Chroniques Marciennes 3.8

Chapiteau de Marciac, le 2 août  2017    Annie Robert

Jazz spirituels

Chucho Valdès featuring Kenny Garrett

Hier soir, sous le grand chapiteau, il flottait des parfums d’ailleurs, de Méditerranée et de Pacifique, d’encens et de fleurs coupées, des musiques de citoyens du monde.

En première partie Dhafer Youssef, enfant prodige de la Tunisie va conquérir et troubler le public. Si loin et si proche finalement, sa musique parle à tous, ceux que la tradition intéresse… ou pas ; ceux que la spiritualité intéresse… ou pas ; ceux que la modernité intéresse ou pas … elle est simplement sincère et ouverte. C’est beaucoup. (Voir la chronique à venir de Fatiha Berrak sur le blog bleu)


Et puis voici venir Chucho Valdès, ses 76 ans et son 1,90m, sa chemise luxuriante, le « mozart cubain » à la main gauche haletante. Sa musique afro jazz lui ressemble, colorée, divine, agile, remplie de clins d’oeils et d’humour.
Spirituelle en diable !!

Il y a quatre décennies, il révolutionnait le panorama musical cubain avec son groupe de jazz Irakere, un pain de dynamite, une force volcanique qui ne se démentira pas ce soir dans l’hommage qu’il vient lui porter, avec une toute jeune formation, à peine née lorsqu’il atteignait déjà sa plénitude.

Comme si son abattage à lui ne suffisait pas, il a choisi une rythmique la plus riche possible. Georvis Pico, Yaroldy Abreu et Felipe Sarria Linares, vont bouillonner, « tambours battants », peaux tendues, bois survoltés en frappés et glissés, directs, clairs, efficaces, virtuoses. Une vitalité tribale à toutes épreuves. Le rythme cubain envahit tout, les doigts et les têtes.

Le jeune et perché contrebassiste Yesley Heredia s’en donne à cœur joie dans la fantaisie débridée et le vocal joyeux. Mais ce qui étonne surtout c’est indéniable modernité du jeu pianistique de Chucho Valdès qui passe son temps à décaler, titiller, prendre à contre courant, désharmoniser parfois le prêt à porter du jazz caraïbe. Quelle capacité à aller sur les marges, à s’offrir des virées sanglantes et énervées, quelques dysphonies qui donnent du souffle. Pas de rumba planplan, ça non ! Des citations loufoques et amusées (j’ai commencé par les compter et puis j’ai arrêté…) des clins d’œil en pagaille, des influences métissées, et une maîtrise ! La synthèse d’un homme qui respire la musique (le passage de l’ostinato de la main droite à la main gauche waouh!! ), perfusé au classique, au jazz, au latino, à la danse.

D’un hommage à son père avec l’émouvant et dansant «  Bepo » aux grands morceaux Irakere avec l’emblématique « Bacalao con pan », il va mettre tout le chapiteau cul par-dessus tête avec une revisite du vieux standard « It’s not for me » et surtout par la réinterprétation magistrale, classique puis swinguante d’un prélude  de Chopin tout gardant son essence romantique et mélodique. Bluffant !


L’arrivée du saxophoniste américain Kenny Garrett, au son new yorkais typique va modifier un peu la couleur du set, moins caraïbe et davantage jazz Club.  Sobre, élégant, expressif, au service de son aîné, il va s’exalter dans de beaux chorus et nous étonner encore dans une battle sax/ percussions qui sera un grand moment. Chucho surveille gaiement, relance mais dirige à peine, il laisse ses musiciens s’amuser et se trouver mais sait planter ses banderilles et faire sourire ou soupirer son piano.


Le chapiteau épuisé, rendu de tant de plaisir, va réclamer et obtenir trois rappels variés et délicieux, dont un chant amérindien lancinant et triste qui finira en feux d’artifice.


Brillantissime !!

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