, un beau succès sous l’œil vigilent et les consignes professionnelles de leur directeur Mickael Pellera.

Mickael Pellera

Mickael Pellera

 

Les parades sillonnent la grande enceinte du JazzFest et ce sont les indiens qui défilent toutes les heures derrière quelques percussionnistes, pour le plus grand bonheur des photographes … la preuve.

Big Queen

Big Queen

 

The Woodshied : Trombones. Les 2 trombonistes Stephen Walker et David L. Harris nous exposaient leur projet commun et leurs improvisations respectives  démontraient leur talent,

Stephen Walker & David L. Harris

Stephen Walker & David L. Harris

soutenus par le batteur qui monte, qui monte à NewOrleans : Jamison Ross (récemment nominé pour un award).

Jamison Ross

Jamison Ross

 

Le pianiste Larry Sieberth se produisait avec une belle section de cuivres dont Brad Walker et Rex Gregory se faisaient remarquer aux saxophones. Un excellent percussionniste et un batteur soutenaient cette sympathique formation.

Larry Sieberth

Larry Sieberth

 

Un des chefs de file local de la batterie, le magicien  Herlin Riley proposait avec ses baguettes,

Herlin Riley

Herlin Riley

une formation de très haut niveau. Pianiste, contrebassiste, trompettiste et saxophoniste interprétaient de magnifiques compositions du batteur, toujours souriant et d’une créativité débordante. Et tout ça, sous les yeux de … George Wein, son ami.

George Wein

George Wein

 

Pour le duo de choc de la journée, les bénévoles de la sécurité devaient être renforcés pour contenir et canaliser la foule qui s’accumulait sous l’immense chapiteau ainsi qu’aux abords. Et, nos fringants compères sont entrés sur scène très souriants, sous les acclamations de leurs fans. Et là, le miracle s’est avéré réel … nous étions transportés sur une autre planète dans un silence religieux, malgré l’affluence.  Herbie Hancock faisait résonner avec douceur son piano

Herbie Hancock

Herbie Hancock

mais faisait retentir parfois son synthétiseur, ce qui devait diviser par la suite le public et notamment les inconditionnels de l’acoustique qui regrettaient les quelques effets électroniques. Wayne Shorter, très en forme et très attentif ravissait le public en prenant quelques superbes envolées au soprano.

Wayne Shorter

Wayne Shorter

En tous cas, ces deux intarissables musiciens repartaient sous les ovations d’un public qui aurait aimé les entendre plus longtemps. 1h15 de concert n’est déjà pas si mal et ça allait être difficile de retomber sur terre.

Terence Blanchard

Terence Blanchard

Et pourtant, c’est un autre enfant du pays qui nous faisait retomber dans la réalité du moment. Terence Blanchard et son E-Collective nous offraient une musique plus électrique que jamais avec un jeune guitariste qu’on avait pu apprécier déjà aux côtés d’un certain Chick Corea. Une petite partie du public, décontenancée, quittait la Jazz Tent. Il est vrai qu’après le duo des 2 géants, il était difficile d’écouter autre chose. Les organisateurs devaient certainement  avoir des raisons pour programmer dans cet ordre-là. Toujours est-il que nous avons assisté à un superbe concert, avec un Terrence Blanchard plus évolutif que jamais.

 

Durant la période du JazzFest, le disquaire de référence, Music Factory, organise de nombreux showcase, particulièrement intéressants. Ce jour-là, de midi à 19h00 se succédaient, toutes les heures, Bamboula 2000 (formation locale), le pianiste et chanteur, Jon Cleary, NOLATET, Zachary Richard (qui sera en France au mois d’aoû), le Bluesman de Baton Rouge, Kenny Neal (toujours en famille), l’autre Bluesman local, Little Freddie King (presque toujours jeune … il ne passe plus sa jambe par-dessus le manche de sa guitare) et un formidable Brass Band, toujours local, Stooges Brass Band. La superbe formation NOLATET (Brian Haas au piano, Mike Dillon au vibraphone, James Singleton à la contrebasse et à la trompette et enfin « le peintre » Johnny Vidacovich, à la batterie) est vraiment à découvrir et à écouter sans modération. Ils nous faisaient découvrir la musique de leur CD (« Dogs) avec une énergie débordante.

Nolatet at Music Factory

Nolatet at Music Factory

Zachary Richard venait, lui aussi, présenter son dernier CD (« j’aime la vie ») rempli d’émotions, avec beaucoup de chansons en français. (Il vit entre Louisiane et Québec).

Zachary Richard at Music Factory

Zachary Richard at Music Factory

L’émotion était à son comble lorsqu’il faisait monter sur scène son petit-fils (handicapé mental) pour reprendre le refrain d’une chanson qu’il lui a dédié. Harmonica à la bouche, c’est avec amour et tendresse qu’il tenait son papi par le cou. Belle et grande ovation d’un public qui avait les yeux rougis.

Zachary Richard et son petit fils

Zachary Richard et son petit fils

Le Blues du dernier CD (« Favorites ») de Kenny Neal, toujours énergisant, tant au chant, qu’à la guitare ou qu’à l’harmonica faisait taper du pied et claquer des mains, le public compressé entre les rayons de disques.

Kenny Neal at Music Factory

Kenny Neal at Music Factory

 

Le club Gasa Gasa, excentré, sur Freret street, proposait une chaude nuit de musique (de 21h à 5h). A commencer par le NOLATET dont nous avions particulièrement apprécié le showcase. Mike Dillon est un musicien qu’il faut absolument découvrir. C’est un extraterrestre lorsqu’il est au vibraphone ou lorsqu’il sort toute sa « quincaillerie » d’instruments ou d’objets qu’il a transformé en instrument. Toujours heureux d’être sur scène et de partager sa musique, il propose une musique souvent novatrice. Bref, NOLATET … j’adore.

Nolatet at Gasa Gasa

Nolatet at Gasa Gasa

Pour le deuxième concert, Mike Dillon restait sur scène pour nous proposer son « Percussion Consortium » avec un batteur et quatre autres jeunes vibraphonistes. Et Mike joue ses compositions, dirige comme un chef d’orchestre ses jeunes élèves. Mike aime partager et faire partager sa musique avec d’autres musiciens et le public. Encore un grand moment.

Mike Dillon & Percussion Consortium at Gasa Gasa

Mike Dillon & Percussion Consortium at Gasa Gasa

C’est le rock intense d’ Hildegard (Sasha Masakowski, Cliff Hines, Max Moran …) qui nous ont fait jeter l’éponge, déjà tard dans la nuit, car nos oreilles, malgré les bouchons, ne supportaient plus les décibels imposés par une sono trop forte pour une musique déjà très électrique. Les tympans ont besoin parfois de repos …

 

Une autre soirée retenait notre attention et cette fois à l’ Old U.S. Mint – Louisiana State Museum où un des chefs de file du free jazz local, Kidd Jordan, se produisait. Il rendait hommage à un de ses amis disparu, le trompettiste Clyde Kerr Jr. C’est un excellent quartet qui débutait cet hommage en interprétant 2 morceaux, avec beaucoup de talent, de leur maître et professeur, Kidd Jordan.

Kidd Jordan & friends

Kidd Jordan & friends

Le saxophoniste de 81 ans prenait alors place sur scène aux côtés de ses élèves et régalait le public de ses compositions. Un son formidable et un plaisir de jouer toujours intact faisait de cette soirée un moment exceptionnel. Kidd Jordan a apporté beaucoup comme professeur et initiateur aux jeunes musiciens en herbe. Il est un des plus anciens intervenants au « Summer Jazz Camp », stage annuel très prisé. Encore un musicien Louisianais à découvrir.

Kidd Jordan

Kidd Jordan

 

Jazz Fest écourté.

Tout avait pourtant bien commencé au Jazz Fest avec un passage à la Gospel Tent avec le « First Baptist church of Vacherie Mass Choir »

First Baptiste Church of Vacherie Mass Choir

First Baptiste Church of Vacherie Mass Choir

puis à la Blues Tent pour Henry Gray avant de rejoindre une des 14 scènes, la Jazz Tent.

Henry Gray

Henry Gray

Une bonne découverte du trompettiste et chanteur « Andrew Baham and 4am » qui nous régalait de ses compositions bien structurées. Une magnifique section de cuivres où l’on retrouvait, entre autre, l’excellent tromboniste « Big Sam » donnait une dimension particulière à ce très bon concert. Apparition également remarquée d’une chanteuse de talent puis de la fille d’Andrew Baham, elle aussi, chanteuse en devenir et déjà un bon sens de la scène.

Andrew Baham

Andrew Baham

Le showman James Rivers faisait rire et chanter le nombreux public. Il passait du saxophone au chant avec brio pour finir à la cornemuse, ce qui ne manquait pas d’attiser la curiosité. Excellent instant musical.

James Rivers

James Rivers

Il laissait la place à une autre grande chanteuse locale, Germaine Bazzle. Influencée par Ella Fitzgerald et Sarah Vaughan, une voix toujours émouvante et un tonus d’enfer, Germaine Bazzle, 84 ans, enthousiasmait l’assistance avec son scat d’une remarquable précision. Elle imitait trompette et saxophone, ce qui faisait lever le public pour l’ovationner. Quel concert !

Germaine Bazzle

Germaine Bazzle

 

Louisianais d’origine, il a fait ses études à la Nocca (fameuse high school de New Orleans) avec, entre autre, Trombone Shorty, le pianiste Jon Batiste est toujours accueilli avec beaucoup de ferveur. Il avait droit à une des plus grandes scènes (Acura Stage) devant laquelle un énorme public se pressait. Maintenant expatrié à New York où il a été nommé Directeur artistique du Musée National de Jazz à Harlem. Il reste toujours fidèle à la musique qui l’a bercé et c’est avec une étonnante vitalité et un sens inné du spectacle qu’il ravit ses fans. Entouré de musiciens de grande classe et notamment une belle section de cuivres, il faisait vibrer l’énorme public venu l’applaudir. Un large succès et un excellent concert.

Jon Batiste

Jon Batiste

 

La pluie s’installait sur le Jazz Fest et les scènes couvertes étaient très recherchées. Affluence pour le concert d’un autre enfant du pays, qui anime aussi son club, tous les jours, Jeremy Davenport. Très bonne prestation du trompettiste, il faut dire aussi, très bien entouré, sur des standards de jazz swing et sur ses compositions.

Jeremy Davenport

Jeremy Davenport

 

Le tonnerre grondait de plus en plus et la pluie redoublait comme je n’avais encore jamais vu. Nous étions encore à l’abri et Gregory Porter commençait à chauffer le public mais il fallait compter avec la pluie qui formait une rivière au milieu de l’immense chapiteau, le coupant en deux parties et perturbant ainsi le concert. Nous avions à faire à d’énormes orages tropicaux qui ont obligé les organisateurs, non seulement à arrêter ce concert mais à faire évacuer totalement le site. Dommage pour Steve Wonder, Rebirth Brass Band, Jeff Beck, Arturo Sandoval, Buddy Guy et beaucoup d’autres qui n’ont pu régaler leur public.

Gregory Porter

Gregory Porter