Le retour du IEP 4tet

Texte et photos Philippe Desmond

Le Haillan, mercredi 8 novembre 2017.

Sébastien « Iep »Arruti est un musicien étonnant. D’abord, comme tromboniste il est un expert de cet instrument insolite, qu’on trouve de la fanfare de bandas à l’orchestre symphonique, ce cuivre difficile à manier, « fretless » pour le trombone à coulisse et qui dans ses mains obéit si bien.

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Ensuite comme musicien qui par son éclectisme n’a aucune frontière. On peut l’entendre jammer sur du old jazz New Orleans chez Pépère, jouer du be bop, du hard bop, mais aussi de la pop, du blues avec Nico Wayne Toussaint, voire même du hip hop avec Smokey Joe and the Kids, avec t shirt et casquette et un plaisir visible . Il peut évoluer dans un groupe soul avec le Biwandu All Stars tout comme dans le big band de Franck Dijeau. De ce point de vue il est complet.

Et il est aussi compositeur ! Il y a plusieurs années il avait à cet effet créé le Iep 4tet et enregistré l’album « Behin Bat Zen » signifiant dans sa langue basque « Il était une fois ». Déjà étaient présents Alain Coyral au sax baryton, Didier Ottaviani à la batterie et Timo Metzemekers à la contrebasse. Dès cette époque sa signature musicale était dans la structure de ses compositions : des suites. La « suite auscitaine », la « suite arcachonnaise », la « suite pour Maritxu ». Des morceaux très écrits, complexes, inventifs, une musique parfois brutale, parfois douce, des atmosphères New Orleans puis des développements à la limite du free. Étonnant.

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Ce soir dans l’église du Haillan et dans le cadre des mercredis du jazz de l’Entrepôt voisin c’est un nouveau répertoire qui va être présenté. Un répertoire qui va faire l’objet d’un prochain CD. Sous la lumière bleutée – la note bleue ? – qui colore la voûte de la nef, cette musique disons de jazz, ou contemporaine au sens classique du terme, aux accents NO ou be bop, ou autres, va être proposée à notre curiosité. La première suite se nomme tout simplement (!) « Bransle et variations anachroniques » du mouvement donc et en plusieurs mouvements. On découvre, on pense reconnaître, s’accrocher à des choses déjà entendues et ils nous perdent dans des débuts de transe, nous ramènent.

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La première surprise est le choix d’associer le trombone au sax baryton, le trombone étant pour une fois l’instrument le plus aigu ? Non me dira Sébastien mais parce que j’adore le sax baryton, tout simplement ; ça tombe bien moi aussi. Avec la « Suite impaire au vitriol » les connaisseurs identifient une compositions en trois, puis cinq, voire sept mesures. Pas facile à jouer me diront Alain et Didier, beaucoup de complexité, pas mal de « rendez-vous » à ne pas rater et une grande concentration. Le résultat lui est surprenant, on est familier des chorus successifs de chacun mais l’ensemble sonne différemment, on est vraiment dans la création. Chaque suite possède plusieurs mouvements sur des tempos différents et parfois même des atmosphères diverses.

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Sébastien est un être très intéressant, ouvrant souvent des débats, engageant publiquement ses opinions, il est un homme citoyen. Ainsi au vu de ce qui se passe aux USA depuis quelques mois il a jugé opportun de rappeler ce tragique épisode de 1963 ou le KKK avait commis des crimes racistes à Birmingham en Alabama. John Coltrane avait composé le titre « Alabama » pour la circonstance. C’est Didier Ottaviani qui l’introduit d’une façon magistrale par un solo plein d’émotion, de violence traduisant l’horreur du sujet. Décidément quel batteur !

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De façon plus gai, Iep nous propose la « suite arcachonnaise » écrite en souvenir des vacances passées chez ses grands parents sur le Bassin. Séquence émotion car ils sont là dans l’église, Sébastien redevient petit garçon. Une suite superbe figurant dans le premier album. Des tempêtes de batterie, des éclaircies de cuivres, des arcs en ciel de contrebasse pour évoquer les contrastes de ce lieu magique et les souvenirs d’enfance.

Pour finir voilà une suite très impolie en « hommage » à une personne et dont Sébastien ne tient pas à dévoiler le titre réel ; un indice « Suite pour une c… » . En plus il a de l’humour notre Basque, noir certes ici.

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Bientôt un album pour ce quartet et ces merveilleux artistes que nous avons la chance de cotoyer si près de nous à Bordeaux. On vous tiendra au courant.

Un portrait de Iep : www.actionjazz.fr/gazette-bleue-n16-mai-2016/

Surprenant Serge Moulinier quintet

par Philippe Desmond, photos Philippe Marzat.

Théâtre en Miettes, Bègles le 25 novembre 2016.

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En décembre 2015 lors d’un concert du trio de Serge Moulinier dans le cadre des « jeudis du jazz » de Créon, le pianiste avait fait un cadeau au public avec la présentation de son futur projet, proposant ainsi trois titres en quintet (chronique sur le Blog Bleu du 18 décembre 2015). Ce teaser prometteur précédait un – gros – travail de composition de Serge dont ce soir nous avons la première restitution. Un événement donc, tant l’affiche est belle : Serge Moulinier (Piano électrique, synthé), Christophe Jodet (contrebasse et basse), Didier Ottaviani (batterie), Christophe Maroye (guitare électrique), et Alain Coyral (sax ténor et soprano).
C’est à Bègles ce soir que ça se passe, au Théâtre en Miettes . Le concept est tristement d’actualité, l’Europe en miettes avec le brexit, les USA en miettes avec Trump et bientôt la France ? Ne le souhaitons pas. Drôle de nom pour ce qui est d’abord une compagnie de théâtre et dont les miettes n’ont pas été balayées depuis sa création en 1972 occupant ce lieu depuis dix ans. Une salle choisie par le quintet notamment pour sa jauge ni trop grande ni trop petite, près de 120 places. es gradins ne sont pas complets mais très bien garnis par beaucoup d’amis et d’amateurs de la musique de Serge Moulinier comme le prouve l’ovation à l’arrivée des musiciens.

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« Court Métrage », titre déjà joué à Créon, ouvre le concert, swinguant comme un big band, c’est étonnant. Déjà le couple guitare sax se met en avant. Puis Serge Moulinier évoque son projet, son printemps de composition pour introduire… une reprise – il n’y en aura que deux – le « Soul » du premier album des frères Moutin. Belle ballade avec un  chorus de contrebasse ciselé de Christophe Jodet que François Moutin avait dû se tailler sur mesure à l’époque.

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Suivent quelques explications de Serge, pas de titre pour les compositions qui sont juste numérotées et seront jouées dans le désordre, 1,3, 7, 6… Et tout d’un coup on change d’univers, ça s’électrise comme le laissait présager la présence sur scène d’une Fender bass, d’un synthé et des nombreuses pédales de Christophe Maroye. Appelez ça jazz fusion ou autrement, mais avant tout une musique enjouée et pas froide comme certains lui reprochent d’être parfois, de la belle énergie.
Le sax d’Alain Coyral a la part belle dans la mélodie avec une forte complicité avec son voisin de pupitre Christophe Maroye ; les voir se regarder, se marrer, se provoquer, se chambrer du regard sera un des plaisirs de la soirée.
Dans ses compositions Serge Moulinier aurait pu se tailler la part du lion, au contraire, c’est les autres qu’il met en valeur et surtout le sax, ténor et soprano, Alain Coyral étant ce soir bien occupé et pour notre plus grand plaisir. Sur le n°3 Serge ose nous transporter dans les 70’s avec un son de synthé vintage revendiqué sur un tempo dynamique du quintet ponctué de breaks au rasoir.

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Didier Ottaviani plus fortement armé que d’habitude- il a sorti sa grosse Slingerland bleue pailletée – va naturellement encore nous épater par son jeu créatif, varié et particulièrement énergique ce soir.

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Ambiance planante sur le n°7 avec une intro en écho de la guitare, une Telecaster de rocker plutôt inhabituelle pour ce genre de musique mais qui sonne drôlement bien entre de bonnes mains il est vrai. Sur ce titre voilà – enfin ? – le premier vrai chorus de piano de Serge Moulinier ; quel swing, quel groove, quel pianiste ! Puis n°6 sur un rythme de samba Didier Ottaviani montrant à cette occasion, pour ceux qui l’ignoreraient, que la batterie est un instrument de musique, avec une battle sax-guitare, un percutant solo de batterie couronnant le tout.

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Deuxième reprise avec une douceur – je cite – le « Never Alone » de Mickaël Brecker pour enchaîner sur le n°4 très funky et montrant déjà la maîtrise collective du quintet malgré peu de répétitions. Nous avons certes devant nous cinq musiciens éclatants de talent, mais le liant est déjà là, il y a une unité et une continuité dans le répertoire, même s’ils nous diront qu’il y a encore quelques petites détails à régler ; les bons musiciens, les vrais, sont on le sait des perfectionnistes.
Une composition enfin baptisée pour terminer, « Pedrito », jouée à Créon l’an passé, sur un gros groove de synthé, Christophe Jodet faisant ronfler sa contrebasse comme jamais. C’est terminé ? Bien sûr que non, les applaudissements scandés et les grondements du public qui font trembler les gradins provoquent un rappel. Serge Moulinier va le chercher sur son premier album « Sens-cible », déjà 20 ans, en l’occurrence « Tune for Toons » un blues électrique truffé de variations, bien agréable.
Serge avouera s’être fait plaisir sur ce projet, imbibé qu’il est de multiples influences et de jeunesse notamment. Sur un projet complémentaire de celui de son trio, ce concert en appelle d’autres, ce serait dommage de laisser un tel talent collectif finir en miettes.

Le lien vers le teaser fait à l’issue du concert : https://www.youtube.com/watch?v=AiHohYvuEqk&feature=youtu.be

www.sergemoulinier.com/

www.theatreenmiettes.fr/