Ouverture du Comptoir Éphémère

par Philippe Desmond, photos Philippe Marzat.

Bordeaux, mercredi 4 octobre 2017

Un endroit quasi historique

Le Comptoir du Jazz a une longue histoire. Créé en 1997 en même temps que le restaurant mitoyen « Le Port de la Lune » par Michel Daroque – et sa moustache à la Dali – il a vécu après la vente par ce dernier en 2011 des moments compliqués et pas toujours glorieux, notamment une fermeture pour mauvaise gestion, ce qui est un euphémisme… Musicalement par contre il a connu des nuées de soirées remarquables et des moments inoubliables de jazz et de blues.

Il y a deux ans suite à une prise de contrôle par des personnes proches du monde du Rugby bordelais, le Comptoir avait essayé de changer de nom pour « le Club-House », dénomination qui n’a guère convaincu, la communication se faisant toujours avec ce nom suivi de « ex Comptoir du Jazz » et la mayonnaise sport/musique n’a jamais vraiment pris malgré une programmation régulière de qualité.

En mai dernier l’affaire étant disponible Benoît Lamarque et sa société Arcadia Ego, déjà gérants du Caillou, ont décidé d’investir le lieu pour le relancer. De nouveaux noms ont été évoqués dont « le Pastorius » en hommage à Jaco, ou encore « l’Abattoir » en référence aux anciennes installations voisines ; mais avouez qu’envoyer des musiciens à l’Abattoir aurait pu être mal pris par ceux-ci ! Finalement au regard du passé du lieu, de sa notoriété et des habitudes des Bordelais il a été décidé de garder le nom « Comptoir » en y ajoutant le qualificatif « Moderne ».

Vers la démolition du lieu

A Action Jazz, un peu au courant de l’affaire, nous en étions restés à cette dénomination jusqu’à que commence à poindre de la communication avec « Le Comptoir Ephémère ». On a compris de suite. L’établissement se trouve dans un quartier en pleine transformation urbaine et allait en faire les frais. Effectivement en juillet Benoît Lamarque a appris par le propriétaire des murs que le lieu était voué à démolition, l’obligeant à réduire ses projets à la baisse. Ceci a d’ailleurs créé une polémique assez vive entre différents acteurs dans laquelle nous n’avons pas à nous immiscer, notre rôle étant seulement d’informer le public jazz sur les lieux où il peut vivre sa passion.

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En présence de Fabien Robert adjoint à la culture de la ville de Bordeaux, et devant un nombreux public, le mercredi 4 octobre a donc vu la (re)naissance du « Comptoir Éphémère » et cela pour une durée indéterminée allant de un à deux ans. Alors autant en profiter pour vivre intensément ces mois restants.

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Une exposition des superbes photos de Thierry Dubuc accueille les visiteurs qui découvrent aussi la nouvelle décoration.

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Fini les cadres avec les maillots de rugby tout avachis, place à une déco plus sobre et élégante, des boiseries rouges et noires, des écrans vidéo, une nouvelle sono, un bar réaménagé et surtout une nouvelle scène ! Celle-ci était jusque là engoncée entre un mur et un énorme poteau, ressemblant plus à un tunnel dans lequel s’entassaient les musiciens ; le simple fait d’y avoir ajouté une avancée l’a métamorphosée. On se demande comment cette solution n’avait pas été trouvée avant.

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La programmation du lieu devrait être plus éclectique gardant sa forte couleur jazz mais avec aussi de la chanson, de la danse, du cabaret et cela du mercredi au dimanche. Musique du monde aussi notamment pour cette soirée inaugurale avec Ceïba présentant son nouvel album « Tout Va ». Voir sur le Blog Bleu du 29 septembre le compte-rendu du concert au Rocher.

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Alors pour une fin heureuse il faut donc profiter de ces dernières heures du « Comptoir » qui disparaîtra sous les coups de bulldozer d’ici peu. Quand ? Nul ne le sait !

https://comptoirephemere-bordeaux.com/

Galerie photos d’Alain Pelletier :

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Shekinah Rodz à l’indispensable Caillou

par Philippe Desmond

C’est le cœur de l’été, des festivals de jazz partout dont le plus gros à deux heures et demie – et pas mal d’euros de péage – de Bordeaux mais toujours le Caillou qui maintient son rythme de 4 concerts par semaine, comme toute l’année, une balise rassurante vers laquelle on revient après être parti au large.

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Cet été après des années de vicissitudes réglementaires enfin réglées, tout se passe à nouveau dehors quand cette météo capricieuse le permet. Un fil rouge pour cette saison, parmi une programmation riche et éclectique, les chanteuses et le Jazz Ladies Festival. Mais on ne peut pas être partout et je n’aurai vu que Charlotte Wassy en duo chant piano ; impressions mitigées, bonnes concernant la qualité de sa voix et sa présence, plus mesurée quant à la nature des arrangements trop dérangés des standards proposés.

Le concert de l’australienne Hetty Kate – amusant non ? – a lui été très réussi, devant un public nombreux alors que le Saint Emilion Jazz Festival avait déjà aspiré pas mal de monde ; celui qui m’a dit ça n’est peut être pas très objectif mais je lui fait confiance car ce n’est pas un fanfaron, c’est un artiste, un vrai. C’est Olivier Gatto qui accompagnait ce soir là Hetty avec d’autres musiciens bordelais.

La transition est faite car ce soir c’est lui qui est aux manettes et cette fois avec sa chanteuse favorite, sa dame de cœur Shekinah Rodz ; deux valeurs très sûres de la scène bordelaise et internationale ce qu’il ne faut pas oublier ; leur notoriété rayonne bien au delà de notre satanée rocade ! Au piano Loïc Cavadore toujours trop rare par rapport à son talent et aux baguettes le fidèle Philippe Gaubert très investi dans l’association Music [at] Caillou. La terrasse est bien remplie au pied de la désormais célèbre scène-remorque.

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Venir au Caillou en été c’est un moment paisible, décontracté, on est en ville mais déjà un peu à la campagne les pieds sur des dalles ou la terre, l’herbe y est parfois folle, les tables n’y sont pas alignées ; loin des convenances guindées de certains endroits ici on vient pour passer un bon moment ; on y mange bien et comme dit l’autre « quand la musique est bonne », ce qui est la norme ici, tout va bien.

Olivier Gatto et Shekinah ont plusieurs projets en cours, la finalisation d’un album commencé cet hiver avec le Spiritual Warriors Orchestra, des musiciens de haute volée – voir blog fin janvier et début février – et « Alma Caribe 5 » et son All Stars de la scène bordelaise à la rentrée.

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Ce soir ils ont venus faire ce qu’il font si bien, nous régaler de standards mis à leur sauce et magnifiés par l’éclatante Shekinah. Au chant, à la flûte, au sax alto, au soprano elle n’arrête pas de nous surprendre sur des morceaux qu’on pourrait penser trop familiers. « Little Sunflower » de Freddie Hubbard par exemple et sa joyeuse et douce mélodie, ce qu’elle y fait à la flûte est remarquable, soufflant, chantonnant, gémissant dans le bec, à la Roland Kirk me souffle Dom Imonk.

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« Body and Soul » classique des classiques, elle se l’approprie vraiment, quant à « What’s Goin’ On » de Marvin Gaye la version du quartet est de toute beauté. Et oui Shekinah n’est pas toute seule, « derrière », ou plutôt ici à côté, Olivier et ses grosses cordes noires y va de son chorus plein d’émotion comme l’histoire que relate ce titre dont la chaleur du sax alto masque la dramaturgie. Loïc Cavadore en sideman excelle, s’impose parfois alors que me dira t-il il n’entend pas très bien le son du groupe. Pour nous c’est parfait. Même remarque de Philippe Gaubert qui va jouer tout en retenue notamment sur un solo plein de délicatesse lui l’habituel puncheur.

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Dans « God Bless The Child » Shekinah révèle à ceux qui la découvrent tout son talent et toute sa puissance, habitée par ce titre ; les conversations s’arrêtent, les fourchettes se posent, il se passe quelque chose ; God bless Shekinah !

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A la pose une avalanche de fromage recouvre notre table ; il doit y avoir des vaches et des chèvres dans le Jardin Botanique et ils écoulent le stock. La soirée est douce, enfin, on passe un bon moment. Cet hiver aussi on en passera d’autres ici mais dans l’ambiance surchauffée de la salle très souvent bondée.

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Un « Summertime » très arrangé, puis une élève de Shekinah – et oui elle donne des cours pensez-y – qui monte sur scène chanter la peur au ventre, un final avec « Thieves in the Temple » de Prince version Herbie Hancock et voilà une soirée sympa comme sait en proposer le Caillou qui s’achève.

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Merci à Benoît Lamarque et son équipe d’entretenir cette flamme musicale bordelaise et en plus il aura bientôt une bonne nouvelle à annoncer…

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http://lecaillou-bordeaux.com/jazzATcaillou/jazz-a-bordeaux/

https://www.atevenements.com/

 

 

Tom Ibarra Quartet au Caillou le 28/05/16

Par Dom Imonk, photos Thierry Dubuc

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Tom Ibarra Quartet

Il n’y a pas que le Petit Poucet qui sème des cailloux pour retrouver son chemin, Tom Ibarra fait ça très bien aussi, il en a même retrouvé un gros, le Caillou du Jardin Botanique, dans le ventre duquel il s’était déjà produit il y a à un peu plus de trois mois, avec un quartet pour moitié renouvelé, se cherchant encore un peu, mais qui annonçait la couleur future du groupe. C’est le dernier concert du Printemps de Music [at] Caillou, avant que ne démarrent les très attendues Estivales dès le 1° juin. Beaucoup de monde pour cette ultime soirée, il y en a dedans, qui se régalent déjà de mets gouteux et de fins élixirs, d’autre préfèrent le grand air, mais les oreilles aux aguets. Le quartet c’est donc toujours Tom Ibarra à la guitare et aux compositions, Pierre Lucbert à la batterie, Christophe de Miras aux claviers et Jean-Marie Morin à la basse électrique. Ils sont tout sourire, pas de stress, mais aux regards entendus que l’on croise, quelque chose nous dit qu’on va passer une soirée mémorable, si l’on se souvient du feu qu’avaient mis début Mai ces quatre diables au Siman Jazz Club, dont on salue au passage l’équipe de passionnés.

Un premier set particulièrement riche a mis le public en condition, en piochant des thèmes de « 15 », l’album de Tom sorti fin 2015. L’énergie du live transfigure les « Be careful » , « Mr Chat » et autres « Thank you Bob » (dédié à Bob Berg). Ils sont développés et dévoilent à chaque fois une âme neuve, alors qu’on se délecte des petits nouveaux, de vrais brûlots, qui se rodent au mieux comme« I’m sick », « Question », « Inside » et « My Red Book », envoutante allusion au projet « Jazz India » dont on reparlera. Autant dire que ceux qui ne connaissaient pas en ont pris pour leur grade et sont repartis le cd dédicacé sous le bras, même si d’aucuns ont pu trouver le groupe un peu sous-sonorisé au début, mais ça s’est arrangé par la suite. Il est clair que depuis sa refondation, le quartet a gagné en cohésion et en rigueur, ce qui renforce l’impact de la musique, servie par un son de plus en plus affuté et évolutif. Chacun est à sa place pour alimenter le groove d’une musique qui, de façon presqu’imperceptible, précise son essence, parée d’habits jazz-funk, voire soul, en délaissant tant soit peu l’écharpe fusion des tout débuts.

Le deuxième set a carrément mis l’aiguille dans le rouge en ouvrant avec le « So what » de Miles Davis, très pêchu et funky. Mais de petits soucis techniques sur le clavier ont agacé le groove qui, n’y tenant plus, est reparti de plus belle dès les choses réparées par Benoît Lamarque, bienveillant maître des lieux. Résultat des courses, un son gros comme ça, de la patate dans tous les virages et un final sur le « Billie Jean » de Michael Jackson, plus funky que soul cette fois-ci, ingrédients savamment épicés qui ont achevé la conquête d’un public qui n’en revenait pas. Et il n’avait d’ailleurs pas tout vu, car d’autres nouveautés sont venues enfoncer le clou dans le sol d’un Caillou réjouit, comme « The notes », « The Lego », dédié à un fan anonyme, et « Death », autre extrait gorgé de spiritualité, tiré du projet « Jazz India ». C’est un « Mona » au feeling encore renouvelé et plus profond, qui est venu conclure ce set. Morceau mystérieux, le petit secret de son auteur…

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Christophe de Miras et Jean-Marie Morin

Le groupe évolue et murit en mode accéléré. Chaque concert  réserve sa part de surprises et de petits signes témoignent de ces changements, comme par exemple le jeu expert de Christophe de Miras, qui privilégie de plus en plus des envols jazzy, teintés de groove vintage, laissant à Jean-Marie Morin et sa superbe basse six cordes au son de velours, le soin de garder le temple du fusionnel dont ses lignes longues et racées raffolent. Quant à Tom Ibarra et Pierre Lucbert, leur complicité les soude d’une joie évidente de jouer dans l’échange incessant, et chacun sourit sans retenue des trouvailles de l’autre, qui jaillissent d’un peu partout. C’est presqu’un spectacle dans le spectacle. On ressent de plus en plus une sorte de gémellité entre eux, voire une « union sacrée ».  Je chipe « le diamant s’affine » à ma voisine, et c’est tout à fait ça. Du haut de ses 16 ans, Tom Ibarra est, rappelons-le, endorsé par Ibanez, mais son jeu s’est enrichi du soutien de la marque Roland. En effet, il utilise désormais un GT 100 (Boss) qu’il manie déjà à merveille pour offrir un nouveau son particulièrement riche et profond, ceci s’accordant à ravir à son souhait de jouer moins de notes, laissant toute la lumière à celles qui demeurent. Il nous a encore enthousiasmés par la limpide beauté de son jeu, sa justesse, mais aussi par sa direction de groupe très précise. Quant à Pierre Lucbert, c’est un batteur qui impressionne par sa déconcertante facilité à nourrir d’un drive riche et puissant le groove du quartet, et à savoir aussi gérer les accalmies. Alternances de climats parfaitement maitrisées, petits roulements par-ci, gros breaks ajustés au millimètre par-là, bref, ce n’est pas pour rien qu’à 19 ans, il est le plus jeune endorsé de la marque Yamaha, et qu’il a récemment obtenu son DEM Musiques Actuelles avec d’excellentes notes.

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Tom Ibarra

Pierre Lucbert

Pierre Lucbert

Comme si ces quatre garçons n’avaient pas suffisamment mis le feu au Caillou, deux rappels torrides ont suivi, avec « Exotic City » et le « Happy » de Pharrell Williams, qui ont sérieusement ravivé les braises de ce jazz-funk agile et efficace en diable. Et, croyez-le ou non, à peine la scène quittée et une ovation d’un public ébahi, que voici déjà de retour Tom, aux claviers, et Pierre à la batterie pour une sympathique jam improvisée, histoire de remettre le couvert du groove, alors que Christophe et Jean-Marie les rejoignent bien vite. Une sorte d’after-show de folie, dont le grand Prince était friand, on pense très fort à lui. Ne soyez pas tristes si vous avez loupé leurs concerts, le Tom Ibarra Quartet sera le 04 juin à Molières (Dordogne), le 06 juillet au Club House Rugby à Bordeaux (Ancien Comptoir du Jazz), le 23 juillet au Festival de Jazz de Saint-Émilion et le lendemain au Festival de Jazz d’Andernos.  Et le 02 septembre, ils seront de retour au Caillou du Jardin Botanique dans le cadre des Estivales 2016 !

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Tom Ibarra Quartet

Tom Ibarra

Le Caillou du Jardin Botanique