Magma Terra Incognita


Le Rocher de Palmer  / 2 novembre 2017 / Cenon –Bordeaux

Salle comble ce soir et spectateurs de tous poils (gris ou pas) jeunes ou vieux, sages ou non. L’impatience est palpable et l’atmosphère presque recueillie. Entre les Magmaphiles inconditionnels qui savent à quoi ils s’exposent ou comme moi, les Magmanalphabètes qui n’ont jamais de près ou de loin côtoyé ce groupe devenu culte, tous s’attendent à être centrifugés, secoués, emportés, certains dans la joie, d’autres dans la crainte. Magma, c’est en effet LE Groupe, celui qui a cristallisé tous les étonnements, toutes les critiques, le hors-norme. Certains s’y sont biberonnés depuis trente ans, d’autres n’en connaissent que la réputation sulfureuse, les marques de rejets ou d’enthousiasmes. Il s’agit donc de s’y coltiner pour ne pas mourir inculte.

La première partie du concert est assurée par Old School Funky Family que l’on est un peu étonné de découvrir là (on comprendra plus tard pourquoi ); un groupe de Bayonne qui a gardé de la banda, le pétillant punchy et le poids des cuivres (4 saxs déclinés et un soubassophone) , mais rajouté une guitare à la Pink Floyd, un accordéon délié et un batteur sur vitaminé, façon Fanta orange. Comme son nom l’indique, c’est du solide funk des familles, énergique et joyeux avec une belle signature sonore, des arrangements inventifs et aux petits oignons.
Mais pas seulement. Ils savent s’aventurer par instants hors des sentiers battus, en de longs soli brillants, des successions d’entrées et de superpositions que l’on va savourer pendant 45 chaudes et bouillantes minutes.
En fait le trait d’union entre les deux formations de ce soir, c’est
Jérôme Martineau, qui est à la batterie pour le Old School Funky Family et au clavier pour Magma ( deux heures trente sur scène, le jeune homme assure..).

Le temps de remettre en place l’énorme batterie de Christian Vander, de réinstaller les divers micros et c’est au tour de Magma et de ses sept interprètes d’entrer en lice. D’ailleurs le mot lice leur convient tout à fait car la scène devient immédiatement un lieu singulier, un univers à part renforcé encore par une langue incongrue aux accents nordiques, ce kobaïen qui frappe, martèle et souligne et nous laisse pantois. Pas de sas pour entrer dans ce monde inconnu, cette marge épique. Il faut plonger dedans en apnée totale, laisser la tête et les oreilles se remplir.
Entre les brumes de la musique d’Igor Stravinsky, les recherches harmoniques de John Coltrane et la transe contagieuse de Frank Zappa, la musique est puissante, parfois martiale, incantatoire. De longs morceaux comme un tout cohérent racontent, distillent du récit, de la saga et des images s’imposent immédiatement, roulés que nous sommes par les arrangements mélodiques finement empilés et étranges. Ce sont des bouts de paysages divins ou de sombres couloirs, des danses flamboyantes ou des peurs abandonnées. Voici que déboulent les hordes de Pictes contre le mur d’Adrien, les ragas rageuses et fines du Mahabharata, la blonde Daenerys chevauchant ses dragons, le Mordor inhospitalier, la bataille de Little Big Horn, … Tout cela porté par des instruments on ne peut plus classiques (vibraphone, guitare, basse, claviers, tous parfaits), sans artifices concrets ou électroniques, simplement par la composition pure, guidée par les multiples voix et surtout, par cette batterie agile au possible, maîtrisant sans hésitation le groove, la rapidité des frisés et l’art du contretemps. Une expérience qui laisse cul par-dessus tête…
Pour les ignorants comme moi, ce qui frappe, qui a le plus de poids, ce qui semble capital, ce sont les voix. Rugueuses ou aériennes, solitaires ou superposées, primales ou rythmiques, elles donnent à Magma, sa profonde humanité, son côté universel et fragile.
Trois magnifiques interprètes entre le jazz, le rock et la composition contemporaine, plus la voix chamanique de
Christian Vander, vont dérouler comme un parchemin ce long poème dénommé Ëmëhntëhtt-Rê.
Puis la section rythmique de la Old School Funky Family viendra rajouter sa force et ses imprécations telluriques pour le deuxième morceau ( dont je n’ai pas retenu le nom..) renforçant s’il en était besoin l’impression de creuset cosmique et violent. Impossible de dire véritablement ce que l’on a entendu, ce que l’on a retenu, ni d’analyser en détail les multiples variations musicales mises en jeu. Mais ce que l’on a découvert, c’est que Magma est parvenu sans doute après force travail, recherche et tumulte à créer un monde musical différent, inédit, in-entendu, formidable et d’une incontestable puissance.
Le rappel se fera dans la sérénité retrouvée, avec la voix de Christian Vander et peu d’instruments dans un envol de mélancolie bleue. Le concert se clôt, avec respect et cohérence.
Mes oreilles ont bien failli mourir au champ d’honneur des décibels, mais peu importe. La subjugation était au bout du tympan, et la grammaire kobaïenne a trouvé le chemin des profondeurs, de l’émotion, de l’inconnu.
Nom d’une sorcière ou d’un marcheur blanc, j’ai été, le temps du concert, Christophe Colomb posant le pied sur les Amériques ou Amstrong sur le sol lunaire. Bluffée jusqu’au bout des griffes… La Terra Incognita, le blanc sur la carte du monde.
Époustouflant !!!

 

5 commentaires sur “Magma Terra Incognita

  1. Philippe Desmond dit :

    Magnifique texte Annie.
    PhD

  2. Patrick JEAN dit :

    Quel magnifique commentaire ! Poétique, élégant, et si justifié !
    Depuis si longtemps qu’ils nous donnent tant et tant de plaisir !
    Résistant aux vents contraires, aux modes futiles, à la médiocrité ambiante, inlassablement, Christian Vander a construit son grand oeuvre splendide, et depuis presque 50 ans nous nourri de sublime beauté, d’originalité, de force et de rigueur. Chapeau bas Monsieur.
    Tout les musiciens qui ont fait vivre Magma méritent aussi hommage, avec une très belle et brillante étoile dans cette superbe constellation: Stella Vander.
    Ils méritent grandement toute votre sensibilité et votre si bel hommage.

  3. Julien dit :

    Le deuxième morceau c’est pas Mekanik Destruktiw Kommandoh?
    C’est celui qu’on a eu à Boucau le lendemain.

    Par contre le premier morceau était différent, puisque nous avons eu Theusz Hamtaak.

    Beau compte rendu, et en effet la première partie, quelle belle surprise !

  4. Jean-Philippe dit :

    Le deuxième morceau, c’était Mekanïk Destruktïw Kommandöh

  5. Laurent dit :

    Voici enfin un commentaire intelligent pour une « novice ». Tres bel article, heureux que vous ayez été époustouflée.
    Un fan depuis 1976

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