Chroniques Marciennes 3.11

Chapiteau de Marciac, le 4 août  2017,  chronique Annie Robert, photos Thierry Dubuc

Mémoires ancestrales

Yosvany Terry et Baptiste Trotignon

Après une semaine de concerts non-stop et à mi-parcours, le festivalier marciacais comme le coureur de fond a le cœur rempli, les yeux pétillants mais aussi la fatigue à fleur de peau et le sommeil chancelant. Les mollets accumulent les toxines de tous styles et les cernes sont de plus en plus voyants. Mais pas question pour autant de quitter le navire. Il y a une foule de découvertes à poursuivre. On regretterait trop de passer à côté. Comme ce soir.

L’affiche disperse en effet, le début d’épuisement : une rencontre alléchante entre deux mondes et deux cultures nous tend les bras. Tenants de la pureté culturelle, opposants au métissage, peureux de l’inconnu, vous pouvez aller faire un tour ailleurs. Le pianiste français Baptiste Trotignon et le cubain Yosvany Terry partagent leurs parcours et leurs traditions réciproques, leurs découvertes et leurs évolutions également. Faits pour se rencontrer sans doute pas, mais leur volonté d’ouverture a fait le reste.


Baptiste Trotignon d’une part est un curieux de nature qui ne se laisse pas enfermer dans les clichés. En solo, il y  fait preuve d’un jeu virtuose et pas tape à l’œil, d’une couleur sur le fil du rasoir du romantisme et du jazz. Il ne s’interdit rien. L’année dernière, il était venu à Marciac dans un duo «  trop bien » comme disent les djeuns avec l’argentin Minino Garay.

Yosvany Terry d’autre part, est né et a grandi à Cuba, mais s’il maîtrise la musique de son enfance, ses transes et son énergie, son éducation a été multiple ; le jazz nord américain lui est bien connu et il est également totalement imprégné de musique européenne “classique”. Un travail de recherche et de croisements entre eux deux, donne ce soir, un moment riche, dense et varié.

C’est un jazz de la gaîté, de la danse, du plaisir mais qui n’est léger qu’en apparence. Car la modernité et un voile inquiet par instant s’invitent  à tout instant. Sans lâcher le rythme cubain, les deux partenaires ( c’est ainsi qu’ils se définissent) lui tordent le nez, le bousculent pas mal, le font éclater en pointes enflammées ou en perles rondes. Ça  pulse mais ça réfléchit aussi. Ça chante mais ça se concerte.

Yosvany Terry est un saxophoniste habile et habité, à la rondeur parfaite, impliqué et généreux, qui sait aussi bien partir dans la complexité que dans une belle épuration. Ils auraient pu revisiter pour ces Ancestral Memories un répertoire déjà là, ils ont choisi de créer des compos novatrices portées par un groove solide et  les phrases, les distorsions glissent les unes vers les autres, avec des retours en d’équilibre légers. Le passage au sax soprano va apporter une touche de mélancolie, de « desesperenza », le piano en gouttes chaudes se moque, s’inquiète et finit en berceuse.

Sur un départ roulé de la batterie  ( Jeff Tain Watts un abattage et une flamme, je ne vous dis que ça ! )

l’autodérision pousse sa corne, avec un solo tonique et expressif de la contrebasse ( super Yunior Terry, discret et mélodieux) pour un « Actuality » d’une structure complexe. On s’engage alors dans la frénésie, avec un solo intense et court de la batterie ( enfin un batteur qui peut s’exprimer de façon condensé, merci à lui !). Puis le piano  nous prend par la main, dans une mélodie douce, colorée d’un Debussy lointain, parfum d’enfance ou d’insécurité, de fuites et de cachettes repris au sax soprano dans la même couleur. Et si les paupières s’alourdissent ce n’est sûrement pas de sommeil. Les chants croisés du quartet achèveront de faire s’émouvoir les yeux.

Le final sur un rythme de Rumba, bien typé, des rugissements de batterie et le pouvoir des résilles en perles de la percussion cubaine nous ramènera dans les îles que nous n’avons jamais quittées, pas plus que les plaines de France ou le jazz new yorkais. Un rappel joyeux en farandole toute simple et ces Ancestrals Memories quittent la scène, laissant leurs sillages parfumés et leurs savantes culture croisées. Franchement, on a bien fait de ne pas se laisser aller à la fatigue .

 

Un commentaire sur “Chroniques Marciennes 3.11

  1. Alain Piarou dit :

    Quelle belle chronique ! Et toujours ces magnifiques photos. voilà qui nous fait penser un instant qu’on y était aussi.
    Vous vous régalez à voir et à écouter … nous à vous lire et à regarder les photos en les imaginant bouger.
    Merci les ami(e)s.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *