Chroniques Marciennes * (#5)

par Annie Robert

 

5-  Le blues au-delà des apparences                            Jazz In Marciac

31/07/2015

 

Chapiteau bondé, hier soir pour la soirée des dames : Lisa Simone et son punch en première partie et Mélody Gardot et ses mystères en seconde partie. On n’aurait pas glissé un bénévole entre les rangs, pas un resquilleur derrière les barrières, plein, archi plein, super plein… parkings pris d’assauts, files à l’entrée, des anglais, des espagnols, des italiens, des gersois, des toulousains, des vosgiens …. bref la foule des grands jours.

Pour ma part, j’étais à la Strada pour une fort belle soirée blues.  Avec une salle comble également et des spectateurs dépités de ne pas pouvoir trouver un seul billet non vendu au dernier moment … Ah succès quand tu nous tiens !

En première partie, l’enfant du pays, celui qui partit jeune encore aux Etats-unis, poussé par l’amour du blues, Nico Wayne Toussaint, un passionné, un engagé de sa musique; une voix puissante et mélodieuse avec un vibrato qu’il convoque à la demande mais jamais sans excès et des admirateurs plein la salle.

Il joue d’un instrument traditionnel dans le blues, un peu délaissé parce que marqué du sceau de la ringardise : l’harmonica. Pour moi l’harmonica, c’était surtout le crincrin qu’on sortait autour des feux de camps scouts, le truc qui vrillait bien les oreilles, qui n’en finissait pas de geindre et grincer. Une calamité musicale. Dans le blues, c’est plutôt l’instrument des cow-boys, facile à glisser dans la poche ou celui des pauvres blacks des bayous qui n’avaient pas les moyens de s’offrir autre chose, pas même une guitare désossée. Il sent à la fois la vie, la peine, la douleur, et la nostalgie. Nico Wayne Toussaint sait bien convoquer toutes ces composantes, il les rend sensibles à l’âme et il va même au-delà, son harmonica a des couleurs de bête traquée, de vents dans les arbres, de petits cris d’oiseaux. Il en tire des sons qui étonnent. Avec son complice Michel Foizon à la guitare (métrique d’enfer et picking expressif)  il forme un duo réussi et nous embarque facilement dans le rythme tantôt joyeux, tantôt triste du blues traditionnel. Ils en conservent tous les deux la forme canonique. Visiblement, ce n’est leur souhait de la transformer, mais ils cherchent à lui rendre hommage, à la magnifier. C’est une musique qui  parle au coeur tout entier et ils nous font partager aisément cet amour-là. Deux rappels et une salle enthousiaste.

En deuxième partie, Eric Bibb. Bluesman reconnu, star incontestée dans son domaine, ce monsieur chaleureux n’usurpe pas son titre !! Comme on dit ça « envoie du bois »… Le blues fait partie de lui, on le sent, il ne fait pas que le chanter, il est le blues, il doit penser blues, dormir blues, aimer blues, rêver blues……  La voix, la guitare, tout est tissé de la nostalgie tantôt désespérée, tantôt revendicative  et coléreuse de cette Amérique mythique pour nous, proche pour lui.

Il s’accompagne à la guitare avec aisance et maîtrise et avec le batteur Larry Crockett (beau nom pas vrai ?) qui propose une rythmique tantôt douce au ballet, tantôt forcenée, il nous emmène en  voyage. Un vrai plus que cette batterie qui ressemble au bruit sourd des rails du chemin de fer, direction l’Ouest…

Les petites scènes de la vie quotidienne (le ciel, le travail, la voisine d’en face, si jolie) et les grandes peines se succèdent, c’est une vraie mosaïque de nouvelles romancées qu’il nous distille de façon caressante ou  dramatique, le sourire ou le sanglot dans la voix qu’il a chaude et forte. Faulkner n’est pas loin.

C’est le grand, grand mérite du blues d’Eric Bibb, de nous faire partager des moments de vie, les rendre universels dans leurs douleurs et dans leurs joies.

Mais il sait également tordre légèrement le cou aux habitudes bluesies, se défaire de trop de répétitions, passer outres les conventions, aller plus loin, par-delà les apparences, des pointes de folk, de rock se glissent en douce, renouvellent le genre sans le dénaturer, laissant chacun satisfaits, les puristes comme les audacieux.

Une ovation a clôturé le concert. C’était mérité.

Un chanteur bien connu chantait  «  Je sais ce qu’il t’ faut …. Du blues, du blues, du blues, du blues, du blues …»

On en a eu !!! Du blues, du blues, du blues et du grand blues !!!!

A bientôt, autres genres, autres découvertes….

 

* C’est juste un jeu de mot à la noix …

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