Un jeudi soir à Bordeaux…

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Le printemps pointe son nez en cette douce journée de mars, la soirée approche, mes proches m’interrogent « tu ne vas pas au Tunnel ce soir ? ». Et oui c’est jeudi et le jeudi c’est Tunnel, la cave de jazz de l’Artigiano Mangiatutto l’excellent restaurant italien de la rue des Ayres. Le problème c’est que ce soir comme tous les jeudis soirs aussi il y a un groupe au Caillou du Jardin Botanique à la Bastide et l’affiche est sympa. Mais il y a un autre problème. De l’autre côté du fleuve le Comptoir du jazz renaissant propose lui aussi une affiche intéressante…
Où aller, il y a d’excellents musiciens partout. Question difficile. Je vais prendre un joker Jean-Pierre, je téléphone à un ami : «Allo Thierry ? bla bla bla… bon on fait comme ça, à tout de suite ». Réponse C : je vais aux trois, c’est mon dernier mot !
20h30, les alentours du Caillou (entrée gratuite, bar, restaurant) sont très calmes, la fac voisine est bien sûr fermée à cette heure-là et il n’y a aucune activité dans le quartier. Pour garer sa voiture pas de problème, ça compte. Et comme en plus je suis à moto ! Quelques notes sortent de cette forme bizarre en forme de…caillou. Je rentre doucement, dans le restaurant quelques personnes attablées et d’autres sirotant un verre, l’ambiance est cosy, sereine, cool.
Un excellent trio est à l’ouvrage. Le trompettiste Mickaël Chevalier joue avec Hervé Saint-Guirons à l’orgue et Simon Pourbaix à la batterie. Au programme un hommage à Clifford Brown le trompettiste compositeur tragiquement disparu dans un accident de voiture en 1956 à moins de 26 ans. Du Bebop et du Hardbop, une trompette volubile, un orgue velouté et une batterie contrastée, le ton est donné. On voit la musique se faire, les musiciens sont à côté de nous et ça c’est une vraie chance. Les chorus s’enchaînent, un coup d’œil, un signe de tête on se comprend c’est du jazz. Dernier titre du premier set, le trio invite le tout jeune Alex Aguilera qui va prendre un magnifique chorus à la flûte ; très prometteur. Mon verre est fini, Thierry a pris quelques photos, c’est la pause, on discute un peu avec les musiciens et on file.
22 h, le quai de Paludate est encore calme, il est trop tôt pour les discothèques. Au Comptoir du Jazz (entrée 5€, bar) pas trop de monde, pourtant le sextet présent est de grande qualité. Shekinah Rodriguez (sa, ss) est entourée de Raphaël Mateu (tr), Sébastien Arruti (tb), Jean-Christophe Jacques (st, ss), Guillermo Roatta (dr) et Olvier Gatto (cb, arrangements et direction musicale), que des très bons. Sur la scène exiguë et mal fichue du lieu ils sont un peu serrés d’autant que Sébastien a un physique de première ligne – basque bien sûr – les cuivres sont devant et les deux autres cachés derrière au fond. Alain et Irène Piarou sont là, en effet Action Jazz se doit de prendre contact avec la nouvelle direction du Comptoir duquel le jazz avait un peu disparu ces derniers temps. Sur scène le sextet rend hommage au Duke…sans piano. Petit à petit les gens arrivent.

« C jam blues », le délicat « «In a sentimental mood » le morceau de jazz préféré de Shekinah, bien sûr « Caravan » réarrangé par Olivier Gatto avec notamment des contrepoints bien sentis en soutien de chaque chorus de cuivres. Les deux sax se répondent, la trompette chante et le trombone gronde ; derrière ça tient le tout comme la colonne vertébrale Là aussi connivence entre les musiciens, applaudissements réciproques lors de tentatives osées ; ils cherchent, ils trouvent, ils nous régalent. Mais le temps passe, arrive la pause. Thierry reste là, il n’a pas fini ses photos – c’est un perfectionniste – pour moi direction centre-ville.

23h30 au Tunnel (entrée gratuite, bar) où ce soir c’est la jam mensuelle. Le maître du lieu est Gianfranco et le responsable musical en est Roger Biwandu, pas moins. D’octobre à fin avril c’est le rendez-vous incontournable des amateurs de jazz. Ce soir autour de Roger aux baguettes, François Mary à la contrebasse et Stéphane Mazurier au clavier Rhodes (instrument à demeure et obligatoire !). L’originalité du Tunnel c’est autour d’une rythmique habituelle la « Dream Factory » Roger toujours, Nolwenn Leizour à la contrebasse et Hervé Saint Guirons au Rhodes en général, la présence d’un invité ou deux différents chaque jeudi à partir de 21h30. Mais ce soir donc c’est jam. Quand j’arrive dans la cave pleine à craquer le trio a été rejoint par Dave Blenkhorn, Yann Pénichou et leurs guitares ; il me faut quelques instants pour reconnaître le morceau soumis à la douce torture des improvisations. Ça groove grave, la voute de la cave en tremble, mais oui bien sûr voilà le thème qui revient imperceptiblement, ils sont partis dans tous les sens – pas tant que ça – et ils sont en train de retomber sur leurs pieds ; c’est « Watermelon Man » du grand Herbie Hancock. Le saxophoniste Alex Golino est là mais sans son instrument, pour le plaisir de voir et entendre les copains. Changement de guitariste, Roger appelle le jeune Thomas encore élève au conservatoire. Il s’en tire très bien les autres le félicitent ; pas par complaisance, le mois dernier un pianiste un peu juste s’est fait virer au beau milieu d’un morceau… Roger rappelle Dave Blenkhorn pour un titre dont ce dernier ne se souvient pas. Je suis juste à côté de lui et j’entends Yann Pénichou lui chantonner brièvement le thème. Trente secondes plus tard Dave mène la danse parfaitement… Il est minuit trente, le set s’achève devant un public ravi.

Voilà donc un jeudi soir passionnant de jazz à Bordeaux ; des endroits accueillants, des musiciens remarquables, des amateurs comblés. La scène jazz de Bordeaux est en plein renouveau et ça c’est vraiment une bonne nouvelle. Pour savoir ce qui se passe, suivez www.actionjazz.fr sa page et son groupe Facebook, les pages FB des artistes ou des lieux cités, ou le groupe FB « qui joue où et quand ? ». Sortez écouter en live tous ces beaux artistes, ils n’attendent que ça et ils méritent votre présence. Nous avons de vrais pros à Bordeaux soutenons les, ce n’est que du plaisir !

Allez il faut rentrer, thanks God, tomorrow it’s Friday mais y’a aussi école. Place à la musique des échappements…

Philippe Desmond ; photos : Caillou et Comptoir Thierry Dubuc, Tunnel PhD

Shekinah Rodz Quintet – Festival Jallobourde Saint Jean d’Illac 23 janvier 2015

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Ce soir une partie de la troupe d’Action Jazz a rendez-vous dans une école maternelle, celle de Saint Jean d’Illac; plus précisément dans l’enceinte de cette école à la salle Louis Armstong ; tout cela est bien insolite mais c’est le lieu choisi pour cette deuxième soirée du festival Jallobourde 2015. A la grande surprise et à la grande joie des organisateurs cette salle va s’avérer bondée pour accueillir le Shekinah Rodz Quintet. Petit bémol, le public – moi compris – est un peu trop grisonnant… A nous de faire venir les plus jeunes !

Présentons rapidement Shekinah Rodriguez, maintenant Gatto pour l’Etat Civil, à laquelle la Gazette Bleue N° 5 avait consacré une interview. D’origine Portoricaine née aux USA elle s’est fixée en France et plus précisément à Bordeaux depuis quelques années où il y a de nombreuses occasions de l’admirer. A ses immenses qualités d’instrumentiste aux sax alto et soprano ainsi qu’à la flûte et aux percussions s’ajoute celle de magnifique chanteuse, sans parler de sa beauté et de sa gentillesse.
Ces qualités n’ont d’ailleurs pas échappé à Olivier Gatto un des maîtres français de la contrebasse qui l’accompagne sur scène et donc dans la vie. Car c’est un maître, un musicien spectaculaire à voir et à entendre, maltraitant ou caressant son instrument et aussi un arrangeur et directeur musical de talent.
Pour compléter ce quintet, trois excellents musiciens bien connus de la scène jazz bordelaise et bien au-delà.
Au clavier un pianiste « amateur » au sens pur du terme, homme de radio(logie), le docteur Francis Fontès ; il nous épate à chaque fois et si dans son cabinet on le scanne je suis sûr qu’à l’intérieur on va y voir Herbie, Chick, Ahmad, Chucho et bien d’autres.
A la trompette un souffleur local, Mickaël Chevalier très présent sur la scène jazz, du big band de Franck Dijeau à des collaborations avec Roger Biwandu ; le pauvre, il a souffert hier soir ce qui expliquait son visage grave et sa raideur, sous le coup d’un mal de dos terrible que les calmants n’ont pas apaisé. Il a pourtant drôlement assuré.
A la batterie le jovial et exubérant Guillermo Roatta qui peut passer instantanément de la douceur de ses balais aux rythmes latinos les plus endiablés ; un régal à voir et écouter.
Le répertoire choisi va s’avérer éclectique, tant mieux, Shekinah a de multiples influences et elle aime en faire profiter son public ; public qui en bonne partie la découvre. « Groove Merchant » de Jerome Richardson ouvre la soirée. La tonalité du concert sera donc jazz. Soprano, trompette, piano, contrebasse prennent leur solo, divergent, convergent, le set démarre fort.
« Little Sunflower » de Freddie Hubbard avec son fond latino va mettre en avant les qualités de flûtiste de Shekinah ; je me demande si ce n’est pas dans ce registre que je la préfère.
Même les novices vont reconnaître « Caravan » qui arrive ensuite. Pas de chien qui aboit et une caravane qui s’étire entre des dunes de trompettes, de sax et de piano ; au gré des impros on croit s’être perdu dans le désert et finalement tout le monde se retrouve à la fin, superbe.
Arrivés à l’oasis petit intermède chanté, « Très palabras » d’Osvaldo Farrès (Quizás, quizás, quizás) et la belle voix de Shekinah.
Et on revient au jazz, du vrai du lourd, du Coltrane : « Transition ». De la douceur de la flûte on est passé à la violence du sax alto. Dans ce registre elle est fabuleuse comment tant de grâce peut-elle produire un tel déchaînement ?
« You’re everything » (tiens on dirait du Chick Corea dis-je à mon voisin. C’est en effet du Corea) conclut – provisoirement – la prestation.
Ovation, rappel, « Quizás, quizás, quizás » est réclamé, Shekinah et Francis Fontès vont l’offrir au public sans aucune préparation et c’est un régal ; c’est ça les vrais musiciens. Et pour finir un meddley cha cha cha autour d’«Oye Como Va» de Tito Puente enflamme le public. Encore une belle soirée me glisse Dom ; et en plus on ne s’en lasse pas.
Une note amusante pour finir, la personne qui a présenté le concert nous a annoncé Shakira avant bien sûr de se reprendre. Une autre fois peut-être mais je crois que nous n’avons pas perdu au change.

 

Philippe Desmond