Chroniques Marciennes 3.14

L’Astrada de Marciac 8 août  2017 Chronique Annie Robert, Photo Patrick Guillemin (Dust Of Soul Pictures)

L’élégance au bout des doigts

Ray Lema/ Laurent de Wilde

Deux pianos face à face, deux miroirs comme l’eau d’un lac de montagne, noirs et sages mais pleins de mystère. Deux délicats touchers pour une musique que l’on a du mal à qualifier : pas tout à fait du jazz, pas tout à fait de la musique du monde… une musique née d’une rencontre souhaitée, voulue par deux pianistes aux carrières et expériences variées et intenses, ayant le goût du risque : Ray Lema qui a impulsé de grands projets (star du label Island de Chris Blackwell, collaborateur d’Alain Bashung, de Jacques Higelin, de Claude Nougaro, des Voix Bulgares…) et Laurent de Wilde, surdoué, touche-à-tout génial, normalien, écrivain, compositeur, chroniqueur, chef d’orchestre, auteur de documentaires, musicien acoustique comme électronique et j’en passe…

Les deux artistes, qui se connaissent depuis vingt-cinq ans, ont beaucoup de choses à se dire, ils ont récolté des milliers d’idées au cours de leurs périples, des idées plantées sur leurs différences et leurs similitudes.

Ceux qui espéraient une bataille de virtuoses seront déçus. Certes, comme dit Laurent de Wilde  « deux pianos, c’est deux fois 88 balles dans un chargeur, ça peut faire mal… » mais entre les deux musiciens, il y a du respect, le désir d’accompagner l’autre, de ne pas se pousser du col en bavardages inutiles et une écoute, un sourire que l’on sent dans les regards qu’ils échangent. Ce répertoire composé à deux est leur lieu de rencontre. Joués, frappés, caressés, les pianos chantent à tour de rôle, toujours lyriques, jamais bavards. Le thème passe d’un piano à l’autre, de même que l’accompagnement sur de belles mélodies ciselées et expressives. Cela fleure bon le ragtime, le new orleans, ou le nocturne classique par exemple mais des impulsions modernes viennent bousculer sans arrêt cette apparente régularité tonale.

Le titre de leur album commun « Riddles » (Enigmes) est bien le reflet de l’interrogation que l’on ressent à l’écoute : on n’est pas toujours capable de savoir qui joue quoi, et à quel moment, comme pendant cet air de Tango qui plante quelques banderilles blues dans le rythme. Les morceaux se déroulent en répétitions successives avec  des glissements insensibles, des petites variations qui s’accrochent comme des liserons. ( D’ailleurs un de leurs titres Lianes et banians y fait allusion). Tout est sujet à jeu commun : un beau thème malien, hommage à une amie défunte avec un piano trafiqué aux sonorités de kalimba, un croisement de Rumba et de JS Bach, un vieux blues nommé « Cookies » qui tourne en spirale ou un hommage à Duke Ellington.
C’est également une musique imagée, cinématographique, expressive, où viennent se bousculer des reflets de Château volant de Miyazaki , de tableaux de Hopper, de promenades dans le Paris de Gershwin, ou les rues de Kinshasa.

Seul petit « bémol », la bienveillance dont ils font preuve l’un envers l’autre, l’envie qu’ils ont de ne pas se marcher sur les pieds (ce qui serait bien facile) les empêche parfois de s’essayer à des moments plus forts et plus puissants, à des envolées déchirées. L’énergie est parfois un peu étale, identique ou semblable.
Un beau rappel double sur un ragtime dé- composé et une reprise de Prince « Around the world in a day » terminera ce beau concert où l’on a pris plus que du plaisir à les voir se compléter, s’épauler, mélanger leurs touches noires et blanches. Une collaboration exemplaire et émouvante.

La deuxième partie de cette soirée voyait arriver le swing en force, avec le Rodha Scott Lady Quartet, avec trois jeunes instrumentistes filles qui vont donner libre cours à leur joie de jouer avec une aînée aussi chaleureuse que Rhoda Scott, une des rares à utiliser encore le pédalier de l’orgue Hammond, d’où son surnom de l’« organiste aux pieds nus » et « à l’orteil absolu ».
Géraldine Laurent au sax alto, Sophie Alour au sax ténor et Julie Saury à la batterie vont mener la danse. Né par hasard, ce quartet, pas « sextaires » est bourrée d’énergie et d’une modernité étonnante dans une structure au départ classique.
Bref, que du bonheur, de la joie, du rythme dispensés généreusement. À consommer sans modération. Nous en parlerons plus avant dans un prochain numéro à venir de la Gazette Bleue….

Merci au service presse pour son coup de pouce (salle bondée) mais pas facile de chroniquer avec juste une fesse posée sur une marche…. 

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