« Feathers » (les plumes) Neiges et cendres …

Par Annie Robert, photos : Thierry Dubuc

Thomas Enhco

Thomas Enhco

 

 Rocher de Palmer  10/11/2015

« Feathers » (les plumes)   Neiges et cendres…

Il y a des chroniques faciles à faire : le concert était splendide, déconcertant, ou revigorant : on en ressort tout repeint de l’intérieur. Pas de soucis, les mots se précipitent en masse, frétillants et joyeux, il suffit de trier et d’arranger un peu pour faire joli. Et hop !
Il y a des chroniques faciles à ne pas faire : on se retrouve après le concert, chafouin, colère ou déçu (ça arrive…) Et là, c’est encore plus simple. L’abstention est de rigueur. D’abord par respect pour les artistes car même si on n’a pas aimé la prestation, il y a du travail et du talent forcément, ensuite parce que les mots se dérobent et qu’on n’arrive pas à saisir la queue d’une voyelle…
Et puis il y a, comme ce soir, pour le concert de piano solo de Thomas Enhco,  les chroniques moins faciles à faire. Pas totalement convaincue, mais pas entièrement hostile, pas vraiment ennuyée, mais pas tout à fait ravie, mi-figue mi- raisin, mi-yin mi- yang…..

Thomas Enhco est un jeune homme doué, très doué. Tombé dans la marmite de potion magique dès l’enfance, fils de cantatrice, petit-fils de chef d’orchestre, beau-fils d’un violoniste de jazz incontournable (je vous  passe les cousins et autres grands-parents), les fées se sont penchées sur son berceau et elles ont été généreuses.
Je l’avais découvert, très jeune aux 24 h du swing de Monségur, en compagnie de son frère ( brillant trompettiste !). Sa virtuosité était déjà fantastique et sa technique sans faille. La fougue et la jeunesse laissaient présager de belles promesses  pianistiques même si le propos tournait parfois un peu à vide. Rien ne pressait.
Je l’ai retrouvé l’an dernier avec « Moutin Réunion », et j’ai été ravie de découvrir  un trublion actif, un zébulon véloce, toujours aussi virtuose. Il faut dire que la folie musicale des frères Moutin  est contagieuse, capable de tout et qu’il y avait trouvé sa place !!

Ce soir, à 27 ans, il s’attaque au piano solo, exercice difficile, exigeant et qui ne pardonne pas grand-chose: moment d’échange, de symbiose avec l’instrument, moment d’expression profonde et  de catharsis. Le concert est alimenté en partie par son dernier disque « Feathers » (les plumes) qui distille certaines étapes d’une histoire d’amour achevée mais aussi par des reprises de quelques standards : un «  It ain’t necessarily so » de belle facture et une « javanaise » de Gainsbourg impromptue, plus attendue. Le jeune homme déploie dans ses compositions une  légèreté aérienne, un sens du bel accord, des atmosphères impressionnistes ou tirant vers Schumann. Cela sent la dentelle de notes, les parapluies de Cherbourg romantiques, les fantômes oubliés, et les voyages ; avec constamment un sens aigu de la mélodie très largement inspiré de l’univers de la musique classique.
C’est beau, travaillé, délicat.

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Et pourtant. On se plairait à l’imaginer plus insolent, plus impertinent; plus solaire et moins liquide, plus agressif et moins consensuel. Sans doute est-ce son état d’esprit du moment ou bien son univers personnel qui est ainsi mais on aurait aimé voir se profiler un peu plus les écailles rouges-cendres du démon et ses pieds fourchus et un peu moins les ailes neigeuses de l’ange; un peu de goudron avec les plumes, un peu de crasse musicale. Ça aurait fait moins « joli » mais diablement plus excitant. Durant tout le concert, il m’a manqué quelque chose sans que je puisse identifier quoi…mi neige mi cendres.
Mais comme le  public est ressorti ravi et heureux, je me dis que c‘était sans doute moi qui, hier soir, n’étais pas dans l’état d’esprit de recevoir tant de romantisme et de nostalgie, tant d’équilibre et de sagesse.
J’étais sans doute de mauvais poil …  oh, pardon de mauvaise plume … !

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