Le mystères des alchimistes



Par Annie Robert, photos Alain Pelletier

Michel Portal / Bojan Z / Vincent Peirani/
Auditorium de Bordeaux 27 février 2016

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Il en est de la musique et du jazz comme de l’alchimie : du mystère, du mélange, beaucoup de travail, de la matière et du feu. Touillez, brassez, insuffler, espérer et attendre…
Parfois de nobles matériaux accouchent d’un pet de lapin ou d’une essence pauvre, parfois avec des ingrédients juste un peu différents et un soupçon de « je ne sais quoi », l’alambic s’exalte et s’abandonne à la création superbe, au grand œuvre tant attendu.
Ce soir, il y avait dans la cornue, trois magnifiques ingrédients, trois musiciens de premier plan, à la fois proches et éloignés. Trois générations également.

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Michel Portal, à 80 ans, est une figure majeure du jazz que l’on ne présente plus. Clarinettiste classique de formation, amoureux de Brahms ou de Mozart, compositeur innovant, partenaire des plus grands, il sait donner à ses clarinettes des accents free et facétieux. Il s’appuie sur un caractère bien trempé, presque une colère expressive et une présence forte. Il embrasse la musique, la soulève et la fait plier à ses envies. Un papi râleur, furax et divin.

Bojan Z, la petite cinquantaine éclatante, est lui un pianiste qui n’a peur de rien, inclassable, virtuose, inventeur permanent, traficoteur d’instruments, il se délecte des échanges, des mélanges, des folies décalées. Sa carrure d’athlète a partagé la scène avec des musiciens de tous horizons, de tous pays, un « xénophoniaque » fertile qui étonne sans cesse.
Quant au petit dernier, le petit jeunôt mais pas le moindre, c’est un miracle à lui tout seul.

Vincent Peirani, issu lui aussi de la musique classique, donne à l’accordéon un son nouveau, tremblant d’émotions, de paroles et de sonorités. À 35 ans, ce géant aux pieds nus, ce compositeur fécond a joué avec tout ce que le jazz compte de belles personnes.
Qu’allait donc donner la réunion de ces trois-là ? Trois âges, trois approches, trois univers… Allaient-ils se neutraliser, se regarder de haut ou bien se sublimer mutuellement, se transmuter ? L’élixir serait-il au bout du mélange ? Bien sûr, ils s’étaient déjà croisés, avaient joué l’un avec l’autre, sans l’un ou sans l’autre, avec les uns, avec les autres, mais les trois ensembles rarement…  Une fois paraît-il, à Marciac l’année dernière, un beau souvenir pour ceux qui y étaient)
La salle était dans l’attente et l’espoir. Pas un siège de libre… Un Auditorium bourré à craquer dans des ronds de lumières dorées.
Dès le premier morceau, l’alambic s’est rempli de graines de pluie de piano, de sons chauds de clarinette basse, de larmes grisées ou de rires clairs d’accordéon. Cela s’est mis à bouillonner comme un concerto tragique et gai à la fois. Imaginez des bulles de conversation tous azimuts entre un aîné, leader pas si sage et sans contraintes et ses puînés pas si respectueux que cela. Affections, échanges, prises de risques, mais travail choral permanent (à l’image du titre d’une des compositions de Peirani) et vraie création d’une œuvre commune. La musique tournoie, se love, se ploie, s’efface et se redresse. Pas de temps faibles, pas un seul instant de répit. Les accents yiddishs côtoient la valse et le concerto, le voyage dans les steppes de l’Asie mineure, se mêle à la disharmonie heureuse de Satie, aux accents de blues et aux ponts de Paris. Les thèmes s’éclatent, se perchent et se détendent en une mosaïque recollée à coups de caresse et de rage. Compositions de l’un et de l’autre se succèdent. (Bailador Dolce pour en citer deux). La salle est emportée dans un manège de chevaux de bois, dans les jupes blanches des derviches tourneurs. Les instruments deviennent des supports sur lesquels on frappe, on scande, dans lesquels on chuchote et on siffle. La voix squattée s’y faufile également. C’est puissant, étonnant, rempli de grâce et de flamboyance. La magie des alchimistes est à l’œuvre, celle qui transmute tout, du lyrique, du folklorique, de l’humour et de la soie. Trois grands et beaux musiciens qui se sont trouvés et reconnus. Et des miettes de pierre philosophale en partage pour le public. On en ressort tourneboulés, ravis par cet équilibre fragile et parfait, fruit d’une belle intelligence et d’une expressivité émotive permanente. La salle debout les a lâchés après deux rappels et une standing ovation plus que méritée.
Les alchimistes ont frappé fort !!

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