Emile Parisien 5tet feat.Joachim Kühn Rocher 27/01/17

Par Annie Robert, photo Rocher de Palmer

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Sfumato ! Imaginez-vous au bord de la falaise d’Etretat, assis les pieds pendants dans le vide. D’un côté, l’horizon large sur la mer, le petit creux à l’estomac dû à la profondeur de l’abîme blanc de craie tout en bas ; de l’autre, le moelleux de l’herbe verte sous les fesses et la certitude du sol bien solide …Une balance entre le vertige et le bien-être. Se faire peur mais pas totalement, avec sérénité mais se faire peur quand même et en prendre plein les yeux…
C’est le propos du concert de ce soir….L’effet sfumato … Du flou qui fait tourner la tête, de l’incertitude apprivoisée, du péril tenu à peine au loin mais du plaisir aussi, du vaporeux et du sensuel.
En peinture, la technique est bien connue et pratiquée par les peintres de la Renaissance, elle permet de suggérer, d’éclairer différemment, d’embarquer dans l’ailleurs… une brume légère qui appelle le mystère, (la Joconde par exemple…). C’est profond et enveloppant, intrigant et familier.
Emile «  Leonard » Parisien s’est retrouvé dans cette approche-là, en réunissant ce quintet. Le concert de ce soir nous entraîne donc dans les vaporeuses volutes de l’abîme tout proche, dans le sfumato, les jambes gigotant dans le vide.
Saxophoniste soprano, à la gestuelle en déséquilibre si caractéristique, au jeu fougueux qui aime bousculer les limites, il est un amoureux de la rencontre. Rien ne lui fait vraiment peur à ce garçon. Depuis plus de dix ans, il n’a jamais cessé d’explorer de nouveaux territoires musicaux, de se frotter au travail des autres. On l’a écouté avec Dave Liebman, avec Daniel Humair, avec Michel Portal, avec son complice Vincent Peirani. Aujourd’hui c’est avec  Joachim Kühn qui fut l’un des rares pianistes à jouer avec Ornette Coleman, une des références du jazz allemand, que s’est entamée la belle collaboration  qui nous permet de découvrir ce CD, ce «  Sfumato » si délicat, si bousculant et si vertigineux. Autour de ces deux fous de free, de ces deux générations, voici trois voltigeurs, trois snipers de première qualité qui les accompagnent: Manu Codja à la guitare pleine de rock et de blues mêlés, Simon Tailleu au son charnu, au bois délicat et à la permanence subtile, et Mario Costa pour une batterie inventive et au cordeau.
Un « Préambule » en clin d’œil  entame le concert. Des grincements, une tonalité orientale, c’est une petite danse douce où chacun avance sa partition. On se laisse emplir de ce jazz de funambule. Le sol se dérobe un peu sous nos pas, ou nous fait rebondir comme des baudruches… l’effet Sfumato se répand !!
Dans « Missing a page » une composition de Joachim Kühn, la virtuosité du piano, ses frappés saccadés, son énergie furieuse nous tirent sur les pentes de l’inconnu mais sans lâcher un instant l’harmonie et la rigueur.. Les ruptures de rythme, les riffs de guitare et le jeu à trois se succèdent. C’est aussi ce qui est étonnant dans ce quartet, leur capacité à improviser librement, follement mais avec un placement impeccable qui ne se dément jamais.
« Transmitting »  nous offre ensuite une intro de contrebasse déliée et nostalgique, avec le soutien progressif d’une guitare souple et d’un piano presque classique. Le vent souffle dans  les cheveux. L’expressivité est de mise. Le récit entre en scène et il va se prolonger de façon très nette avec le meilleur morceau du concert sans doute, «  le clown tueur de la fête foraine » où se succéderont les éclairages de foire triste façon musette, les lueurs froides des néons, les coins sombres pour se terminer dans une inquiétante poursuite à la guitare avec des frissons plein l’échine.
Avec « Balladibiza. »  c’est un léger solo introductif avec du souffle plein les joues  qui va cheminant, de la plainte de la guitare hendrixienne aux accords martelés mais légers du piano. « Arôme de l’air » de Joachim Khün s’engage dans l’intranquillité et l’urgence. Les vagues cognent, le vent cingle, mais l’odeur de l’herbe fraîche vous trousse le col. Emile saute sur place, écrase les galets sous ses pieds.
Avec « Poulp » on change de monde, en plongeant le regard dans la mer. Des sons claqués, des rythmes ondulants  annoncent  un riff syncopé, qui, à chaque reprise propulse les solistes vers d’autres voies, le piano effréné, la contrebasse palpitée, le soprano voilé, la batterie enroulée avant le final endiablé. Une atmosphère à briser les icebergs.
La soirée, après deux rappels se conclura avec « Paganini » un morceau façon valse qui nous laisse reprendre pied sans reprendre notre souffle.
Allez zou, il faut rentrer, quitter la falaise, le lointain et rejoindre  la maison.
Chapeau bas, Monsieur Parisien, Monsieur Kühn, et leurs compères, chapeau bas vraiment. !
Les paysages furent beaux et Sfumato nous fûmes… !!

Par Annie Robert, photo Rocher de Palmer

3 commentaires sur “Emile Parisien 5tet feat.Joachim Kühn Rocher 27/01/17

  1. PIAROU Irène dit :

    Magnifique chronique pleine de poésie qui nous fait voyager, et nous permet d’assister incognito à un concert où on n’a pas assister…
    Merci infiniment Annie

  2. PIAROU Irène dit :

    désolée pour la répétition (assister), c’est la fatigue de samedi….

  3. Lydia de Mandrala dit :

    Ah oui : merci Annie ! ça fait du bien ! Et d’ailleurs j’ai encore les oreilles pleines de cette musique, rien qu’à te lire (vu à Marciac)

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