Michel Macias et Fouad Achkir

 Faire danser les déesses et les paysans

Créon /les jeudis du jazz /19 octobre 2017

Il y a des moments remplis, qui respirent et qui aident à respirer, des lieux heureux, de la musique qui nourrit, des projets qui sentent bon la rose et le réséda comme disait le poète.. On en soupire d’aise et on s’y sent bien installé, d’emblée dès qu’une chaise nous tend les bras et nous accueille. Adieu les bistrotiers véreux ou les propositions répétitives dont la musique se sort tout de même avec grâce (car elle a de la ressource heureusement…)
Ici à Créon, on pense autrement, on raisonne avec générosité. Et pour cette reprise des jeudis du jazz, la Rural nous accueille avec sa gentillesse habituelle. La découverte est le mot d’ordre aussi bien dans les petits plats, le verre de vin du viticulteur local, les jus de fruits bios, que dans le concert qui les suit. Les sourires des bénévoles sont gratuits, l’accompagnement bienveillant et les prix doux sont une incitation pour tous et chacun à grignoter la culture et la musique avec ardeur, comme l’écureuil sa noisette.
Et ce soir, on va savourer et déguster Michel Macias et son compère Fouad Achkir.

Un joli menu et un alliage peu commun. D’ailleurs leur spectacle se nomme « Pourquoi pas ? ». Le premier nous est bien connu : Michel Macias et son accordéon, son amour pour le bal concertant, le musette swing, les compositions occitanes, les chemins de traverse également avec la compagnie Lubat ou Christian Vieussens, son esprit d’échange. Du second, on ne demande qu’à découvrir les percussions et la voix, les chants berbères et marocains. On sait que son terroir est celui des Manufactures Verbales ou du métissage de Chet Nuneta.
Bref, on se dit que dans ce plat mijotent de sacrés ingrédients, du sucré, du salé, de l’épice et du terroir… avec un soupçon d’émotion et de complicité puisqu’ils sont au sens littéral du terme des voisins. Et le résultat est une savoureuse réussite, une marmite de plaisirs.

D’emblée, les sons tremblés de l’accordéon, les frottés de mains, les petits bruits de graines en bâtons nous entraîne dans l’ailleurs, le rêve délicat se faufile entre les tables et la danse est là en embuscade. Percussions profondes et éclats d’émail. La multiplicité des voix et des styles se déploie. Le musette pointe sa petite frimousse, le jazz se fait tonique (ah la belle « Indifférence » au détour d’un morceau) ou mahousse costaud avec un scat magnifique de Fouad Achkir. Les chants berbères s’élèvent d’une pureté à faire pâlir les muguets…

Les deux musiciens nous baladent d’un morceau bulgare détricoté, à un chant de noce kabyle, d’une mazurka toulousaine, à un solo à cappella où pointent les larmes. Les deux origines s’entremêlent souvent. Parfois l’une prend le pas sur l’autre et la seconde vient en soutien discret, en complément attentif. On écoute les silences, le détournement des instruments. La salle chantonne, s’émeut, se penche et les pieds se balancent.
La question qui se pose lorsque l’on écoute ces deux-là, c’est « pourquoi ?». Pourquoi cet échange entre deux cultures fonctionne si bien alors qu’on a pu entendre dans d’autre cas des choses juxtaposées ou plaquées, sans beaucoup d’âme ou de conviction ? Ils sont généreux, directs, faciles d’accès, certes mais cela ne suffit pas tout à fait. Le secret, c’est peut-être qu’ils se fondent tous les deux sur ce que la musique a pour essence, ce qui fait tourner les bretons en rond et sauter les zoulous : le rythme et la danse.
Car la danse ne quittera pas un instant nos petites guiboles ; que ce soit dans des ondulations sahariennes, des pointes de jazz ou de valse gasconne. Le plat bouillonne, assaisonné de nostalgie à la fleur d’oranger, de piment de Galice tonique, de senteurs de gemme ou de fleurs sauvages de Haute Lande. La musique conte la joie, la tristesse, la rencontre, le raccommodage, l’accommodage et elle s’appuie sans cesse sur l’élan vital, celui qui fatigue les muscles mais qui n’épuise ni les sourires, ni le plaisir d’être ensemble. Au fur et à mesure du set, la mélodie s’effacera doucement devant le rythme. Un tambour comme une grosse lune blanche, un steel-drum, des balais toniques, et bien sûr l’accordéon forment l’horizon musical mais pas que. Comme ces deux-là osent tout, ils nous offriront aussi un duo désopilant de percussions corporelles comme deux commères caquetant sur le pas de leurs portes et un morceau baroquo-occitan avec la voix claire et puissante de Fouad Achkir poussée en haute-contre qui nous laissera plein de brumes et d’émotion.

Une chance qu’ils habitent dans le même village sinon on aurait perdu quelque chose. Pour faire danser les déesses et les paysans, réjouir les mariages et le temps perdu, sublimer le quotidien, ces deux-là, ce sont bien trouvés et nous ont bien trouvés aussi.
L’association la Rural, ce soir nous a offert une belle cuisine métissée et profonde.

Photos : Philippe Desmond

Tri-Nation guitar trio aux jeudis du Jazz

Par Philippe Desmond, photos Thierry Dubuc.

Jeudi 15 décembre 2016, Centre Culturel de Créon (33)

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Les vacances se profilent, celles de Noël à en croire les guirlandes lumineuses qui jalonnent mon parcours jusqu’à Créon pour un traditionnel « jeudi du jazz », systématiquement placé avant chaque congé scolaire. Traditionnelle dégustation de vin avec ce soir un délicieux « La Parcelle » de Haux.
C’est au Tri Nation Guitar trio d’animer le lieu à l’invitation de nos amis de l’association Larural, des gens précieux. Une nouvelle fois la salle est pleine, ceux qui connaissent et ceux qui viennent découvrir, les plus nombreux. Le nom du groupe s’inspire librement de celui du championnat de rugby, désignant ici les trois pays pratiquant ce sport dont sont originaires les guitaristes, l’Australie de Dave Blenkhorn, l’Argentine de Gaston Pose et la France de Yann Pénichou. Sur scène donc, un drôle de mélange avec un wallaby, un puma et un coq pour une cohabitation qui va s’avérer des plus harmonieuses.

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Mise en scène minimaliste sur fond de rideau rouge et surprise quant au choix des guitares. Dave dispose d’une Stratocaster de rocker, immaculée, Gaston d’une guitare acoustique et Yann de sa guitare de jazz demi-caisse. Choix délibéré pour trancher de l’uniformité de timbre du jazz manouche par exemple ? Oui mais pas seulement, Gaston me confiera que le choix de la Strato par Dave est dû à un problème sur sa demi-caisse lors d’une répétition et que le résultat leur a plu justement par ce contraste.

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« Favela » de Jobim lance harmonieusement le concert laissant découvrir la structure du groupe. Gaston Pose « une section rythmique à lui tout seul » selon Dave, les deux autres se partageant les mélodies et les chorus ; mais il y aura des exceptions bien sûr. « Freight Train » de Coltrane ensuite dans une version méconnaissable pleine d’une légèreté insolite pour cette évocation d’un train de marchandises. Le ton du concert est donné, il va être cool, apaisant, paisible, trop me confie même un ami. Et bien justement tout ça fait le plus grand bien et d’ailleurs la salle s’en accommode parfaitement avec une réelle écoute, toujours remarquable ici.

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Baden Powell bien sûr avec « Berimbau » immortalisé chez nous par le « Bidonville » du grand Nougaro. Harmonie des guitares, rythmique impeccable. Ils enchaînent avec une version blues intimiste et minimaliste de « Mood indigo » de Duke Ellington, chantée par Dave, les notes des guitares roulant comme des perles. Le tour d’horizon des grands jazzmen continue avec un thème de Charlie Parker sur un tempo plus envolé, de Bird bien sûr.
Dave Blenkhorn joue mais il compose aussi et en bon Australien il nous propose sa « Dave’s Bossa Nova », Gaston marquant le tempo sur sa caisse de guitare. Un medley avant la pause confirme le choix éclectique et grand public du répertoire avec « Nuages » dont je n’avais jamais entendu la mélodie sortie d’une Stratocaster – ça marche drôlement bien – enchainé par « Les Copains d’Abord » et conclu par la valse « Indifférence » de Tony Murena.
L’ambiance dans la salle est très sereine, très bon enfant et déjà les musiciens se mêlent au public ce qui est toujours apprécié.

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On repart avec Django et sa « Douce Ambiance », de circonstance donc, puis une version insolite de « Cherokee » celui-ci devant être un cousin des autres, vivant dans une tribu brésilienne. Gaston Pose lui aussi compose et propose « Ma Moitié de Citron » à l’intro claptonienne. Sur le titre suivant il reste seul en scène avec une autre composition personnelle, une douce chanson d’amour « Samba para Anita de Jerez » ; le message pour Anita me paraît très clair malgré mon Castillan de Costa Brava… A l’issue de cette ballade Gaston nous précise avec humour qu’il est « le tranquillo des trois » ; pas toujours. Encore un titre de Gaston avec « Valse para Lucho Gonzalez » en hommage au musicien péruvien et enfin une belle composition de Yann Pénichou « Blue Sleeves ». Musicalement tout cela est d’une grande délicatesse, à l’opposé des guitar heros et des concours de riffs de certains, on est ici dans l’élégance, la sensibilité.
Un nouveau medley annonce la fin du concert, un pot-pourri plutôt – mais au fait pourquoi pourri ? – car fait de titres bien de chez nous, pensez-donc, « La Javanaise », « La Mer » et « La Vie en Rose » ! Et toujours cette belle harmonie des guitares devant le public captivé et le plus discipliné du monde.
En rappel « une version de « Sunny » avec un arrangement, que personnellement j’adore, qui en dévoile un peu plus sur l’énergie et le groove qu’est capable aussi de transmettre le trio qui ce soir est resté très sage, trop répète mon ami. Mais non, un peu de douceur dans ce monde de brutes ça fait un bien fou !

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Serge Moulinier Trio au sommet.

Par Philippe Desmond, photos Thierry Dubuc

Ce soir, à Créon, Serge Moulinier a la pression. Dans ce lieu où avec les autres bénévoles de l’association Larural il accueille d’habitude les artistes c’est à son tour d’être sous les projecteurs. L’hôte devient hôte et réciproquement. Inconsciemment ou pas cela va rejaillir sur sa prestation et celle de ses acolytes et ils vont nous offrir un concert fantastique.

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Organisation bien rodée, ouverture des portes à 19 heures – et même avant car à cette heure là les tables devant la scène sont déjà occupées – dégustation de vin, assiettes de tapas, pâtisseries, boissons sucrées, brassées ou fermentées, conversations animées, convivialité…
A 20 heures extinction des feux dans la salle alors que la scène s’habille de rouge et le concert commence. Il commence très fort, c’est de bon augure.

Côté jardin Serge Moulinier avec un vrai beau piano et deux claviers électriques, côté cour Didier Ottaviani et ses fûts dont une magnifique caisse claire en bois, un vrai tambour, et au milieu Christophe Jodet à la contrebasse ; doghouse bass disent parfois curieusement les anglophones !

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Pas de round d’observation, « Blues art » du premier album de Serge entre dans le vif du sujet de suite. Le son est superbe, le piano sonne très bien, la contrebasse est ronde et profonde, la batterie est présente mais pas trop. On a déjà vu ce trio plusieurs fois mais ce soir il va avoir une autre dimension.

Allons y pour les références, ça peut aider les absents à se faire une idée ; Serge me rappelle par son toucher et la chaleur de son jeu le Oscar Peterson de Nigerian Marketplace, quant au trio Alain Piarou le comparera lui à EST. Il y a pire comme références.

Mais surtout le trio a sa propre personnalité à commencer par toutes les compositions originales – sauf une on y reviendra – très mélodieuses et qu’on se surprend à fredonner à l’unisson. Beaucoup de clins d’œil dans ces compos issues du dernier album « Tyamosé Circle » : « No Meat, and No Fish for Chris » écrite pour Christophe Jodet, celui-ci faisant chanter réellement son instrument ou ronronner à l’archer ; « Bal à Joe » en hommage au grand Zawinul avec des nappes au synthé rappelant la grande époque du Weather Report ; « Black Jacques » un hommage aux faux airs de fugue à l’atypique Jacques Loussier qui adaptait Bach en jazz.

Les trois musiciens sont au sommet de leur art, ils ont tant joué ensemble que l’osmose est parfaite, même eux s’en rendent compte, ils me le diront. Didier dans ces derniers titres n’est pas batteur, il est caresseur de peaux et de cymbales, superbe.

Pause buffet, le jazz nourrit l’âme, pas le ventre, déjà les premières réactions de spectateurs dont nombreux ignoraient ce qu’ils venaient écouter et ne le regrettent pas maintenant, des félicitations aux musiciens – mais attention les gars on vous attend au second set ! – un compliment aux ingés son et ça repart avec « Ding Ding Dong Song » une variation sur « Frère Jacques » ; putain de moine que c’est bon !

Au tour du batteur d’être mis en avant avec « It’s now for Did’ » et il va bien en profiter ; Avec un solo de batterie extraordinaire de dix minutes au moins – mais on ne les a pas vu passer – la version de ce soir pourrait être rebaptisée « Moby Did » (private joke aux amoureux de Led Zep) . Didier, me faire ça le jour où je débute la batterie c’est un coup bas !

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Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Le trio va se transformer en quintet avec l’arrivée d’Alain Coyral au sax ténor et de Christophe Maroye à la guitare électrique, une bonne vieille Telecaster. Prémices du nouveau projet de Serge Moulinier sur lequel nous reviendrons dans la Gazette Bleue.

Noël approche, et voilà déjà un cadeau avec une version du « All Blues » de Miles Davis à tomber ! Puis une composition originale avec « Court Métrage » et un titre dédié à Moulinier junior « Pedrito ». Croyez moi le quintet est déjà bien en place, ça va faire mal !

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Rappel, un en trio l’autre en quintet et une nouvelle fois une salle heureuse – à féliciter pour sa qualité d’écoute remarquable – et des bénévoles récompensés de leurs efforts.

Quelle chance, je le dis souvent, d’avoir si près de nous de tels musiciens, parlons en autour de nous, il n’y a pas que the Voice et Drucker dans la vie, il y a la vraie musique en live celle qui vous traverse, celle qui vous rend heureux.

Bon c’est pas tout, c’est jeudi et on va se faire un petit after au Tunnel à Bordeaux ou Roger Biwandu et son Cheeseburger De Luxe jouent ce soir de la soul et du funk. Le plaisir on ne s’en lasse pas.

Pink Turtle aux « Jeudis du Jazz » de Créon

par Philippe Desmond, photos : Philippe Desmond et Tony Hoorelbeck

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Nous voilà à la mi-octobre et donc les vacances (déjà diront certains, enfin diront d’autres) de Toussaint. Ainsi comme le veut la tradition – et oui c’est la septième saison – aujourd’hui est un des « Jeudis du Jazz » à Créon. Quatre rendez-vous annuels juste avant les vacances de Toussaint, de Noël, d’hiver et de printemps.

La formule a légèrement changé et désormais l’entrée est payante mais rien à voir avec les prix pratiqués à la Patinoire ou à Bercy, ici on ne vous demande que 5 € avec en plus l’assurance d’assister à un spectacle de qualité. Ce soir ça va donc être le cas, comme d’habitude.

L’organisation remarquable est toujours assurée par l’association Larural et ses bénévoles. Assiettes de tapas, pâtisseries maison, dégustation et vente de vin, bar, tout est fait pour passer un moment convivial et ce soir 230 personnes vont en profiter ; oui, plus de 200 personnes un jeudi soir à Créon pour écouter du jazz !

Au programme Pink Turtle ; ça faisait un moment que je poursuivais la tortue sans arriver à la rattraper car le projet m’intéressait beaucoup : interpréter, au vrai sens du terme, des standards, non pas de jazz – c’est d’un banal – mais de rock, de pop, de disco, de soul à la sauce swing et jazz. Le nom du groupe serait ainsi une référence à Pink Floyd et aux Turtles (« Happy Together »).

La formation en septet c’est une section rythmique girondine avec Jean-Marc Montaut au piano, Laurent Vanhée à la contrebasse et au sousaphone* et le local de l’étape Didier Ottaviani à la batterie ; trois soufflants – et chanteurs – parisiens, Pierre-Louis Cas au sax ténor à la flûte et à la clarinette, Julien Silvand à la trompette et Patrick Bacqueville au trombone ; une chanteuse à la voix claire et puissante, elle aussi parisienne mais surtout très gironde, June Milo. Tous excellents.

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Comme d’habitude en ce lieu –- le brouhaha convivial du repas s’arrête instantanément à l’arrivée sur scène des musiciens, précédée d’une présentation de la saison par Serge Moulinier, organisateur quand il n’est pas musicien. Toujours une belle écoute ici, ce n’est malheureusement pas partout le cas

Et là le jeu va commencer à chaque table, identifier le premier le titre joué car les arrangements d’une rare qualité – de Julien Silvand et Jean Marc Montaut – ne vont pas nous faciliter la tâche tant ils nous prennent souvent à contre-pied. Mais au-delà du quizz on va surtout se gaver de bonne musique.

Le premier titre est facile à trouver malgré son arrangement enjoué très swing, bien différent de la version originale, « Walk on the Wild Side » de Lou Reed. Le ton est donné, on va aller de surprises en surprises.

« Sweet dreams » de Eurythmics nous offre un scat plein d’humour – et de talent – de  Patrick Bacqueville .

Puis dans « Hotel California » après un début plein de finesse et une montée en puissance, les connaisseurs apprécient la reprise à la note près du long solo de guitare original par les trois cuivres, d’abord en solo puis en accord parfait.

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Tiens ça je connais, c’est quoi ? Ah oui « Get Lucky », Daft Punk mais façon Nat King Cole, enfin au début car très vite la trompette de l’excellent Julien Silvand nous entraîne dans l’univers un peu free de Miles Davis de la fin des 70’s, la rythmique s’en donnant à cœur joie.

On poursuit avec une version débridée de « Dirty Dancing » (le seul titre que je n’ai pas reconnu, pas mon truc mais les dames s’en sont chargé). Du swing, du swing !

Cette rythmique qui arrive, on la connait, c’est « All Blues » de Miles, mais ces paroles et cette mélodie n’est-ce pas « Satisfaction » des Stones ? Si bien sûr, June la chante avec douceur pendant que les cuivres attaquent du Lalo Schifrin, « Mannix » en l’occurrence, June glissant alors vers le « What’d I Say » de Ray Charles, pour revenir au thème initial. Une prouesse jubilatoire mais pas du tout artificielle, grâce à une écriture au rasoir. Ecriture mais aussi exécution, les musiciens sont remarquables, on connaissait bien sûr les Bordelais mais on découvre que les Parisiens savent aussi jouer du jazz !

Le« Smoke on the Water» est aussi enflammé que l’incendie de Montreux dont il parle, chanté à la Cab Calloway – avec les mêmes chaussures bicolores – par l’inénarrable Patrick Bacqueville. Du Deep Turtle.

Fin de premier set tonitruante avec « Everybody Needs Somebody To Love » des Blues Brothers avec une rythmique au taquet et des cuivres en fusion.

Après la pause, suivront « Wake me up » de Wham puis une version méconnaissable du tube de Barry White « You’re the First, the Last… », « Rehab » d’Amy Winehouse, le « Girl You Really Got Me Now » des Kinks transformé en ballade bluesy. Un festival !

Une rythmique jungle de big band introduit « Black Magic Woman » – non pas de Santana mais de Peter Green de Fleetwood Mac – qui va vite se transformer en cha-cha-cha des 50’s.

Même le « Hard Day’s Night » des sous-mariniers jaunes passe à la moulinette de la Tortue Rose, dans le style crooner cette fois.

Un coup de « Happy » à la sauce 30’s et voilà le final avec « Grease », June nous fait pousser des hou-hou-hou, ce qui dans mon cas, vu son charme et sa tenue vermillon de chaperon rouge, me transforme instantanément en Wolfie de Tex Avery ! Elle chante très bien au fait !

En rappel une version déconcertante du slow de compétition « Still Loving You » des hard-rockers allemands de Scorpions conclut l’affaire.

De la super musique, beaucoup d’humour et de finesse, sans pitrerie et finalement une forme de respect de ces compositions parfois usées à qui ils redonnent une nouvelle jeunesse grâce à un lifting pour le moins original, le tout dans une joie communicative. Du vrai jazz et du vrai Music Hall ! C’est roboratif me glisse un ami.

Comme tout cela a eu l’air facile et pourtant les trois-quarts des titres étaient nouveaux – bientôt un album –  et joués pour la première fois en public après une résidence de travail à Créon la semaine avant le concert. Ce travail pour nous public reste dans l’ombre alors qu’il est immense pour arriver à un tel niveau de qualité. Comment répètent-ils, les uns à Bordeaux, les autres à Paris ? Et bien tantôt ici, tantôt là-bas, le TGV faisant le reste et souvent dès 6 heures du matin à la gare Saint-Jean. Etre musicien est certes une passion mais c’est aussi un métier difficile et exigeant, du moins pour les vrais pros comme ceux qui nous ont régalés ce soir. Pensez-y quand vous allez en écouter de bons, ils méritent le respect.

* ou soubassophone

 

 

 

www.pinkturtle.fr/

www.larural.fr/

 

Nougaro en 4 couleurs

Créon le 16 avril 2015.

Texte : Philippe DESMOND ; (belles) photos : Thierry DUBUC

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La salle bondée est bruyante, animée, vivante, gourmande, les assiettes passent, les pâtisseries circulent, le son des bouchons qui sautent rythmant le tout. Nous sommes à Créon pour un traditionnel jeudi du jazz. Au menu, pardon au programme, un hommage à Claude Nougaro. Du jazz Nougaro ? Et comment ! Serge Moulinier qui présente la soirée rappelle que le 12 avril 2002 le petit taureau déjà atteint était venu ici-même pour son spectacle « Fables de ma Fontaine ».

C’est à la mode les hommages, même du vivant des artistes, Renaud, Dutronc y ont eu droit dont le dernier récemment. Des hommages vraiment ? Des dommages plutôt, tant ces produits marketing sont insipides de par les adaptations et les interprétations par des pseudo-vedettes.

Ce soir nous sommes dans un autre registre nous allons vite le découvrir. D’abord celui qui va chanter est une femme…

Un narrateur est aussi présent. Pas n’importe lequel, Christian Vieussens. Qui mieux que lui, compagnon de musique et de bouteilles de Claude lors de ses collaborations avec la compagnie Lubat, lui qui a un peu le même gabarit et qui a surtout la même verve et le même amour des mots, ces mots qu’on casse comme des œufs, qui mieux que lui pour citer ses poèmes, parler ses chansons, jouer avec ses mots ; un « homme lettres ». Il va ainsi ponctuer le récital des textes poétiques de Nougaro, ces textes plein d’allitérations gourmandes comme Claude l’avait fait à la fin de sa carrière dans ce lieu.

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Ça commence, la lumière est belle, pourtant « la Pluie » arrive aussitôt pour nous faire des claquettes. Ils sont là tous les cinq dans un décor minimaliste et élégant. Et elle se met à chanter. Elle, Carole Simon merveilleuse de charme, rayonnante dans sa robe corset. Et ça va aller crescendo dans l’émotion et dans la beauté musicale. « Ma cheminée est un théâtre » nous révèle les racines espagnoles de Carole, ses bras mimant les flammes avec cette grâce de la danseuse de flamenco qu’elle sait être aussi. C’est beau une femme qui chante.

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Mais ils sont cinq donc et je n’en ai évoqué que deux ; ce soir on célèbre Claude, artiste au prénom mixte, un homme et une femme pour dire ses mots c’est logique finalement.

Sur scène Valérie Chane-Tef au piano et avec quel talent mais surtout créatrice de ce projet un peu fou. Arrangements, réécriture tout ça c’est elle. Elle dirige le groupe de son beau regard bienveillant, même pas peur d’endosser le costume de Maurice Vander ! A la rythmique le discret et excellent Benjamin Pellier et sa basse et le local de l’étape Didier Ottaviani remarquable de finesse et de précision. Avec eux pas de problème, le jazz sera lui aussi à l’honneur.

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Les titres s’enchaînent dans des arrangements originaux ne singeant pas les œuvres originales mais les interprétant – au vrai sens du terme – avec audace et respect à la fois. « Splaouch », « Paris mai », « Une petite fille »… Carole nous dira qu’elle a dû adapter les paroles qui à l’origine sont celles d’un homme et qui auraient pu être ridicules dans sa bouche, une réussite encore.

Après une pause où le public déjà interloqué a pu un moment retomber sur terre, le concert part vers des sommets d’émotion. « Cécile ma fille » bouleversante – des larmes de bonheur coulent, je confirme – « Il y avait une ville » surréaliste et magnifiée, « Le cinéma »…

Christian Vieussens seul nous susurre alors de sa flûte la mélodie de « Rimes » d’Aldo Romano, nous en récite les vers, puis reprend son instrument accompagné par le public d’un doux murmure chantant ; magique.

Le jazz, le narrateur l’a évoqué, Don Byas, Mingus… le voilà qui déboule maintenant. « A bout de souffle » et Dave Brubeck (dans lequel chanteuse et musiciens n’ont pas le temps de s’écouter et foncent, me dira Carole, elle accrochée à l’histoire eux au rythme) « Sing Sing Song » et Nat Adderley, « l’Amour sorcier » et Maurice Vander, « Bidonville » et Vinicius de Moraes… Ce concert est une merveille.

Après l’ovation finale d’un public debout voilà le sublime « Dansez sur moi » version française du « Girl talk » de Neal Hefti ; tiens un clin d’œil ?

Une ombre s’éclipse dans les cintres, n’ai-je pas aperçu une écharpe blanche ? Lui aimant tant les femmes je suis sûr qu’il est venu faire un tour pour les écouter et les voir magnifier son œuvre. Les hommes n’ont pas démérité loin de là, il a bien dû avoir envie de leur donner une tape dans le dos.

Pari audacieux, pari risqué mais pari bien gagné ! Merci à ces artistes pour ce concert, merci à Valérie Chane-Tef pour son audace. Personnellement il y a longtemps que je n’avais pas eu une telle émotion. Allez les voir le 13 juin au Centre Culturel La Ruche à Saucats dans le cadre du festival Jazz and Blues.

Merci à l’équipe de Larural d’offrir – c’est le mot juste – au gens la possibilité de découvrir des belles choses car il est sûr que la majorité des personnes présentes ne venaient pas pour ces artistes en particulier mais parce qu’elles savaient que la qualité serait au rendez-vous. On était même au-delà.