L’épopée de Don Quishepp

par Philippe Desmond.

« Le cas Shepp »

Espace Georges Brassens, Saint Médard en Jalles le 11 février 2017.

Le jazz est un art transversal, preuve en est cette semaine deux concerts insolites : le premier « La Musica Insieme » un papotage musical – je cite – d’Erri de Luca entouré notamment du saxophoniste Stefano di Battista (chronique précédente dans ce blog) ; le second « Le cas Shepp » tiré de l’ouvrage « Don Quishepp » une farce théâtrale héroï-comique – je cite aussi – de Franck Oflo. Amusant point commun de ces deux créations la passion de chaque auteur pour Don Quichotte. Pour le second le titre est explicite.

La Gazette Bleue #12 de septembre 2015 avait présenté le livret de la pièce de Franck Oflo, mais le théâtre, qui plus est poétique et en vers, il faut le voir, l’entendre, sa lecture individuelle est trop sèche.

C’est donc l’Espace Georges Brassens – un autre poète – que l’occasion nous en a été donnée. Au fin fond de Saint-Médard en Jalles, après avoir contourné deux à trois cents ronds-points, nous étions une trop petite chambrée pour assister à cet objet musical non identifié ; dommage mais pour nous une curiosité récompensée.

Le texte va être interprété, c’est vraiment le mot, par la comédienne Rosemonde Cathala de la Compagnie de la Rose sise à Maubourguet et Marciac. A ses côtés, Jean-Luc Fabre à la contrebasse et évidemment, puis qu’il s’agit d’Archie Shepp, un saxophoniste, Paul Robert (des Edmond Bilal Band, On Lee Way récent lauréat du prix Révélation Action-Jazz). Rosemonde – ce prénom est une belle promesse – assure la mise en scène.

Franck Oflo, l’auteur, a donc une passion commune pour Don Quichotte et pour Archie Shepp et son texte est une vraie épopée picaresque, bâtie certes sur la biographie du musicien, mais bourré de digressions comiques, poétiques ou philosophiques. Il est un amoureux des mots des allitérations, des calembours osés mais à dessein. Très cultivé il est aussi bien déjanté parfois ! Grâce – ce mot ici prend tout son sens – à Rosemonde ses phrases deviennent musique, la gestuelle devient danse s’appuyant sur les deux excellents musiciens.

D’un bout à l’autre du spectacle Jean-Luc Fabre va tisser une trame qui pour un contrebassiste est souvent de fond mais qui ici ce soir éclate de présence ; ce magnifique instrument est mis en valeur remarquablement et donnera le ton de toute la soirée, le bois très bien éclairé rajoutant un plaisir visuel. La trame de son jeu s’est tissée à travers des grilles ou des parties de titres d’Archie Shepp, ou joués par lui, la contrebasse remplaçant aussi par d’habiles harmonies le piano absent. Un vrai régal.

Au saxophone ténor Paul Robert a la lourde tâche de remplacer le Maître ; Paul est jeune mais a déjà du métier et dans ces figures imposées il va nous régaler, de la douceur des citations d’Afro Blue à des « compositions » de free en passant par des extraits de compositions d’Archie. En contrepoint du texte parfois ou en parfaite harmonie avec le phrasé de Rosemonde il va donner tantôt une touche chaude et colorée à la lecture, tantôt une énergie violente.

Le texte justement donnons en une idée – il a d’ailleurs été épuré car à l’origine il est si foisonnant et riche qu’il est une masse pour l’interprète – commence par la question :

« Qui connaît Archie Shepp ? »

Pour autant ce n’est pas une biographie qui va suivre même si les références sont exactes. De l’évocation rabelaisienne de sa naissance à l’hommage final – rappelons qu’Archie est toujours bien vivant – nous faisons la connaissance de Mamma Rose, sa grand -mère qui lui achète son premier sax à cinq cents billets , nous croisons John Coltrane, 

« Sois le bienvenu p’tit

Bienvenu dans ce monde…

Tu vas vit’ voir, ici,

C’est beau et ça débonde ! »

nous parcourons le monde, rencontrons Sun Ra, Cecil Taylor et bien d’autres,

Ces années sont intenses.

Et les disques s’enchaînent :

Blues très roots, free en France

Ou cool de cantilène...

nous découvrons le théorème d’Archie…Shepp,

Tout corps plongé dans le

Swing subit une poussée

Verticale vers les cieux ;

Bref, se sent décoller.

nous entendons témoigner Nougaro et Lubat ses complices d’Uzeste, mais aussi Sartre,

« Oui c’est sûr Simone, c’est le deuxième sax »

ou encore William Shakespeare,

« To beat or not to beat ? »

jusqu’à Clara Morgane ! (Je vous l’ai dit, Franck Oflo est un peu déjanté)

« Il ne pense qu’à sax »

(Mamma) Rosemonde donne vie à tous ces personnages mais surtout au texte, prouesse de longue haleine car pour sa densité on est prés du slam (dont Archie s’est récemment rapproché). Par contre et heureusement – à mon humble avis  – le phrasé n’est pas celui lancinant du slam, il est nuancé, interprété, aidé par les mouvements gracieux du corps de Rosemonde, par quelques artifices, le chapeau d’Archie bien sûr ou son masque sur une psyché. On alterne entre une écoute analytique et une écoute plus diffuse, et on se laisse emporter par la musique des mots et des instruments.

Une découverte.

http://franckoflo.com/

Playlist :

– « Hipnosis » Archie Shepp ;

– « Ascension » Album Ascension, Coltrane, Archie Shepp, …

– « Little girl blue », Album Blue Ballads, Archie Shepp,

– « Backwater Blues », Album trouble in mind, Archie Shepp et Horace Parlan