Coltrane Jubilé: Thomas Bercy and Co

Prolonger des paris impossibles..
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Monsaguel ( 24)  / Jazz Off / 28 octobre 2017


C’est un petit val qui mousse de rayons…, de ces rayons rouges et dorés de soir d’automne, qui rasent la campagne, s’accrochent-cœur aux vignes et aux bois, rebondissent sur les petits chemins. Rien que le trajet pour s’y rendre est une invitation.
Un petit village à l’écart, entre Eymet et Bergerac, une salle en pierres blondes, odorante, une jolie scène où trônent de multiples instruments nous accueillent. Ici on jazzille, on saxophonise, on dresse et on se dresse les oreilles en les astiquant de blue notes et de swing éclairé une quinzaine de fois par an : un bon gros défi comme on les aime et relevé haut la main à chaque fois.
Ce soir, on va faire de la Lubatterie, on va Coltraniser à donf. C’est l’association Maquizart qui est aux commandes et c’est Jazz Off qui régale.

À travers un projet protéiforme rassemblant musiciens, danseurs, comédiens, le pianiste Thomas Bercy a décidé de célébrer une montagne, un héritage flamboyant, multiple, parfois paradoxal, un iceberg magnifique. John Coltrane n’a en effet pas fini de faire parler de lui, même cinquante ans après sa mort. Son influence ne se limite pas au premier cercle de musiciens qui l’ont accompagné, ou qui ont eu la chance de l’entendre, ni à tous ceux qui ont gravité dans la galaxie de ce soleil noir, tentant d’assimiler,,de continuer la musique après lui. Elle nous survole encore. Et ce soir, on va en tâter toute la puissance, la diversité, les paradoxes. Et même les impossibilités.
En introduction du concert, une conférence /performance qui réunit le saxophoniste
Maxime Berton, le danseur Claude Magne et Bernard Lubat à la causerie et à la batterie qui témoigne de sa rencontre de spectateur ébloui, alors qu’il était jeune musicien lors d’un concert à Juan les Pins. « J’ai compris d’un coup que je n’avais rien compris…que le jazz n’en finissait pas de commencer » «  Face à cette musique sauvage et pas d’élevage, cette déflagration sonore, inattendue et in-entendue, j’ai su que l’art était à inventer par chacun. » «  John Coltrane a ouvert des portes et des possibles. » Pas de Lubattage excessif, mais une sincérité évidente, un merci tout simple et profond. Et pour nous tous, une meilleure compréhension de l’apport révolutionnaire de Coltrane au jazz de son époque mais aussi de sa singularité.
Suit un moment d’improvisation, d’inconfort gracieux, porté par l’impeccable rythme de la batterie qui mène le jeu, un échange furtif, éphémère et forcément oubliable. Les protagonistes rompus à l’impro (
Improviser cela ne s’improvise pas , je connais mon Lubat dans le texte…) sont malins et madrés, insolents juste ce qu’il faut, raccrochant des lambeaux de connaissances à des tissages inédits. Cela donne un bel instant décalé à la drôle de couleur.
Bref changement de plateau et c’est le quartet qui se met en place :
Gaétan Diaz à la batterie, toujours rigoureux et inventif, Jonathan Edeline à la contrebasse en hipster class, Maxime Berton, au saxophone magnifique de clarté, d’inattendu et de qualité sonore et bien sûr Thomas Bercy au piano qui signe toutes les compositions de ce projet reliant Orphée revenu des enfers et Coltrane transformant la Terrajazz . Nous voici lancés sur les marges, les parapets étroits sur lesquels se dandinent la création, entre im-perceptible, et trop perçu, sans temps mort ni repos. C’est un jazz qui fourmille, qui nous lance parfois ses notes au kilo, qui va vite, grimpe aux rideaux pour en redescendre aussi vite, qui martèle, superpose, se perd, nous perd parfois et nous rattrape au hasard. Pas de confort moelleux, pas d’accompagnement douillet. Les compositions offrent de beaux thèmes notamment dans les ballades où affleure l’émotion portée par un saxophone remarquable et se font absorber dans la fureur forcenée, la superposition des développements. Les propos du slameur Marco Codjia, tendus sur la vie de Coltrane, rajoute une lumière à ce kaléidoscope hypnotique.

C’est dense, tendu, envahissant. Ça s’insinue partout sans nous demander notre avis.
Et le questionnement s’installe (du moins pour moi…) Qu’est-on en train d’écouter vraiment ?
Des musiciens virtuoses qui se font plaisir en étalant leur virtuosité (de fait ils l’ont !), des à la manière de.. ( Coltrane bien sûr) opportunistes, des créateurs en recherche pour lesquels la notion de succès ou d’échec n’ a pas d’importance, de singuliers défricheurs de notes ?
Je n’ai pas su trancher.. Et c’est peut-être ce qu’ils cherchaient avec ce projet multiforme. Poser question, prolonger les paris de Coltrane…

Pour tous et chacun, noter cette belle association Maquizart dont le programme annuel est une invitation offerte, avec des grands noms et de belles découvertes ( Nowhere, Stéphane Guillaume, Omar Sosa et bien d’autres…).
Le petit val qui mousse de rayons vaut le déplacement !!

http://maquizart.com/

 

 

 

Thomas Bercy trio invite « Doc » Tomachot et Wayne Shorter.

texte et photos Philippe Desmond

Café du Sport, Uzeste le dimanche 15 octobre 2017.

En ce dimanche après-midi d’octobre c’est l’été en Gironde, beaucoup se sont rués à la plage d’autres à la campagne ou même en ville, Bordeaux grouille de monde paraît-il. Alors pour moi direction le Sud Gironde, le Bazadais au bord des Landes girondines. Chemin des écoliers avec l’agréable traversée à moto des vignes du Sauternais et me voilà arrivé à Uzeste. C’est en effet le redémarrage de la saison musicale au Café du Sport chez Marie-Jo et Betty.

Toujours impressionnante l’arrivée dans ce petit village avec cette Collégiale démesurée qui le domine voire l’écrase. Uzeste est le berceau de la famille de Got dont un des membres, Bertrand, devint Pape en 1305 ; charité bien ordonnée commençant par soi-même, il s’est fait ériger une Collégiale en son honneur. Ça ne bronchait pas à l’époque. Elle abrite d’ailleurs son tombeau. Un petit tour à l’intérieur pour se rafraîchir car dehors ça cogne.

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Le Café du Sport est juste en face ; tout ici est en face de tout car ce n’est pas très grand. Un panneau peint sur un mur invite au voyage.

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Dans le bar qui grouille de monde habituellement personne ou presque même pas les musiciens. Ils sont dehors installés sous la tonnelle aux couleurs d’automne mais pour autant pas de « Autumn Leaves » au programme, on va le voir.

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Sympa cette cour qui donne sur un grand jardin un peu sauvage ; fontaine, ruisseau et son petit pont de bois pour arriver vers des jardins partagés. Uzeste c’est cette culture du partage, de la solidarité, de l’écologie, de l’art libre. C’est aussi le foot car au stade voisin ça joue dur devant pas mal de monde. Il en faut pour tous les goûts.

Nous on est là pour le jazz à l’initiative du Collectif Caravan, animé par Cécile Royer, qui a programmé le trio de Thomas Bercy avec comme invité le saxophoniste Guillaume « doc » Tomachot. Membre de l’Occidentale de Fanfare, entre autres, je l’ai toujours raté et le découvre donc ce soir ; avec son look très roots je n’aurais pas pu l’oublier. Avec son jeu à l’alto non plus !

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Au programme une création autour du répertoire de Wayne Shorter ; une création me direz-vous et bien à ce niveau oui car il faut s’y frotter à cette musique riche et complexe, il faut du travail pour s’en approprier les nuances et les fulgurances. Wayne Shorter à qui Miles aurait dit avant de mourir « It’s your turn » est un musicien majeur du jazz moderne. Du quintet de Miles Davis à sa propre formation en passant par le mythique Weather Report il a créé nombre de titres qui font partie de la grande histoire du jazz, pas des standards stricto sensu – les puristes les définissent comme étant des airs des comédies musicales de Broadway – mais des références pour tous les musiciens de jazz.

Thomas Bercy a troqué son e-piano contre un vieux Yamaha droit complètement décapoté et équipé de micros dynamiques,

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Jonathan Hédeline a bien sûr sa contrebasse à 5 cordes couleur miel

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et Gaëtan Diaz est installé derrière une simple jazette.

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Ça commence fort avec « Black Nile » dans lequel le Doc se jette à l’eau ; un phrasé inspiré très fluide et volubile, un timbre d’alto très chantant il est presque inquiétant à voir jouer tant il est sous tension, le visage écarlate, les veines gonflées prêtes à exploser. Il donne vraiment beaucoup notre Wayne Shorter du soir. Tomachaud, Tomashow. Il enfile les chorus avec une énergie hallucinante et derrière lui ça galope.

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Jonathan Hédeline ne se ménage pas prenant quelques chorus délicats pour faire retomber la fièvre ; il me dira que lors de ces deux heures de musique engagée il n’a même pas eu le temps de sentir la fatigue tant la concentration était nécessaire.

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Gaëtan Diaz en plus du beat à tenir nous a aussi tissé de la dentelle, utilisant tous les éléments de sa jazette, des peaux aux cymbales en passant par les bords, les supports, osant même des chabadas sur la vis papillon de sa ride. Deux solos – des soli pour les italophones – magnifiques dont le second particulièrement inspiré. Pourtant il est malade ; je n’imagine pas en bonne santé ce que ça aurait pu donner…

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Thomas Bercy égal à lui-même a lui aussi tout éclaboussé ; cette main droite si alerte, si précise, si musicale, cette main gauche percutante, violente parfois, dans le rôle d’Herbie ou de McCoy avec sa propre patte bien sûr il est un plaisir à voir et entendre. Il n’a pas choisi systématiquement les titres les plus célèbres, il est un vrai artiste, un créateur pas un répétiteur ; toujours à proposer des nouveautés pour ne pas lasser son public et le surprendre me confie-t-il. Mission accomplie Thomas, c’est pour ça qu’on revient toujours.

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Depuis le milieu du concert le voisin est là à écouter et apprécier visiblement. D’ailleurs, pour le rappel, Gaëtan lui laisse son tabouret et ses baguettes. A notre connaissance américaine installée à notre table, un peu intriguée, mon ami Alain explique, pour faire court, que ce batteur a joué à l’époque avec Stan Getz – les ricains il faut les impressionner – ce qui la laisse coite ; en l’entendant elle a de suite compris pourquoi. Vous l’avez reconnu ce batteur c’est bien entendu Bernard Lubat, toujours au top.

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Mon dieu qu’on est bien sous cette tonnelle, les enfants au fond du jardin jouent et crient, l’après-midi s’étire doucement hors du temps ; profitons-en, les prochains concerts ici seront à l’intérieur mais tout aussi chaleureux.

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Set list :

Set 1 : Black Nile – Oriental Folk Song – Ana Maria – Go – Orbits – Juju

Set 2 : Children of The Night – Nefertiti – United – Infant Eyes – Yes or No.

Rappel : Witch Hunt avec Bernard Lubat

NB : Ils seront avec le même répertoire à la Belle Lurette de Saint Macaire samedi 21 octobre à 21h30 mais avec cette fois Pierre Maury au saxophone.

C’est la rentrée à la Belle Lurette : Bercy/Dubois/Lubat et du slam !

Texte et photos Philippe Desmond.

La Belle Lurette, Saint Macaire le 8 octobre 2017.

C’est la rentrée du Collectif Caravan à la Belle Lurette de Saint-Macaire. Toujours plein d’idées il a concocté un programme révolutionnaire pour ce dimanche avec la célébration des 100 ans d’octobre 1917, la révolution russe. Quelqu’un arbore même un magnifique sweat CCCP. Autour de Thomas Bercy (p) et Jonathan Hédeline (cb) et puisqu’on évoque la révolution on ne pouvait pas se passer de Bernard Lubat, cette fois à la batterie. Au sax Julien Dubois pour son esprit d’avant-garde et originalité du jour, le slameur Marco Codjia qui anime les sessions slam du Quartier Libre à Bordeaux.

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Avant le concert octobre 1917 ce dernier nous explique un peu l’origine du slam, cette poésie libre, ouverte à tous, que l’on scande -ou pas – qui fait l’objet de tournois, de compétitions si l’on peut dire sur toute la planète. Ne pas confondre avec le rap ou le hip-hop. Marco est slameur et surtout auteur. Il va nous slamer avec un flow impressionnant un poème de sa composition « L’homme crocodile » une allitération de mots en « cr » pleine de rythme mais aussi de sens. De la haute voltige.

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Après l’intervention d’une slameuse avec un texte très noir sur Bordeaux qui donnerait presque envie de quitter la ville place au musiciens que Marco va accompagner pour ce qu’on appelle une performance.

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Sur deux longues suites dont un hommage à Coltrane, l’apport du slam sur la musique, un jazz très libre pour ne pas dire free, va apporter une touche inattendue et vraiment intéressante.

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Textes engagés, musique d’avant-garde, c’est ça le jazz, on l’a déjà dit, le renouveau permanent.

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Développements libres de Julien Dubois au sax alto, rythmique nerveuse de Bernard Lubat à la batterie assouplis par la rondeur de la contrebasse et les nappes aux claviers.

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Sur la terrasse comble, les gens ayant annexé une partie du parking, une fois la surprise passée on apprécie. Il faut dire que le public fidèle à ces après-midis de jazz est ici friand de découvertes. Ce lieu pour ça est admirable et insolite.

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A l’intérieur de la Belle Lurette une expo photos de Kami intitulée « About men and politics » accrochée jusqu’au 30 décembre et consacrée aux manifs souligne l’esprit engagé et citoyen du Collectif Caravan. Une remarque qui n’engage que moi, le tarif des photos paraît décalé par rapport au sujet qui relate souvent des revendications liées au pouvoir d’achat.

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La deuxième partie de l’après-midi est consacrée à la jam habituelle et là les instruments sortent de partout pour enfiler les standards avec des musiciens de tous âges et de tous niveaux ; une vraie jam ouverte, le blog en a souvent parlé. Celui qui souffle dans son bugle est le même que celui qui a fait le Sainte Croix du Mont que je suis en train de siroter, il n’y a qu’ici qu’on peut voir une chose pareille ! Première jam de la saison et certainement dernière en plein air avant de s’entasser dans la chaude ambiance de la Belle Lurette chaque premier dimanche du mois.

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Alors souhaitons une belle saison au Collectif Caravan qui organise le 28 octobre à Monsaguel (24), en association avec le Maquizart, un concert du Coltrane Jubilé intitulé « Orphée »

Coltrane Jubilé Quartet
Thomas Bercy – piano, compositions, arrangements et direction artistique
Maxime Berton saxophones ténor et soprano
Jonathan Hedeline  contrebasse
Gaétan Diaz  batterie

Avec la participation de
Bernard Lubat causerie & batterie
Claude Magne danse contemporaine
Marco Codjia slam
Sébastien Arruti – trombone

La nuit insoliste, Uzeste

Par Alain Flèche, photos Alain Pelletier

Samedi 19 août 2017, soir

Soirée de clôture de la 40ème édition du festival artistique d’Uzeste. Le concept est une promenade, plus ou moins guidée, autour du village, avec musique, acteurs, pyro, et plein d’autres trucs ! Je ne promets pas de ne pas en oublier, ni de les avoir tous reconnus, ni de raconter dans l’ordre. Mais quel désordre (l’ordre moins le pouvoir !). Au coin d’une place, d’un bois, d’une rue… nous croiserons :

Jérôme Rouger, Jacques Bonnafé, Gilles Defaques, Raphael Quenehen, Sylvain Darrifoucq, Valentin Ceccaldi, Fabien Gaston-Rimbaud, Léa Monteix, le parti Collectif, Laure Duthilleul, François Corneloup, Gael Jaton, Polo Athanase, Nenetto, Alys Varasse, les “Imaginasons” de Patrick Deletrez, Fawzi Berger, le Scrime…

Rendez-vous dans le parc, accueilli par des sons synthétisés par ordinateur. Toute proche, une scène. Sketch sur la relation acteurs-auditeurs,  le 1er rang est responsable du résultat du show, en ce qu’il filtre et réagit sur les informations, soit en les acceptant, soit en faisant écran. Je pense, dorénavrant,  éviter ces places, pourtant tentantes. En fin de diatribe loufoque (et otarie on a ri), à grand renfort de gestes genre “hôtesse de l’air  jouant des bras et des mains pour diriger les voyageurs en cas de…”, le public est séparé en deux énormes groupes qui se dirigeront dans des directions différentes. Avons nous tous vu les mêmes intervenants ??? Quoiqu’il en soit, on y va ! Des lumières, des feux partout, dans les bosquets, près de la rivière, des chants, des textes dans des endroits improbables.

En fait, dès la seconde “vraie” intervention, nous nous rendons compte que nous sommes bien plus nombreux que prévu, et tant pis pour ceux qui traînent la patte, ils ne  verront ni n’entendrons tout de ce spectacle sans cesse enchaîné et renouvelé. Sax et mandoline dessous un petit pont, musiciens en mouvement, notes furtives, tambours au loin. Des relents de musique jouée ailleurs, un violoncelle devant nous accompagne les sons diffus. Nous avançons, des rythmes créoles se précisent. Juste des voix. Du “bélé”, chanteurs cachés dans les taillis, des lampes suspendues aux arbres agitées par des mains invisibles, lumières et ombres qui se confondent. Au bout du parc, une impasse. Un mur, un oeuvrier nous apostrophe, nous encline à lire, à hurler tous, le graffiti inscrit sur le mur : “complot commun” ! Puis mouvement général droit sur le mur… en cartons, qui seront érigés plus loin, au milieu d’un délire de sons, de bruits, de musiques, de textes, où tous se demandent ce qu’ils doivent faire… mais ils le font, dans tous les sens, gloire à l’insensé !  ! Une vingtaine de tambours, caisses, percussions, crécelles et autres emmènent maintenant le troupeau, tel le joueur de flûte de Hamelin. Tous semblent être dépassés par cette marée (où on se marre bien), mais, bon enfant, elle joue le jeu au milieu des multiples feux de joie, d’artifice, follets, qui s’illuminent à chaque instant. Sur un pré, des lettres géantes : 40 ESTEJADA DE LAS ARTS… enflammées ! Tambours toujours. À l’angle d’une rue, fenêtre allumée à l’étage. Solo d’une guitare libérée de codes. Arrive une grue charriant une palette, dessus : une batterie qui donne la réplique à la gratte bis are.

On reprend la route. Tambours, feux, des instruments parcourent en courant la longue procession. Croche-pied pour la pensée qui n’a que faire ici. Il suffit d’être, pour ne pas s’emmêler les oreilles. L’instinct ! Le lâcher prise du connu est de rigueur pour ne pas trébucher sur des idées reçues, ou fixes, en tous cas inutiles ! Autre fenêtre : une jeune femme récite, plein de charme, un texte-manifeste magnifique du grand poète  gascon Bernard Manciet  . .  Pas loin, une batterie explose de joie. Un solo plein de fougue, de feux qui éclairent Louis, ricochent en même temps que les baguettes sur les cymbales. Encore des feux, des sons éparses partout, des cris, des rires, et nous arrivons en face de “l’Estanimet” où nous attend un piano, monté sur des palettes, des bougies se balancent au-dessus. Le grand Maitre d’ici officie. Bernard Lubat nous gratifie d’une aubade flamboyante en guise d’au-revoir. Tout doit se finir en chants et danses. C’est l’heure du bal. À la bonne heure ! Pas de risque de fausse note, ce n’est pas du “baloche” de banlieue ! On est chez les grands là. Alors, rien de moins que le fabuleux groupe nantais pour faire se dandiner les ours en goguette, refusant d’en finir avec la fête. Et c’est donc les musiques de Papanosh que nous emporterons dans les oreilles comme dernières fleurs de ce bouquet de bonheur que nous a offert ce festival, dernier grand bastion artistique contre la bêtise généralisée. Vivement l’année prochaine !

Uzeste : Jazzmosphère… suite

 Par Alain Flèche, photos Alain Pelletier

 

Uzeste, jeudi 17 Août 2017

C’est une soirée dédiée à John Coltrane à laquelle nous convie Mr Loyal : Bernard Lubat. En guise de présentation, il nous rappelle qu’un hommage ne consiste pas à copier, mais à poursuivre…

1ère partie : Coltrane Jubilé Quartet projet de Thomas Bercy (Piano), accompagné de Maxime Berton (Saxs), Jonathan Hedeline (Contrebasse) et , Gaétan Diaz (Batterie) 

Plus une revisitation, une nouvelle (actuelle) interprétation du monde musical de Trane, qu’une prolongation. Un “Giant Step” “arrangé”, tempo élastique, des libertés prises dans les suites harmoniques, réappropriation d’un thème emblématique, même si son auteur dut admettre que cette voie le conduisit à une impasse… n’empêche, bel exercice où nos 4 talentueux trublions se placent comme dignes héritiers du majestueux legs laissé trop tôt en chantier par le génial saxophoniste regretté. Puis des compositions originales, même si les 3 notes du thème de “A Love Supreme” restent le fil conducteur de cette prestation. Pourtant c’est plutôt un son post-bop, “60/70 qui en ressortira. Le piano exulte, envolées lyriques, gros travail de la main gauche omniprésente jusqu’à être percussive, sans pour autant, copier le style “blockcords” de McCoy Tyner. Le contrebassiste ressemble  plus  à Dave Holland qu’à Jim Garrisson (ou à Mr P.C.) – tant physiquement que dans le style – et c’est tant mieux ! C’est de l’air, de l’espace ! La batterie ? En place ! Sûr, ce n’est pas Jones non plus, mais… Y a le son nom de nom ! La pulsation des tambours battants battus est là, pas question de s’endormir ! Enfin : le sax, bien sûr. Jeune émulation. Gros potentiel. Se réclame  autant de Rollins que de Trane, et, in fine, la bataille des “ténors fous” n’a pas eu lieu. Tant l’un doit à l’autre.

Nous sommes tous sous le charme. Même si… nous en reparlerons.

 

2ème séance : Bernard Lubat (Piano)/Luther François (Sax et flûte)

Rescapés de la soirée de folie de lundi. Le gascon v/s  Le martiniquais. Que le meilleur gagne, y a pas de perdant ! Et allons-y jeunesse, roulez petits bolides ! Démarrage petite foulée, mise en oreille, mise en esprit. On va voir un peu de tous les côtés comment ça marche, et ça cavale, grave ! On le sent, il va se passer quelque chose, de rare… et puis voilà, ça enchaîne, direct : Naima. Là, on y est. Sans doute ce qui manque peut-être encore un peu aux précédent groupe, une forme de maturité. Un petit nuage se dessine, il y a de la place pour tous… et en voiture ! Promenade dans (et avec)  les étoiles. Ça chante, ça pétille. Tout est là, rien à jeter. L’âme de Trane nous envahit  dans une jouissance éternelle. Pour finir le set, Lubat attaque son piano par le début de l’histoire : c’est stride, ça part dans tous les coins, comme Jacky Byard aimait à s’y frotter. Le sax ? On entend Shepp, le digne successeur, Henderson, bête à part, son unique. De folie.

Avant la fin du morceau, tout le monde est debout. Heureusement, nous sommes à même la terre dans ce beau parc où est montée la scène, sinon, je ne pense pas que les sièges eussent résisté à la montée de fièvre convulsive qu’induisirent les deux fous d’amour du bel œuvre qui nous enchantèrent en convoquant le souvenir très présent ce soir, du Maître Spirituel du saxophone, toute époque, tous styles confondus

 

3ème couche : François Corneloup (Sax bar.)/Simon Goubert (Batterie) 

Le grand François, à la hauteur de son éléphantesque instrument, éternel sourire ravi, rejoint Simon  qui accordait ses fûts. Quelques lignes d’approche sinusoïdale, clins d’œil complices furtifs et, se découvre à nouveau, parcimonieusement, puis de toute évidence : Naima ! Si ! Encore plus fou, plus déstructurée, un p’tit tour à côté, ailleurs, à presque se perdre, mais non, retour aux armes honnit ! Embarqués dans un vaisseau de rêve, souffle des auditeurs retenu afin de n’en modifier le parcours tellement parfait ! C’est un flot d’amour pur qui se déverse sur nous, à en pleurer de bonheur. Une excursion un peu plus lointaine, les accords se transforment de proche en proche, juste avant de s’évanouir dans l’infini du cosmos, c’est cette bonne chère vieille “Femme Seule” (Lonely Woman) qui nous rend visite. Soirée hommage ? Ornette Coleman y est invité. Et personne ne le poussera du pied, du coude ou de l’esprit. Bienvenu petit grand Homme. Même si je n’ai souvenir de rencontre entre les 2 héros, nous n’oublions pas l’album “The Avant-Garde” (Trane et Don Cherry) où le ténor reconnaît l’altiste comme compagnon de libération. Figurez vous que c’est avec un bout de chanson de la grande Juliette Gréco que nos amis prendrons congé. Perdu, reconnu, retrouvé… on s’est, on sait. Tout. No comment. L’histoire parle d’elle-même. Sarabande furieuse. Les peaux tonnent, cymbales éclatantes, le pachyderme s’élève vers des sphères lointaines qu’il rapporte jusqu’à nous. Rien n’est sphère mais… il faut le sphère… sphère, mon c.. atmo, à nous, à eux, à tous !

Ébahis, comblés, heureux, ovation énorme pour tous ceux qui nous ont régalé de leur don de magiciens du son, de l’air, du feu !

Alors, faut bien, bouger, se quitter, voir ailleurs… d’ailleurs, sur le chemin : Café de sports, chez Marie-Jo. Nous attendent, en s’occupant à jouer, les joyeux animaux du Quartet de début de soirée. Le répertoire : McCoy Tyner. Beaucoup de monde s’est déjà arrêté. Ils ont bien fait ! Se désaltérer d’un bon p’tit coup de rouge, d’une rasade de notes qui glissent dans les oreilles comme le “Graves” dans le gosier. Ambiance très chaleureuse. Intime. 1(one) Time comme dit André (Minvielle). Le sourire reste figé sur nos lèvres, encore du bonheur, de la joie d’être ensemble. Bien plus détendus que sur la scène du parc,  les musiciens provoquent et partagent notre plaisir de se retrouver à nouveau ensemble. Pour un instant encore. Pour la nuit, pour la vie. Pour toucher du bout de l’âme, le centre d’où tout jaillit !

Une soirée à l’Uzestival Hivernal

Vendredi 3 mars à l’Estaminet d’Uzeste.

Le festival Uzeste Musical attire une foule d’amateurs de jazz et de musiques à la marge au mois d’août de chaque année, cependant les sessions hors saisons sont des instants partagés en petit comité mais la surprise et l’émerveillement sont souvent au rendez vous.
La soirée commence par une lecture improvisée des notes prises par Bernard Lubat sur les sujets habituels qu’il affectionne, à savoir, la consommation, l’être humain et bien sûr la musique vivante. Ce “débloc’note” est ponctué de citations afin d’amener le spectateur à approfondir sa réflexion de retour chez lui. Il développe aussi la volonté de garder des traces de ces instants d’improvisations qui vont se succéder ce soir sur la scène de l’Estaminet. En effet, les prestations vont être enregistrées pour le label Labeluz (collection Les Dialogiques).
Michel Portal, que l’on a quelque peu entendu en coulisses, pendant la fin de la causerie de Bernard Lubat arrive sur scène.
Quatre faces à faces vont se dérouler devant nous.
Le premier invité est Louis Lubat, donc un duo batterie vs clarinette. Départ tonitruant pour le batteur qui dégage une puissance dans laquelle la clarinette basse vient à merveille trouver sa place.Le second morceau du duo est dans la même veine, force, maîtrise, écoute de l’autre et toujours ce chaos rythmique incroyable.
Le deuxième rencontre se fait avec Fabrice Vieira. Des expérimentations vocales se mêlent au son grave et lourd de la clarinette de Michel Portal. Quelques touches de guitares accompagne cet échange. L’aspect électronique, par la transformations de la voix de Fabrice Vieira par un dispositif technique, fait de cet échange un pont inter-générationnel, au niveau de l’utilisation des procédés.
Deux passages d’improvisation solo de Michel Portal viennent avant l’ultime duo de cette soirée, avec bien sûr le maître des lieux, Bernard Lubat. Ce dernier investit le piano, qu’il a, au préalable, quelque peu transformé. Très grande complicité entre les deux musiciens qui se côtoient depuis une quarantaine d’années et qui ont ce plaisir communicatif de jouer ensemble. Une sorte d’explosion vient clore leur morceau…on pense à un problème technique, tellement les artistes nous avait amené dans une parfaite harmonie. Le fait qu’ils rebondissent aussitôt, sans qu’aucun technicien ne vienne chercher la cause du problème, nous fait penser que cela faisait partie de la collaboration. Par contre, qu’en est il de ce réveil d’antan qui a sonné sur scène pendant le duo avec Fabrice Vieira ?


L’ensemble des musiciens se retrouvent ensemble pour un dernier moment de complicité où une nouvelle fois Louis Lubat livre une prestation dantesque alors que son père est aux claviers. Fabrice Vieira continue son exploration vocale, et tous sont accompagnés par Michel Portal, véritable chef d’orchestre de la soirée.
L’Estaminet se transforme ensuite en lieu de discussion entre Bernard Lubat et Michel Portal qui se remémorent les souvenirs de leur rencontre et d’autres anecdotes sur leur carrière respective.
Merveilleuse soirée où l’on assiste à un moment unique, à un instant de création. Les citations concernant “La musique à vivre” de l’introduction ont trouvé une formidable démonstration. Et s’il y avait le même type de collaboration, sous forme de jeux de miroir, entre Benat Achiary et des artistes de la sphère d’Uzeste ?

Uzestival, vendredi 21/10/2016

Les tambours de l’imaginaire

Par Stéphane Boyancier (texte et photos)

Après une 39ième édition cet été d’Uzeste musical , où l’on a pu voir, entre autres, Serge Teyssot Gay accompagné de Joëlle Léandre, l’Uzestival automnal 2016 nous ouvre ses portes depuis le 20 octobre 2016.

Ce vendredi 21 octobre à l’Estaminet d’Uzeste, Bernard Lubat se livre à une nouvelle expérimentation sonore qui est encore au stade de projet et n’a pas encore fait l’objet d’un enregistrement sur un support physique. L’idée est que Bernard Lubat joue du piano acoustique et que les sons de celui-ci lui soient renvoyés après le passage dans un ordinateur piloté par Marc Chemillier. Se crée alors un dialogue entre les notes originales du pianiste avec toute l’émotion qui transparaît à travers elles et ses mêmes notes malaxées par l’informatique. La chaleur du piano s’affronte avec la froideur mathématique de l’ordinateur. Deux univers en opposition, en discussion, en complémentarité. Cette expérimentation est vue comme un jeu entre les deux artistes, une joute pianistique ou chacun amène son élément. Bernard Lubat fournie la matière première et Marc Chemillier la transforme, l’augmente, met son grain de sel dans le processus de création et la renvoie à l’expéditeur qui, à son tour, lui redonne de nouvelles notes à travailler. Le plaisir d’agir, de jouer sans s’interroger sur la finalité, se laisser aller au processus de création en toute liberté. Un set d’une vingtaine de minutes qui se termine par la lecture de quelques mots extrait du petit calepin de citations de Bernard Lubat avant la mise en place des « tambours de l’imaginaire ».

Le concept est de réunir cinq batteurs d’horizons différents qui vont nous faire découvrir leur univers à tour de rôle pour finir en quatuor de batterie sous la baguette du maître des lieux.

Le premier a monté sur scène est Jérémie Piazza. Il s’agit là d’un solo de batterie, mais pas de ces solos qui interviennent souvent en fin de concert où le public est entièrement acquis à la cause du groupe, un solo qui part de zéro et qui va nous amener en profondeur dans la personnalité de l’artiste. Jérémie Piazza commence tout en douceur, totalement habité par son instrument, pour progressivement nous guider dans son monde et nous ramener tranquillement par des percussions à mains nus sur sa batterie.

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Place maintenant à la batterie horizontale de Mathias Pontévia qui dès son installation sur scène donne le ton et nous entraîne dans une ambiance oppressante, lourde et chaotique. Il joue à l’archet sur une cymbale recouverte de papier aluminium, racle par la suite cette même cymbale sur sa grosse caisse horizontale, active en permanence la pédale venant la frapper… La musique est souvent synonyme de voyage, de détente, elle est là tout son contraire mais le bonheur de se sentir transporté dans cet univers angoissant n’est pas désagréable car c’est la preuve que l’on est entré en communion avec l’artiste et c’est bien là l’essentiel.

Troisième à venir sur la scène de l’Estaminet, Bernard Lubat qui remplace son fils souffrant. Le moment le plus jazzy de la soirée avec des clins d’œil à l’acid-jazz grâce a la présence d’un pavé électronique qu’il joue en même temps que sa batterie « classique ».

Avant dernier à se présenter devant le public et le plus jeune de la troupe, Emile Rameau nous livre une démonstration de sa technique et de sa rapidité. Les frappes se succèdent à toute vitesse qui rappelle les auditions du film Whiplash, qui retrace le parcours d’un jeune batteur désirant intégrer un orchestre renommé.

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Vient enfin Fawzi Berger dont la batterie trône sur le devant de la scène augmentée de nombreux accessoires. Divers objets vont agrémenter son jeu, de petits jouets viennent parcourir les fûts, le siège du batteur faisant même parti intégrante du morceau. Plus accès sur la percussion que la batterie proprement dite, Fawzi Berger nous amène dans des climats de musique du monde tout en douceur et légèreté pour finir cette présentation de nos cinq batteurs du soir.

Tout le monde rejoint la scène pour un moment d’échange et d’improvisation à quatre batteries sous les ordres de Bernard Lubat qui donne les lignes directrices tout en laissant libre cours aux différents protagonistes.

Véritable moment de liberté artistique, cette soirée à l’Estaminet d’Uzeste nous fait entrer dans l’arrière boutique de la création artistique. On vit des moments d’improvisations, de musique vivante dans un lieu avec une âme qui déborde d’énergie créatrice et qui rend curieux. Encore des concerts cette fin de semaine avec la présence de François Corneloup le jeudi 27 octobre 2016.

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Stéphane Boyancier

http://www.uzeste.org