Craig Taborn, Rocher de Palmer le 04/02/2016

Par Dom Imonk, photos Alain Pelletier

©AP_craigTaborn-0865

A peine sorti d’une fructueuse résidence fin janvier, au réputé club « The Stone », dans le lower east side à New York, et d’un concert la veille au Jazzdor de Strasbourg, voici le pianiste en solo en un Salon de Musiques presque plein. Il faut rendre grâce au Rocher qu’un tel musicien soit programmé sur Bordeaux. C’est un évènement, les mines réjouies que l’on croise, amis, connaissances, en disent long. Craig Taborn a rejoint le label ECM en 2011 pour la sortie d’« Avenging Angel », en piano solo. Puis ce fut « Chants » en 2013, en trio avec Thomas Morgan et Gerald Cleaver. Deux albums prodigieux, attentivement réécoutés depuis le concert, en particulier le premier dont on retrouve des traces dans la musique jouée au Rocher. Les oreilles expertes ont vite détecté un abord délicat très personnel de « But Not For Me » en ouverture, à laquelle « The broad day king », qui ouvre l’album solo, semble un peu prêter de son velours oblique. La suite des thèmes, peu nombreux mais développés, a été une fête rythmique majeure, formée d’éclats en suspensions, de grappes de notes agrégées, puis divisées, manipulées, parfois en accélérations fulgurantes, des graves abyssales contrastant avec les rares clairières apaisées. Selon les morceaux, d’impressionnantes machineries répétitives pouvaient se mettre en mouvement, hypnotiques et nourries en profondeur par les complexes spirales du jeu de Taborn, qui en souriait par moment, comme un apprenti sorcier. On retrouvera ces alchimies à la réécoute de « Avenging angel », en particulier dans « A difficult thing said simply » et autre « Neither-nor », ou à celle de « Chants » avec « Beat the ground ». Après le concert, une amie (Annie) m’indiquera que cette musique lui avait un peu fait penser à une peinture sonore à la Rothko. C’est vrai. On peut aussi imaginer que certains thèmes, aux notes imbriquées formant de denses écheveaux, pouvaient suggérer des toiles de Jackson Pollock. Alors que d’autres morceaux, appuyés par les battements de pieds du pianiste, appelaient l’inconscient au souvenir d’un ragtime furtif, joué en quelque cave enfumée, où à celui d’un rock hirsute, imagé par un Jean-Michel Basquiat. New York et son tumulte libertaire était furieusement présente, à l’oreille et à l’œil, en un mini « Vision Festival » itinérant, passant du Village Vanguard au Stone, avec haltes au MoMA et au Guggenheim. Après un beau rappel, au bizarre parfum rythmique de « free » cubain, une dégustation des vins exquis de DIVA, sponsor de la soirée, a délié les langues, dont celles d’esprits perspicaces. Ainsi, deux amis (Philippe et Frédéric), très fins limiers du jazz, n’ont pas manqué de souligner cette pointe de Mal Waldron décelée dans le jeu de Taborn, ce que celui-ci n’a pas démenti, on lui en avait déjà fait la remarque. Un autre ami (Patrick) parlait lui d’un Ravel plutôt « speedé ». Comme quoi, c’est l’impression d’un « tout est possible » qui ressort d’un tel concert, un jazz lumineux et visionnaire, qui se construit sans limite, passée, présente ou à venir. Craig Taborn en est l’un des très vifs acteurs. En « ange vengeur » du jazz, il place cette musique aux altitudes les plus hautes qu’elle mérite.

Craig Taborn
Le Rocher de Palmer

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