Un dimanche aux 24 heures du Swing

par Philippe Desmond, texte et photos.

Nous vivons dans un drôle de monde, drôle au sens de pas drôle. Suprématie des « grands » médias, principe de précaution, plan Vigipirate, risque zéro (tu parles…), une ode au repli sur soi. Bienheureusement certains résistent , jouent les villages gaulois comme dans cette belle bastide de Monségur, au fin fond de l’Entre deux Mers mais si près de Bordeaux et d’ailleurs. Je parle des organisateurs des 24 heures du Swing qui depuis plus de 25 ans prennent eux des risques. Ils en ont été récompensés, car alors qu’une alerte orange sévissait sur notre belle Gironde, que nous étaient promis des orages terribles, des déluges de pluie et de grêle, que justement ces foutus « grands » médias et leurs bulletins météo alarmistes nous incitaient à nous calfeutrer dans nos caves. Malheureusement je suis sûr que certains ont été refroidis par cette pleutrerie organisée, et bien ils ont eu tort !

Après deux jours de festival que je n’ai pas pu avoir la chance de suivre, la journée du dimanche s’annonçait festive et variée, elle le fut.

Arrivé trop tard pour une messe gospel mémorable m’a t-on dit, c’est à la Guinguette que j’ai pris mon café au son du trio French Quarter et leur jazz New Orléans, entourés de danseurs de swing entamant leur marathon. A noter les œuvres du sculpteur Freddish parsemant le festival.

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Un petit tour sous la halle – une merveille dans le genre – avec le Combo des classes jazz du collège de Monségur. Créé en 2002 à l’image de celui de Marciac, il est une étonnante pouponnière de talents. Le temps d’un « Watermelon Man » bien funky et d’un « All Blues » très groovy arrive l’heure de l’apéritif sous les arcades.

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J’y retrouve trois amis et nous voilà plongés dans l’univers de Bullit, un quartet très sixties jouant du Lee Morgan, Wes Montgomey, Horace Silver… avec un son très marqué par cette instrument que j’adore, un orgue et sa cabine Leslie. Amis, apéro, bonne musique, what else….

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Ce moment comme son nom le suggère nous ayant mis en appétit nous nous retrouvons à table au stand du boucher local où nous dégustons un pavé de bœuf d’un autre monde. La chance d’avoir à notre table l’organisateur du festival Philippe Vigier venu nous rejoindre, étonnamment calme et serein, lui en charge d’une si grosse machine qui se prépare déjà depuis presque un an. Un combo du collège assure sous la halle notre fond sonore, et là-bas l’assistance est importante pour les soutenir.

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La halle justement nous y repartons et assistons avec émotion à un moment très touchant avec la prestation des Percutemps . Les résidents du foyer de vie pour adultes handicapés de Monségur viennent restituer les travaux de leur atelier de percussions. Quelle belle initiative et quelle prouesse de réussir à faire se produire en public des personnes souvent très repliées sur elles-même.

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Action Jazz est dans la place et pas peu fière de voir s’y produire le gagnant de son dernier tremplin, le groupe bordelais Capucine. Pas forcément le type de salle à leur convenance avec ce volume énorme, cette structure métallique pour leur musique de cristal, mais une magnifique prestation pleine de fraîcheur, avec bien sûr leurs propres compositions et une surprenante reprise des Beatles, « Norvegian Wood ». Et un moment spécial pour Louis Laville, le contrebassiste, ancien élève du collège local, jouant sous les yeux de son ancien professeur François Mary, celui-ci me confiant sa fierté.

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Mais vite il faut filer place des Tilleuls car le Hot Swing Sextet est déjà en train de mettre le feu, remplissant la piste de danse. Le public arrive cette fois en masse et à l’ombre des tilleuls – et oui il y a du soleil messieurs les météorologues – l’ambiance monte. Ce groupe bordelais est magnifique capable de faire bouger les plus timides et leur spectacle est toujours un festival plein de gaieté.

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Fin du set, retour vers la halle avec Amam’s Family de l’atelier musiques actuelles de Monségur. Autour de trois pros, François Mary (basse), Célia Marissal et Mathieu Grenier (chant) de jeunes musiciens dont un jeune chanteur, un petit Prince qui nous livre une superbe version de « Kiss ». Ça groove, ça funke, ça promet !

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Il paraît qu’il y a une super chanteuse aux Tilleuls alors on repart. Quel métier ! En effet la nommée Leslie Lewis chante et même très très bien ! Quelle découverte pour moi !

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Accompagnée d’un trio du feu de Dieu celui du pianiste Philippe Duchemin elle va faire un tabac. « Feeling Good » attaqué a cappella me donne la chair de poule, son « Lady is a Tramp » n’a quasiment rien à envier à la version d’Ella, son scat est parfait. Merci à Philippe Vigier de nous avoir fait connaître cette belle artiste.

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Señor Météo a décidément tout faux, le temps est au beau, juste ce qu’il faut pour faire pousser les haricots, rouges en l’occurrence. Les Haricots Rouges sont de retour à Monségur.

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Le groupe formé en 1963 a bien sûr vu sa composition évoluer mais le sextet actuel a déjà de la bouteille, ce qui dans ce cas et comme à Bordeaux est une qualité. Véritable institution du jazz New Orléans,  ils sont capables, grâce à leur talent de musiciens et à leurs pitreries, d’emballer le public, grand ou de spécialistes, avec une bonne humeur communicative.

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Le jazz on l’oublie trop souvent c’est aussi la fête ! Pour clôturer le festival et dans ce lieu magique de la place des Tilleuls c’était un choix idéal.

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Et bien voilà on a survécu à cette alerte orange, rouge donc vers la fin ! Des bénévoles se donnent du mal pour nous faire du bien, aidons les, soutenons-les, sortons, communions, communiquons ! Bravo à eux et un grand merci de nous faire vivre des journées pareilles.

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Il faut rentrer vers Bordeaux maintenant, quoi faire ? Un tour au Molly Malone’s le trio de Thomas Bercy y accompagne le chanteur américain Jack Pollard en tournée en France. Voix de velours, crooner plein de charme et un trio au top comme d’habitude, voilà une journée qui se termine en apothéose.

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Mardi Gras N.O au Cancan

par Philippe Desmond, photos N&B Laure Nasse 

Bordeaux le vendredi 24 février 2017

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C’est vendredi, donc maigre, mais c’est Mardi Gras, on est ici dans le Vieux Bordeaux mais ça sonne comme à la Nouvelle Orléans, ici c’est le CanCan « Coquetels & Flonflons ».

Ce bar accueille régulièrement, et plus particulièrement le dimanche soir, du jazz, du Old Jazz, du NO, voire du rockabilly. Une allure de clandé tant la lumière y est faible, une déco vintage avec des détails très kitschs, de la gourde d’eau bénite en forme de Sainte Vierge à des 45 tours d’André Verschuren ou Polnareff, des photos de famille anciennes, un lustre en cristal, des tas de choses et derrière les musiciens, sur la minuscule scène- – mais au moins il y en a une – un mur d’enceintes, au pluriel ; ici il n’y a pas de paires de baffles qui se perdent… C’est un bar, donc il y a un bar derrière lequel s’agitent les barmen shaker en main, l’endroit étant spécialisé dans les cocktails et donc aussi les flonflons.

Vieux jazz, vieux décor et pourtant c’est bourré de jeunes ; qui a dit sauf moi ? En discutant avec les musiciens qui sont habitués du lieu ils en sont les premiers étonnés mais satisfaits. Ce n’est pas un public de connaisseurs mais des gens qui viennent pour l’ambiance festive que procure ce genre de musique, loin de toute autre préoccupation. Ce n’est pas le seul endroit à Bordeaux où ce style de jazz est l’occasion de belles soirées. Y’a pas que l’électro dans la vie ! Ici au printemps j’ai même vu danser dans la rue devant le bar !

Ce week-end est un peu spécial car il célèbre à sa façon le Mardi Gras – ou Carnaval – de la Nouvelle Orléans. D’ailleurs les serveurs et même Romain le patron sont maquillés, portent des chemises bariolées et des colliers de perles, très chics. Belle initiative.

Ce soir sur la scénette trois excellents musiciens, Fred Dupin qui commence à la trompette, Bertrand Tessier au saxophone ténor et Jean-Michel Plassan qui lui démarre à la guitare. Duel du cuivre et du bois – et oui, le sax – arbitré par la rythmique de la guitare ; petite formation mais gros swing, une affaire qui tourne.

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Pour que ça sonne encore plus NO, Jean-Michel prend son banjo et Fred sort l’artillerie lourde : un sousaphone ou bien un soubassophone – quel mot fabuleux – bien encombrant dont le pavillon va exploser une ampoule au plafond. L’instrument est en plus customisé avec une cymbale et un washboard intégré, un wash in board donc, Fred en jouant élégamment avec des dés à coudre très seyants à la main gauche. Arriver à faire un chorus ou la mélodie de « I can give you anything… » avec cette tuyauterie est pour moi une prouesse et Fred Dupin maîtrise à merveille ces 15 kilos de cuivre.

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Le son NO c’est aussi le banjo ; tout à l’heure la guitare avait besoin d’un ampli, le banjo lui a assez de gouaille pour s’en passer, à la fois instrument harmonique et de percussion il délivre un son primitif irremplaçable pour ce style de jazz.

Si vous êtes un fan de jazz NO passez au CanCan, si vous n’êtes pas fan – comme moi – passez quand même c’est super ! Si vous n’êtes ni l’un ni l’autre allez-y pour goûter un coquetel.

Ce samedi : Bertrand Tessier trio : lui au sax, Manu Falguières (bajo, dobro) et Timo Metzemakers (contrebasse)

Ce dimanche : soirée rockabilly avec Raw Wild

Ça commence à 21h30

http://www.cancanbordeaux.com/

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Franck Dijeau Big Band : making of

par Philippe Desmond, photos Philippe Marzat.

Vendredi 23 décembre 2016, La Coupole à St Loubès (33)

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Nos activités pour Action Jazz nous amènent à sortir beaucoup le soir, l’après-midi beaucoup plus rarement, mais aujourd’hui nous innovons, ça se passe le matin, pas en matinée qui au spectacle veut dire après-midi – jamais compris pourquoi – non, avant midi.

Dans la grande salle de la Coupole il y a plus de gens sur scène que dans les gradins, nous sommes là pour une séance d’enregistrement vidéo du Big Band de Franck Dijeau. Cette formation qui existe depuis quelques années y termine une semaine d’enregistrement pour son premier album dont la sortie officielle est prévue au Rocher de Palmer le 28 mars.

L’ambiance est très détendue aujourd’hui car l’enregistrement proprement dit s’est terminé hier soir. Enregistrer un big band dans les conditions du direct, choix délibéré de Franck Dijeau, n’est pas une mince affaire. On ne peut imaginer quand on voit un tel groupe sur scène ou qu’on l’écoute sur CD le travail que cela représente. Qui ose dire après ça que musicien ce n’est pas un vrai métier. Par exemple hier la journée entière a été consacrée à un seul morceau ! Certes chaque jour précédent ils en ont mis trois en boîte.

Il faut dire qu’ils sont 17 à jouer. Franck Dijeau dirige l’orchestre depuis son piano, près de lui, côté jardin, la rythmique avec Julien Trémouille à la batterie, Thierry Lujan à la guitare et Gabriel Genin à la contrebasse. Les soufflants sont côté cour, les bois en bas avec cinq sax, Bertrand Tessier et Serge Servant à l’alto, François-Marie Moreau et Jean-Robert Dupuy au ténor, Jean-Stéphane Vega au baryton ; au dessus les cuivres avec quatre trombones, Renaud Galtier, Sébastien « Iep » Arruti, Philippe Ribette et Gaëtan Martin, et derrière, debout, quatre trompettes, Franck Vogler, Mickaël Chevalier, Manuel Leroy et Antonin Viaud. Le moindre « pain » de l’un d’entre eux, le moindre décalage et il faut recommencer. Certes Franck n’a pas choisi les plus mauvais mais, malgré tout, jouer une telle musique avec ses arrangements très travaillés n’est pas une science exacte et le leader, à juste titre, est exigeant. Pour avoir eu la chance d’écouter les bandes brutes sans aucun mixage je peux vous dire que le pari est gagné, ça va être – car c’est déjà – splendide ! Nous en reparlerons dans la Gazette Bleue de mars.

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Aujourd’hui donc il s’agit de faire une vidéo de présentation du big band et la séance est un peu spéciale. Il règne une ambiance de potaches sous l’œil bienveillant du chef -il les appelle « mes loulous » – on se croirait parfois dans une salle de classe agitée, toujours un ou deux debout ou sorti, ça rigole, ça chambre, ça vanne, Iep en tête bien sûr. La pression de l’enregistrement est retombée et aujourd’hui ils vont faire semblant, pas du play-back, non on n’est pas à la télé, mais ils vont jouer sur la bande son d’un morceau enregistré dans la semaine : « Dinner with Friends » de Count Basie, sur un arrangement de Neal Hefti revu et corrigé par Franck Dijeau. Un titre bourré d’énergie avec un swing d’enfer.

La mise en place du jour n’est guère musicale mais logistique. Nettoyage de la scène, habillage des estrades, positionnement rigoureux du rideau de fond, réglage de l’écartement des pupitres et tenue soignée de rigueur ! Chemise et pantalon noirs, cravate motif cachemire rouge – au nœud pré-noué la veille par une âme attentionnée – pour la troupe, costume noir et chemise rouge pour le chef. La classe ! Une fois tous installés ça a drôlement de la gueule. C’est ça aussi qu’on attend d’un big band, au delà du plaisir musical extrême que cela procure – et là on est servi – il y a aussi cette esthétique qui fait partie des codes du genre. A propos de genre d’ailleurs, vous avez remarqué que c’est le genre masculin qui est ici la norme ; un jour la parité sera peut-être là aussi obligatoire…

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Un tel tournage c’est assez laborieux. Nous avions eu la chance le mois dernier de participer à celui du teaser d’Akoda et déjà avec 4 musiciens cela avait duré longtemps (le résultat est magnifique), mais aujourd’hui c’est encore autre chose.

Plusieurs prises de vue d’ensemble pour commencer, puis zoom sur la section de sax, puis ceux-ci s’éclipsent pour qu’on puisse filmer la section de trombones qui disparaît ensuite pour rendre les trompettes accessibles. A chaque fois on remet la bande son à zéro et on laisse le morceau se finir. Plus que la rythmique sur scène, le cameraman se concentrant sur chacun, le son complet de l’orchestre paraissant saugrenu sur cette scène désertée. C’est fini ? Tu parles ! On repart big band complet pour quatre ou cinq prises à faire semblant ou presque car il jouent vraiment sur la bande son. Et encore une dernière filmée en plongée depuis une nacelle.

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Une photo de famille autour du piano pour terminer et tout le monde se retrouve pour un pot lors duquel avec pudeur et émotion Franck Dijeau, tel Napoléon, félicite ses troupes par ce court compliment : « vous m’avez fait vivre le plus grand moment musical de ma vie ». Rien à rajouter.

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C’est une chance pour nous que d’assister à de tels moments, dans une excellente ambiance, avec des gens talentueux, travaillant très sérieusement et très professionnellement mais qui pour autant ne se prennent pas au sérieux. Nous attendons le disque avec impatience, son mixage commençant dès le début janvier, chaque leader de section y participant.

Le Big Band de Franck Dijeau compte bien ensuite décrocher des dates, alors tourneurs, organisateurs de concerts, de festivals contactez-les, vous ne le regretterez pas et dites-vous que le public vous en sera reconnaissant !

https://www.facebook.com/franckdijeaubigband/