Les 39 marches …

Par Lydia de Mandrala (texte et photos)

JIM 39ème # Astrada # jeudi 4 août 2016 # John Abercrombie en marche

John Abercrombie guitare, Joey Baron batterie, Drew Gress contrebasse, Marc Copland piano

Album 39 steps : pour les 39 mesures en musique, et pour le film éponyme d’Hitchcock.

Ecouter ici : https://www.youtube.com/watch?v=9stGL2H-7y0

Quand il entre il est évident qu’il est chez lui dans cet écrin noir estampillé Jazz In Marciac. La salle semble neuve encore mais abrite suffisamment de fantômes accueillants, bienveillants, déférents, qui veulent apprendre et transmettre, attendent les suivants.

John Abercrombie

John Abercrombie

Et ces musiciens savent être chez eux dans les salles et dans la musique.

Il s’installe à droite vers la pointe du triangle qu’il forme avec son quartet. Marc Copland forme la pointe gauche, le piano légèrement plus vers le fond de la scène.

Marc Copland

Marc Copland

Dans le creux de la queue, comme souvent, se dresse la contrebasse et Drew Gress, qui regarde Joey Baron. Ce qui fait que, devant John Abercrombie, on ne voit que la cymbale et non la tête du batteur. C’est en me décalant que j’ai pu profiter des sourires, regards lumineux de joie de l’homme aux baguettes. Trois peuvent regarder le public et leurs collègues, seul le pianiste nous tourne le dos, et il reste centré sur son instrument et sur les autres membres du 4tet. Ils sont tous reliés mais j’ai choisi la bonne pointe : depuis le côté guitare je peux profiter des regards du pianiste et John Abercrombie n’est pas caché par le pupitre.

Drew Gress

Drew Gress

De l’importance du placement dans un concert.

Je peux aussi observer cette guitare exotique, sans clefs au bout du manche : une Soulezza Headless. Abercrombie plaisante d’ailleurs à son sujet en mimant le geste de l’accorder dans le vide.

Son visage de gros chat aux moustaches blanches tombantes est très expressif. Il chante à mi-voix les accords et ferme les yeux lors de moments doux, comme lorsque contrebasse et batterie tissent de la poésie, suivis de loin en loin par le piano, au toucher caressant, bien placé.

Parfois l’histoire semble se dessiner, démarrer sur des mouvements connus. Puis le piano étire son indignation.

Les notes semblent s’éteindre d’elles même et s’étirent jusqu’au silence de ravissement, qui ferme les yeux, jusqu’au piano qui semble juste laisser tomber des gouttes d’eau.

Il présente les musiciens, ajoutant à la liste Miles Davis, Louis Armstrong, Lester Young, qu’il sent présents car il a beaucoup appris d’eux. A coup sûr ils feront partie des fantômes de ce lieu.

John Abercrombie est un vieux monsieur aux articulations des doigts noueuses et déformées. Ses mains semblent des pinces de homard adaptées à l’instrument. Est-ce qu’il en souffre ou au contraire le fait de jouer est-il la nature de ses mains ?

Sourire entendu, il écoute les tissages de Joey Baron qui jubile en jouant, se régale en transpirant du crâne. On dirait qu’il invente à mesure qu’il joue, alors qu’assurément il y a une somme de travail derrière cette maîtrise et cet accord entre les musiciens.

Joey Baron

Joey Baron

Le 4tet nous entraîne à sa suite sur un chemin sinueux au travers des champs de blé, de tournesol. C’est la vie qui court et regarde aux alentours les aspects qui roulent, doux.

Un standard de Cole Porter, en D (ré mineur). Du corps à corps dans les confrontations entre guitare et batterie, soutenus par la contrebasse et le piano. Du groove, du swing, de la puissance.

Quelle faculté à s’enlever, partir en improvisation ensemble et revenir à la mélodie, à l’accord, ensemble aussi !

Ils sont comme un groupe d’amis qui reprendraient ensemble des chansons ou des histoires, connues depuis l’enfance, pour se regarder à la fin, heureux et souriants de s’être si bien entendus. Cela éclaire une existence.

Au rappel John Abercrombie nous susurre une histoire. Dans le creux du récit se glissent batterie ou piano qui complètent à petites touches, la contrebasse reste un peu en dehors et nous donne de légères indications, à pas de velours. C’est magique, nous sommes sous le charme.

Il revient pour un deuxième rappel. L’homme est fatigué, a du mal à marcher, ses chevilles sont gonflées. Mais il succombe au plaisir qu’il offre autant qu’il reçoit en jouant. Il semble vivre dans cet espace des salles obscures, à l’éclairage parcimonieux et délicat. Retisse une histoire, comme si ce grand père en avait plein son tiroir. Et c’est sans doute cela : ce plaisir tactile d’exprimer sur des cordes les mots et émotions qui coulent dans son esprit, ses mains ?

John Abercrombie 4Tet

John Abercrombie 4Tet

Les standards semblent être devenus des moments personnels qu’ils ont sublimés. Alchimie de l’accord du groupe, de la reconnaissance musicale.

Nous sortons ravis, apaisés.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *