« EMILE NOUS A TUER… » (photos : Electre)

Entre ses mains, le saxophone soprano est une arme fatale ! Quel que soit le tempo, le placement rythmique d’Emile Parisien est infernal, ses mélodies sont une tuerie ! Il incarne un nouvel impressionnisme-expressionnisme, et s’il croque musicalement un clown tueur de fête foraine, il nous fait frémir jusqu’aux doigts de pied. Le suspense est terrifiant, les silences sont le prélude à des envolées lyriques, à des explosions ou à des spasmes, en somme, une musique à couper le souffle.

 

Sfumato est le nom de sa dernière formation, en référence à cette espèce de flou artistique qui est peut-être le premier signe annonciateur de l’Impressionnisme en peinture. Elle se compose d’Emile Parisien, au saxophone soprano, de Julien Touéry, au piano, de Manu Codjia, à la guitare, de Florent Nisse, à la contrebasse et de Mario Costa à la batterie. Si le pianiste titulaire en est Joachim Kühn, figure historique du jazz européen, son remplaçant ce soir, Julien Touéry, connaît bien Emile pour l’avoir accompagné pendant de nombreuses années. Il a visiblement (ou plutôt, audiblement) intégré les composantes d’un discours remarquablement pensé et architecturé. Les principes, l’esthétique de ce discours rappellent un peu ceux et celle de la Neudeutsche Schule, qui prônait l’utilisation dans des poèmes symphoniques de divers bruits, cris d’animaux, ou autres sons captés dans la nature.

Bien évidemment, la respiration (courte, haletante ou longue, voire circulaire) fait partie des ressources naturelles qu’un souffleur apprend à dominer, à explorer et à exploiter — dans le cas d’Emile Parisien, avec une souplesse animale, avec une méthode et une pertinence proprement humaines, voire Nietschéennes (qu’il me soit permis de délirer si le sujet s’y prête !). L’inclusion de ces éléments dans l’écriture et le jeu de scène donne au répertoire une envergure que les jazzmen d’antan ont rarement atteinte. Pour conceptualiser cet apport, l’expression que nous apprenions lorsque nous étions collégiens, en étudiant par exemple Pierre et le loup, était : « musique à programme ».  Je retrouve avec délectation dans la musique d’Emile Parisien et de Sfumato cet expressionnisme russo-germanique qui donne même à une mélodie un peu mièvre (comme celle du premier thème superposé à des accords mineurs et diminués) un relief saisissant : nous ne sommes plus dans un jazz qu’on pourrait qualifier d’art mineur, mais dans l’art tout court, ou alors le grand art.

J’imagine que pour un festival dénommé « Respire », le choix de programmer cet ensemble s’imposait. Qu’en ce 1er juillet 2017 la douce campagne française prenne des airs de montagnes russes, sous la houlette d’un compositeur et leader de groupe qui nous embarque dans un tour de manège à la fois effrayant et terriblement excitant, on ne s’y attendait guère. L’expérience secoue, il faut du temps pour s’en remettre. Mais c’est si bon qu’on voudrait la prolonger au maximum.

Quand commence le concert du soir, c’est comme si un souffle balayait la grange. L’acoustique est bonne, d’une neutralité qui fait ressortir toutes les nuances. Ce souffle, d’abord léger, puis montant en intensité, va au fil des morceaux nous emporter jusqu’à l’extase. Si certains titres évoquent l’attente, avec son côté grinçant, d’autres démarrent doucement, puis nous entraînent sournoisement pour nous lancer à mi-parcours dans une course échevelée, avant de nous ramener au bercail en douceur. Aucun ne laisse indifférent, seules les statues resteront de marbre. Autant dire que l’éventail des émotions est balayé par un ensemble hyper-attentif et soudé. Fait suffisamment rare pour être souligné, du pas le plus lent et le plus majestueux au galop effréné, l’allure varie très souvent, fuyant délibérément le tempo medium. La gestuelle d’Emile Parisien peut paraître désordonnée, mais en l’observant trépigner juste avant d’intervenir je me suis rendu compte qu’il extériorisait ainsi un redécoupage rythmique qu’il imaginait dans son for intérieur et qui allait conditionner la dynamique particulière de son intervention. D’où l’impression d’énergie et de fougue, qui n’a pas pour effet de reléguer aux oubliettes le jazz à papa ou à papy, mais de juxtaposer à la course de fond ou à la promenade dominicale le sport extrême.

  

Florent Nisse est lui aussi un « remplaçant » d’une qualité et d’une efficacité redoutables. Quant à Mario Costa, s’il est de plus en plus demandé sur la scène européenne, il y a quelques raisons à cela.

Qu’il s’agisse de donner la réplique à Emile Parisien ou de le suivre jusqu’au bout de phrases mélodiques alambiquées, de meubler harmoniquement et rythmiquement sans gêner le piano un espace déjà densément peuplé, avec justesse et parcimonie, Manu Codjia semble idéal dans toutes les fonctions.

Cinq instrumentistes d’exception, des compositions saisissantes. Le public est captivé et enthousiaste, cela rassure sur l’état de notre scène nationale. Ce projet s’exportera : le CD a déjà conquis la critique internationale. Tôt ou tard, l’excellence est toujours reconnue.

La soirée aurait pu se terminer ainsi, tout le monde en aurait gardé un souvenir impérissable, mais un autre groupe est programmé. All Butter Band. De jeunes musiciens très compétents vont pratiquer d’autres exercices de style, avec cœur et conviction aussi, mais dans un esprit plus rock, plus grand public. Dur de se produire après une telle tornade, néanmoins il doivent relever le défi. Et j’avoue que je n’ai accroché que progressivement, mais que j’ai fini par adhérer.

 

Thomas Ottogalli (chant, guitare électrique), Matthis Pascaud (guitare électrique), François Lapeyssonie (basse électrique), Olivier Leani (batterie) vont nous servir quelques arrangements très convaincants de titres appartenant au registre pop-rock. Pas de doute, nous avons affaire à de vrais musiciens, que viendra d’ailleurs rejoindre Pierre Perchaud, éminent guitariste et professeur, comme pour encourager la génération montante à s’exprimer de la façon qu’ils ont choisie et qui leur convient le mieux. Il y a du groove, du drive, de la bonne humeur, on peut danser, et c’est debout que le public va faire honneur au maître de céans et à ses recrues. Preuve de l’ouverture d’esprit d’un festival qui sait se diversifier et inclure des projets à l’ambition plus mesurée sans trahir ses amours.

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