Chroniques Marciennes 3.2

Marciac 28 Juillet 2017   Chronique : Annie Robert, Photos Thierry Dubuc

Deux sirènes et une déesse : la recherche des marges

Enorme succès pour cette soirée d’ouverture, chapiteau bondé, public multiple et plein de fougue (plein de retard également au vu des multiples mesures de sécurité..) Une réussite annoncée mais qui n’allait pas de soi.
Le choix programmatique était peu commun, il faut dire, un réel contre-pied aux habitudes: une vraie surprise d’anniversaire:
Katia et Marielle Labéque, interprètes classiques et magnifiques virtuoses du piano à quatre mains et Norah Jones, star adulée, multi récompensée qui navigue entre jazz et pop: deux sirènes et une déesse pour un moment dans les marges du jazz.
Et la soirée a tenu ses promesses dans l’étonnement.

Katia et Marielle Labèque ont débuté leur concert dans les noirs reflets de leurs deux pianos siamois: quatre mains véloces et subtiles, deux têtes auréolées de crinières brunes et un cœur à l’amble, plein de fougue. Une jolie prise de risque face à un public tendu vers le jazz.


Les doigts s’imbriquent, sans se chercher, se fondent et se répondent. Osmose parfaite. Philip Glass déploie sa subtile écriture percussive et les deux interprètes la révèlent tout entière. Elles sont  habitées, complices et entraînent avec elles tous les amoureux de musique en soi, par la qualité de leur jeu.. Le reste du set va se centrer sur les origines basques des deux sœurs à travers des chants réharmonisés pour  pianos et l’entrée en lice de deux chanteurs amples de voix et basques de couleur ( Enaut Florietta et Thierry Biscary) pour une musique de racines, à la fois lancinante et active. Ça ne groove pas des masses mais se faufilent des souffles de montagnes, des senteurs de près fleuris, des fraîcheurs de torrents et des légendes de Mari et de Basajun. On se laisse emporter par la grâce et la sincérité des complaintes rehaussées encore par les étonnantes percussions basques du groupe Kalakan, bois sonores et tintements de pierres (une découverte atypique).

La chorale des spectateurs de Jim soutiendra même de son bourdon un requiem mélancolique en répétitions d’adieux avant que le groupe s’attaque à l’un des plus grands succès planétaires : le Boléro de Ravel…  Et là, on reste  plus dubitatif…
Pour qui connaît bien l’œuvre, son déploiement en couches feuilletées, sa force hypnotique, la puissance crescendo de l’orchestre symphonique, le compte n’y est pas. Les percussions basques sont certes rares, subtiles, délicates mais bien trop légères et leurs timbres bien trop proches pour que la variété des entrées se remarque et multiplie le thème. Ce qui devrait être une montée haletante tourne en longue répétition. Cependant le final, enlevé par les deux pianos survoltés, clôturera le morceau sur une impression de force enfin atteinte.

Changement de plateau, changement d’atmosphère…
Après les brunes sirènes et l’originalité du projet, la déesse bienveillante. Norah Jones vient retrouver ses fans sous un chapiteau tout acquis à sa voix de velours, sereine et engagée. Les allées se remplissent au delà des sièges et chacun se glisse doucement pour une écoute attentive d’un retour attendu de la diva aux millions d’albums.
Elle présente ce soir son sixième album «  Day breaks », un re amour  avec  son  piano, délaissé quelques temps.
Ce « Day Breaks » comprend neuf titres originaux ainsi qu’une reprise du sublime « Fleurette africaine » (African flower) de Duke Ellington, du « Peace » de Horace Silver ou de « Don’t Be Denied » de son ami Neil Young.
Un premier morceau d’introduction plutôt rock et pêchu, soutenu par une batterie en métronome, suivi d’un autre centré sur une approche plus folk, nous plonge dans la multiplicité de l’inspiration de Norah Jones  qui puise un peu partout : country, folk, soul et jazz pour tisser un univers à elle.


Les ambiances sont tantôt légères, tantôt crépusculaires. Parfois apaisantes, parfois inquiétantes, parfois nostalgiques à l’image de ses états d’âme et de ses évolutions. Entourée d’un quatuor efficace ( Fender/ basse/ batterie/ guitare ) qui la porte sans envahir le piano, elle tutoie un swing électrique, et une pop savamment dosée. La voix bien connue peut se faire douce comme le conseil d’une amie de toujours ou plus remuante pour une flambée d’énergie.
Le public en redemande et sera exaucé et charmé.

Une première soirée sur les marges du jazz qu’il fallait découvrir, augurant d’une mosaïque de propositions et d’approches à venir.

.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *