Michel Godard / Jon Sass « Tu vas voir, ce que tuba voir !!  »

par Annie Robert, photos Philippe Marzat

Rocher de Palmer
Cenon/ Bordeaux 8 mars 2017

Michel Godard et Jon Sass

Foi d’un pipeau à coulisse, si quelqu’un m’avait affirmé avant ce concert, que le tuba pouvait être un instrument inventif voire subtil, je lui aurais pouffé au nez sans ménagement…ouarf !

Quoi, ce gros tortillon cuivré, cette fausse trompette version XXL, cette espèce de balourd de fond d’orchestre…délicat ?
Voyons, soyons raisonnables : joyeux certes dans les bandas et les orphéons, pimpant c’est sûr, puissant sans conteste dans les musiques militaires…mais créatif et léger ?
Mea culpa. Faisant fi des clichés et des idées reçues, le concert de ce soir a prouvé largement le contraire, avec brio, en ouvrant l’océan des possibles.
Deux grands noms associés, deux grands maîtres de cet instrument, le français
Michel Godard et l‘américain Jon Sass venaient de guider les oreilles, les doigts et les souffles d’un dizaine de professeurs, de professionnels et de formateurs durant une master class dans le cadre du Printemps du Tuba qui se tenait à l’école de musique de Cenon.
La restitution live de ce travail fut magistrale et riche, la soirée des surprises à tous les niveaux.

Jon Sass

D’abord seuls sur scène et réunis pour la première fois, les deux tubistes ont déployé toute l’étendue de leur talent. Pédagogues, complices, proches du public, désireux de faire découvrir les capacités insoupçonnées de leur instrument, ils se sont glissés dans des bruissements d’éléphants joyeux, des claqués de langues et des mouvements de groove sans faille alternant chacun la ligne basse ou l’impro. Les embouchures, comme des cornes d’abondance se sont remplies de petits souffles, de chants murmurés ( on peut chanter en soufflant dans un tuba !!), de meuglements swing.

Michel Godard

Le tuba révélait peu à peu sa non-limite…Que se soit dans « Passa mezzo » de Michel Godard, sur un thème renaissance, ou dans « In Mémoriam », on s’est plu à suivre des phrasés rapides ou simples, des sons faibles tellement maîtrisés qu’ils s’approchaient de la contrebasse. On a suivi le solo de « Spectro walk »  de Jon Sass comme une marche dans l’inconnu remplie de changement de couleur et de tempo. Et on est resté pantois devant « Aborigène » un solo de Michel Godard autour des musiques australiennes et du Didjeridu , roulé dans un souffle circulaire sans silence avec une intensité croissante et décroissante sans pause aucune; une prouesse technique certes mais pas seulement : un vrai propos, une véritable atmosphère,
Retour au jazz proprement dit ( on ne s’en était pas vraiment éloigné…) avec « 
Beautiful Love » et la découverte d’un instrument étonnant, le serpent, ancêtre des tubas et des sax , qui accompagnait le plein chant au moyen âge, un long tube de bois courbé, dont on bouche les trous comme une flûte et qui a donné au morceau une douceur tragique et délicate, comme une mystérieuse trompette de brume claire.
Une découverte supplémentaire avec une galaxie de sonorités nouvelles.

Oscar Arabella au serpent et Patricio Lameira à la guitare

Puis se sont agrégés les dix stagiaires de la masterclass, avec toute la famille des tubas ( enfin presque, il paraît qu’il y en a d’autres….) : les euphoniums, les contretubas et les soubassophones plus une batterie et une jolie guitare. On est passé alors dans des mouvements collectifs, plus symphoniques avec Michel Godard à la direction d’orchestre. De «  Trace of grâce » à « Blue light » en passant par « Deep memories » les morceaux se sont enchaînés comme autant de chants et contre-chants, d’harmonisations délicates et de danses par-dessus le pavillon. Les soubassophones ont enfourché des solos improbables, la guitare leur rendant la pareille, un classiquo- jazz, tonifiant ou mélancolique. Ces diables d’instruments sachant décidément tout faire…

Mais les surprises n’avaient pas dit leurs derniers mots… des invités ( et pas des moindres) se sont glissé au fur et à mesure : René Lacaille a soufflé avec son petit accordina des lames de soleil, Jean Luc Thomas a fait s’envoler des pas de cigognes et des battements de cœur sur le flan de sa flûte traversière, et l’espagnol Oscar Arabella a charmé son serpent rien que pour nous.

René Lacaille et Michel Godard


Tout cela dans une dimension épique et surtout cohérente… De passionnants duos, des sons joyeux et naturels, personne ne cherchant à se pousser du coude ou du piston mais à créer un réel instant d’échange musical, voilà ce qui a caractérisé cette seconde partie qui s’est terminée sur un dernier morceau avec une entame renaissance et une furieuse biguine terminale… Du lourd et du bon, du subtil et de l’étonnant, du miel et du poivre.

Jean-Luc Thomas

Michel Godard et Jon Sass ont prouvé ce soir que peu importe l’instrument finalement, qu’il soit facile ou pas, familier ou pas, clinquant ou pas, charmeur ou pas. Au-delà de la virtuosité, seuls comptent le projet et le discours et ce soir-là, il y en avait à foison.
Le printemps du Tuba s’est poursuivi dimanche par un concert géant réunissant 80 stagiaires , un concert qui n’était sûrement pas  « à bout de souffle » comme dirait Godard !!

Gaëtan Martin organisateur du festival avec Michel Godard et Jon Sass

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