Le retour du Jedi …

Par Annie Robert, Photos : Thierry Dubuc

Chroniques Marciennes  # 6

Marciac 4 Août  2016

Le retour du Jedi…

Shahin Novrasli  /  Ahmad Jamal

 

Shahin Novrasli

Shahin Novrasli

Soirée des pianos sous le chapiteau de Marciac, soirée des contrastes et de la manière multiple d’aborder le bonheur.
Quelle responsabilité, quelle charge pour Shahin Novrasli d’entamer seul, en tête à tête avec son piano, cette première partie, avec l’ombre tutélaire du maître du piano, Ahmad Jamal donnant à Marciac son concert unique de l’année.

Le musicien natif d’Azerbaïdjan le sait et sa concentration est manifeste. Il va se montrer à la hauteur de la confiance qui lui est faite.

Shahin Novrasli

Shahin Novrasli

La confrontation solo d’un musicien et de son instrument ne ment pas, elle relève toute l’étendue de sa richesse intérieure. Et Shahin Novrasli n’en manque pas. Un long poème improvisé  débute comme une épopée qui découvre sa route, se dévoilant en volutes et fumeroles, en petits chants de folklore, en tristesse soudaine et en cris retenus, en traits fulgurants et en lancinants ostinati. Son chant porté par une technique éprouvée et sans failles, une formation classique de haut vol, nous entraîne dans un voyage dans le temps celui des improvisateurs, celui de Bach ; et dans un voyage dans l’espace, celui de son pays, de ses paysages, de ses légendes anciennes. Son discours est truffé de milliers d’influences, de figures et de paradoxes. Comme un serpent qui hypnotise, comme une figure maïeutique, comme un amant furieux, il lutte avec son piano, ses démons et ses flammes. La salle ne bruisse plus, elle retient son souffle  et la pluie qui frappe sur le toit du chapiteau  traverse aussi les cœurs, qui battent à l’amble d’un bonheur grisé, débordant de souvenirs nostalgiques.
Un effort de marathonien, un engagement complet. C’est beau comme un lever de lune ou comme une nuit d’orage.

Shahin Novrasli

Shahin Novrasli

Après les teintes pluvieuses et nostalgiques, l’arrivée sur scène d’Ahmad Jamal, 86 ans signe le retour des éclaircies joyeuses. Le vieux maître Jedi , élégant comme toujours, semble fragile lorsqu’il s’avance d’un pas hésitant vers son piano. Mais le sourire conquérant, la complicité avec les trois musiciens qui l’entourent est si patente que d’un seul accord, il fait s’écarter les nuages, et fondre les gouttes de pluie. Fragile lui ?  Pas un brin : clairvoyant, dirigeant son trio d’une main amicale mais présente, royal, et une vitalité à fendre les pierres.

Ahmad Jamal

Ahmad Jamal

La dynamique de sa musique, son ossature,  reste le rythme, incarné de façon magistrale par ses trois sidemen : Manolo Badrena au percus avec son allure de bad boy du Hell Fest, ses congas et ses multiples objets sonores, James Cammack à la basse si expressive en contrepoint, et Herlin Riley à la batterie qui sait se montrer aussi volubile que sobre. Question rythme le piano n’est pas en reste, il peut se montrer percutant, éclater en mouvements telluriques  agités d’un groove d’enfer soutenu et coloré et retomber dans les accords les plus charmants qui nous font fondre de plaisir.  Du paradoxe, de la mélodie, des craquements aussi.

James Cammak & Ahmad Jamal

James Cammack & Ahmad Jamal

Ahmad Jamal a concocté pour Marciac  un set autour de son nouveau CD intitulé « Marseille » avec une surprise délicieuse : la présence de Mina Agossi dont la voix chaude et sensuelle décline le morceau phare. On regrette d’ailleurs que cette unique apparition soit trop brève.
Parfois debout, les doigts comme des petits marteaux, se hérissant de chemins de traverses pour se recentrer et se retrouver ensuite, Ahmad Jamal est un leader à l’écoute de son groupe. L’élégance est le maître mot de son jeu. Des bribes d’Afrique, des herbes folles de groove, des clins d’œil aux vieilles romances poussent dans les jardins d’Ahmad tantôt dans une simplicité d’eau de source, tantôt dans des tourbillons invités par le piano noir.
L’air s’est assouplit en vagues de bien-être.

Ahmad Jamal

Ahmad Jamal

Une surprise nous attend en conclusion du set, la présence du slameur Abd El Malik, un petit padawan qui paraît encore plus grand et jeune dans les pas du vieux sage, pour une déclaration d’amour lancinante à Marseille.
La salle ne veut plus lâcher son trésor national, son puits de sagesse, heureuse, joyeuse. Personne n’a sommeil. Un rappel, deux rappels. Le set a semblé si court, le temps s’est contracté si fortement.
C’est pourtant le moment de laisser reposer le vieux sage.

Ahmad Jamal

Ahmad Jamal

« Obiwan  Jamal que la force soit avec toi !! »  Longtemps…

Du nid à l’envol …

Par Annie Robert

Chroniques Marciennes  # 5             Marciac 3 Août  2016

L’orchestre de JIM et C° en région
«  Yes  Ornette !! »

Le trait d’union, le fil rouge, le son continu de cette soirée à la Strada se nomme Dave Liebman. Saxophoniste reconnu, il est, à 70 ans, un musicien au talent incontestable, rompu à tous les styles, ouvert à tous les genres. Il a joué avec les plus grands, les plus turbulents, les plus iconoclastes. Il tire de son saxophone mille  accents, du plus charmeur au plus grinçant.
Il s’est vu confié la session estivale de Jim en région qui accueille en son giron les jeunes musiciens ascendants de Midi-Pyrénées (Occitanie maintenant?)

«  Music is an open sky » disait Sonny Rollins et ils vont explorer tous les genres, à travers leurs compos et les siennes. De la ballade vocale la plus classique, au plus groovy des morceaux bop avec des incursions folles vers le free. Les neuf musiciens présents font preuve d’une belle écoute mutuelle, d’un souci de se renouveler et de s’éprouver. C’est à la fois carré, construit et détaché. Chacun est mis en avant et se montre largement à la hauteur. Par deux, par trois, ou tous ensemble, ils vont composer un set très cohérent, démonstratif de leur talent. Le maître installe les ponts et suit leur impatient désir de planer au large. Son saxophone distille sa langoureuse plainte, son souffle vital, ses pizzicati de souris effrayées ou d’aigle vorace.
Et les jeunes oiseaux déjà prêts à l’envol vont pouvoir, sous son égide, tester leurs ailes, éprouver leurs plumes, tâter l’air  et se détacher du bord du nid. Dave Liebman les entoure, leur montre les courants ascendants, la pesanteur des nuages, le vertige de l’altitude. Ils n’ont plus qu’à sauter, le ciel leur appartient.

La deuxième partie de soirée est un hommage à Ornette Coleman, jazzman sulfureux, parfois incompris, fondateur du free jazz, celui qui donna des coups de pieds dans la fourmilière du black jazz, celui de la rupture et du ras-le-bol des conventions, porteur d’une musique  engagée et politique.
Autour de Dave Liebman qui pour l’occasion sera au sax ténor, une section rythmique qui connaît son free jazz sur le bout des cordes et des baguettes : Jean Paul Céléa à la contrebasse et Wolfgang Reisinger à la batterie. Ils vont  explorer les décalages, les humeurs arythmiques de la musique contemporaine et bâtir leurs propres partitions.
Emile Parisien qui décidemment peut tout jouer, surtout hors des sentiers battus, apporte sa fougue pressée, son étonnante technique, sa gestuelle de l’urgence. Qu’il câline son sax soprano comme on berce un enfant ou qu’il  le malmène pour en tirer des cris et des suppliques, il a comme Dave Liebman, une capacité à faire croître son discours et à le pousser toujours plus loin. Les pièces d’Ornette alternent avec celles composées par Liebman. Le jeu des deux sax se complète et s’affronte. À peine quelques silences, quelques souffles et peu de repos.
Les notes se précipitent comme des sacs de coquilles de noix rompus et dévalant une pente, ricochant, se cognant, s’écrasant pour rebondir plus loin.
Frottements, dysharmonies, calme et notes au kilo ou à l’unité.
Chaque instrument doit exhaler autre chose que sa propre nature, sortir de son identité et rentrer dans le combat. La routine est hors de propos. Les quatre musiciens nous le disent clairement.
Par instants, on a l’impression de côtoyer la musique des origines, celle de la pierre et de l’os, du bruit du vent ou des ombres noires. En dés-écoutant, on touchera aux vieilles magies, aux rituels  d’exorcisme. Dave Liebman finira d’ailleurs par un délicat son de flûte perdue qui nous emmènera loin dans le temps.

Non, la musique ne peut pas être sempiternellement un long fleuve tranquille et gai. Il y a des envols qui sont des libérations nécessaires, même si parfois cela fait mal et que la sécurité n’est pas au rendez-vous.

«  Music is an open sky » disait Sonny Rollins,. La musique est un ciel ouvert ; c’est sûr Ornette !!

Les légendes à l’oeuvre …

Par Annie Robert, Photos : Lydia de Mandrala, Thierry Dubuc.

Chroniques Marciennes  # 4
Marciac 2 Août  2016

Les légendes à l’œuvre.

John Scofield / John MacLaughlin

 

John Scofield/Bill Stewart/Steve Swallow

John Scofield/Bill Stewart/Steve Swallow  (Photo : Lydia de Mandrala)

Deux grands noms de la guitare sont à l’honneur ce soir sous le chapiteau, deux légendes, deux aînés impressionnants,  inspirateurs de cohortes de guitaristes qui se sont déliés les doigts sous leurs rifs  à s’en faire des ampoules.
Une affiche de  rêve et un régal anticipé.
C’est John Scofield, compagnon de Jerry Mulligan et de Miles Davis, avec son allure de gentleman modeste et sa barbiche de père Noël qui entame la soirée. La guitare brillante comme un soleil noir se met à chanter tout de suite le blues en motifs à la fois éclatants, enveloppants et clairs, d’une virtuosité affolante. Une atmosphère intime s’installe, où le bavardage amical et musical est de mise entre le public et lui avec des coups de colère, et des confidences. Il occupe la scène et notre tête, sans effraction.

John Scofield (Lydia de Mandrala)

John Scofield   (Photo : Lydia de Mandrala)

Autour de lui, Bill Stewart assure une pulsation active et prenante qui sait également se montrer discrète et faire le minimum quand il faut; un simple petit frappé sur la cymbale faisant résonner en nous toute la nostalgie du blues.
Steve Swallow avec  son allure de vieux monsieur fatigué, blanchi sous le harnais, son regard de myope, déploie à travers  sa basse acoustique (instrument peu conventionnel) un toucher tout en finesse, un suivi attentif et un soutien intelligent. Les liens entre les trois musiciens sont évidents, faciles, et naturels. Gouttes de fusion, effets de réverb et sons légers de cathédrale soulignent encore davantage la dextérité des doigts, le discours jamais inutile.

Steve Swallow

Steve Swallow    (Photo : Lydia de Mandrala)

Il fait moite sous le chapiteau, la salle est transpirante mais les motifs s’élancent en lianes d’eau, la guitare s’accroche aux poutrelles, berce la nuit puis  la réveille, l’éclaire et la secoue. La mélodie se tord, et se contorsionne mais ne s’évanouit jamais, elle se promène en liberté. Si elle s’avance masquée, c’est pour mieux revenir  s’amuser sur le manche de nacre. La country s’invite dans une ballade minimaliste d’une pure simplicité et disparaît. Le rock éclabousse comme un  blues moderne, criant la joie, la nostalgie ou la peur. Un mélange non forcé, tout fraternel.
John Scofield nous a emmené pour un moment unique dans ses jardins d’eucalyptus, dans ses déserts de pierre. On s’est senti privilégié de pouvoir partager cela avec lui, avec eux.

Un changement de plateau plus tard, John McLaughlin, 74 ans aux prunes, une allure de jeune homme flegmatique investit la scène.

John Mc Laughlin (Lydia de Mandrala)

John Mc Laughlin     (Photo : Lydia de Mandrala)

Un son énorme, éclairé à l’électrique, dopé au groove  éclate et ne nous lâchera pas.  Ca pulse dur et fort, le palpitant s’emballe, les tempes tapent, les pieds aussi et les poumons se remplissent d’air.  Ca déménaaaaaage !!
Jazz fusion, rock, influences indiennes, John Mclaughlin est de ceux qui cherchent et s’aventurent, marquent leur temps et les mémoires des musiciens.
Dans un français charmant, il présente longuement et  avec amitié ses side-men : des « rolls » musicales : Etienne Mbappe  à la basse, dont les mains gantés de noir nous gratifieront de plusieurs solos  à tomber en pamoison, Gary Husband qui passent des claviers à la batterie avec le même talent ( «  C’est agaçant les gens comme ça !! » dira McLaughlin en riant) et Ranjit Barot , batteur indien inventif, formé aux tablas et  aux «  ti ke tah, tah ! », fort comme un rock dont la formation complétera ce melting-pot ouvert.

Etienne M Bappé Lydia de Mandrala)

Etienne M Bappé      (Photo : Lydia de Mandrala)

Les morceaux proposés sont de structure solide où l’improvisation a la part belle.  Des ballades  se transforment en acmé totale, et en groove terrifiant  pour finir dans la douceur d’un accord de blues. La guitare pleure, rit, gémit, chuinte et gronde. Les battles s’enchaînent : piano/ guitare, batterie/ piano/ et un fantastique échange batterie/ batterie mêlé de scats indiens.  John McLaughlin s ‘appuie sur plusieurs morceaux – hommages. Un à  l ‘ « Abadji » maître indien des tablas  où le chant se croise avec les reverb et les vibratos, pour finir en souffle et en voix seules.  Et une autre pièce en souvenir de Paco de Lucia «  El hombre que sabia » qui nous prendra au cœur et à l’estomac par sa force évocatrice des rythmes andalous qui affleurent.
Sont-ils des rockeurs qui jazzent, des jazzeux qui indianisent, des indiens qui rockent ? Peu nous importe. Leur musique nous enflamme sans problèmes, et au fond de la nuit, les yeux  baissés par la fatigue, rompus de notes, on en redemande encore, un petit peu plus, un petit peu plus….

John McLaughlin & Etienne M Bappé (Thierry Dubuc)

John McLaughlin & Etienne M Bappé     (Photo : Thierry Dubuc)

Une belle soirée étoilée hors du chapiteau et dans le chapiteau. Deux guitares, deux hommes, deux héritiers, deux  semeurs d’avenir.
Deux voies. Deux voix.
Et nous tous pour les entendre.

Se trata solo de vivir …

Par Annie Robert, Photos : Lydia de Mandrala

Chroniques Marciennes  # 3
Marciac 1er Août  2016

« Se trata solo de vivir…. »

Baptiste Trotigon  / Minino Garay

Sur la grande scène, Ibrahim Maalouf  et Stéphane Belmondo sont aux manettes, c’est la soirée des trompettes, (ça rime).

I. Maalouf

I. Maalouf

Pas une place de libre, pas une marche inoccupée, les parkings débordent, le chapiteau est gonflé comme une voile démesurée, on ne mettra pas un souffle de plus, pas une attente supplémentaire. Dense, à bloc, prêt à exploser, électrique.

Stéphane Belmondo

Stéphane Belmondo

Devant la foule, et un spectacle déjà dégusté par les chroniqueurs d’Action Jazz (voir sur le blog  les deux chroniques) la salle de la Strada va offrir son petit écrin plus  calme et la découverte gustative de « Chimichurri », la collaboration intime de deux musiciens de haut vol.
Baptiste Trotignon est au piano et l’argentin Minino Garay aux percussions. Il n’y a vraiment pas à regretter d’être là !!!
Deux continents, deux styles, deux cultures, deux âges et un tissage d’une facilité sereine. La soie et le brocard, la jute et le fil entrelacés grâce à la  chatoyance de l’amitié visible qui règne entre eux, leurs connaissances mutuelles de la musique de l’autre, leur habileté à se glisser dans son univers.
À deux et ensemble, ils vont magnifier la scène.
Minino Garay a sûrement dû, lorsqu’il était enfant, s’amuser à frapper sur tout ce qui pouvait donner un son, des bassines  aux coquilles de noix, des troncs d’arbres aux  poignées de portes. Devant lui, outre un cajon, un tambour, un pad et une petite cymbale, des «  bidules sonores » en tout genre : grelots, triangles, bouts de bois, maracas, coquillages  et j’en oublie…. La voix, le souffle, le scat se rajoute. La danse aussi. Tout est rythme pour ce bonhomme enjoué. Il fait d’un rien un objet vibrant. (Tiens un triangle ça peut servir à  quelque chose ? )  Il commencera d’ailleurs le concert sur sa chemise ouverte par des percussions corporelles. Il est une construction sonore, à lui tout seul, vivante, vitale et pourtant recherchée. Pas une fois, il ne reproduira le même schéma.
De Baptiste Trotignon, son complice, on connaît la virtuosité discrète et pas tape à l’œil, la couleur sur le fil du rasoir du romantisme et du jazz et  sa puissance d’évocation.  Mais le voici qui réinvente Carlos Gardel, les syncopes afro-cubaines, qui chante, qui passe au soutien  rythmique d’une main, aux maracas de  l’autre…  L’Argentine a un nouvel enfant amusé et joyeux !!  Epatés et bluffés, on en reste pantois.
Le discours musical des deux artistes se déploie, s’enfle et se mélange. On sent toute la flamme du propos, son énergie animale et inquiète, mais aussi sa gaîté, son envie d’envol. C’est bourré d’idées et de retournements.
Les mots en espagnol y ajoutent leur nostalgie profonde et leur séduction poétique.
De «  Song, song, song » écrit par B. Trotignon à «  Pérégrinations »  un traditionnel argentin, on saute d’un tango langoureux et sensuel à un délicat morceau de Mac Cartney. Parfois plusieurs morceaux s’en vont glissant, tuilés sans se faire voir, comme des passages insensibles d’un continent à l’autre. Parfois ça s’entrechoque et ça se percute pour faire jaillir des étincelles, la promesse du feu qui réchauffe. Trois rappels et des salves d’applaudissements.
«  Solo se trata de vivir ». C’est cela, exactement :  il s’agit juste de vivre, de vivre fort et simplement, de façon ardente et ouverte.
Ca urge, dans le piano, dans les percus.
Ca urge tout court.
«  Solo se trata de vivir ». La musique est un pont, un lien, un étai, un possible, des boutons de vie. Ces deux-là ont fait le nécessaire ce soir pour qu’on n’en perde pas un instant. Ils se sont bien trouvés et nous avec.

La course des lièvres à travers les champs …

Par Annie Robert, Photos : Thierry Dubuc

Chroniques Marciennes  # 2
Marciac 31 Juillet 2016

La course des lièvres à travers les champs….

Gogo Penguin / Snarky Puppy

Ce soir sous le chapiteau de Marciac, c’est l’apogée des galopeurs, des sauteurs de barrière, des dévoreurs de poussière, des faunes bondissants.
De l’énergie, de l’énergie, de l’énergie, une course poursuite échevelée qui va raccourcir les souffles et accélérer les battements cardiaques.
La première partie est assurée par le groupe Gogo Penguin, un trio anglais (basse, batterie, piano) à la réputation montante, dont l’adresse et la force sautent aux oreilles dès la première mise en notes. Un parti prix rythmique imposant, un travail structuré, quasi symphonique. Au centre à la fois de la scène, mais aussi du groupe Nick Blacka. L’âme de sa contrebasse ne cesse d’illustrer un contre-chant délié et inventif, superbe autant à la corde pincée qu’à l’archet. Il porte le trio, le bonifie, lui donne sa fluidité, impulse son harmonie. À ses côtés la batterie efficace, tonique, roulante comme une locomotive de Rob Turner qui ne faiblira à aucun moment et le piano délié de Chris Illingworth  qui manque parfois de folie, surtout dans les impros.
On est emporté dans un tourbillon puissant, qui nous arrache du sol, loin du schéma habituel thème/ impro. C’est une vraie création de groupe, une couleur, un univers particulier, rempli d’ostinatos expressifs. Ca griffe et ça ébouriffe. Pourtant, au bout d’un certain nombre de morceaux, l’inventivité  s’essouffle un peu, les schémas et les mélodies se reproduisent et leur développement (surtout au piano) nous laissent sur notre faim. Cela manque peut-être de contre-pieds, de feintes, et de demi-tours.  Pas vraiment grave mais un peu dommage au vu de ce qu’ils peuvent produire. Mais pour faire un jeu de mots vaseux et trouvé par d’autres, ces pingouins-là ne sont pas manchots et ils ont su briser la glace…

En seconde partie, attendus comme des lièvres blancs, voici Snarky Puppy, son son d’enfer, son inspiration permanente, sa liberté, son sens du partage et de la joie !!

Snarky Puppy

Snarky Puppy

Garez vos rhumatismes, sortez votre enthousiasme !!
Le groupe est à géométrie variable et ce soir les baroudeurs de Brooklyn sont neuf pour faire galoper leur musique dans tous les sens, pour ruer du talon, pour franchir les haies. Le groupe de Michael League achève à Marciac sa tournée en Europe et entend faire de ses adieux (provisoires) un feu d’artifice.

Michael League

Michael League

La première partie du set repose sur leur dernier CD et  si les compos proposées  prennent une allure moins cinglée que d’habitude (à peine), elles sont sans en avoir l’air toujours aussi structurées et harmoniques, aussi puissantes et cohérentes. Les trois soufflants dans des unissons parfaits ont la part belle (Mike Maher, Chris Bullock, Justin Stanton) et le reste de la folle troupe : les deux batteries pulsatiles, d’une entente  parfaite de  Larnel Lewis et Marcelo Woloski, la guitare extraordinaire de Bob Lanzetti et les deux claviers de Bill Laurance et de Shaun Martin s’en donnent à cœur joie. Pas un raté, pas une scorie, pas un déchet…

Snarky Puppy

Snarky Puppy

Oh là, c’est pour mieux vous manger ce petit moment de pseudo calme, tout relatif!! Ce n’est qu’un élan pour reprendre le bond en avant, la cavalcade sauvage !!!
Et on ne résiste pas longtemps à ces compositions aux petits oignons, à ces soli éclairés et enthousiasmants (ils sont tous exceptionnels !!) à ces  prestations torrides et décomplexées, au sourire permanent de chaque musicien. Tout cela dans une ambiance de fête et de partage.
La course des lièvres à travers les champs est enclenchée. Sautons partout, battons des mains… Snarky Puppy nous amène tard dans la nuit, à pas d’heure. Trois rappels enthousiastes, une foule debout, qui se rapproche de la scène et un chapiteau qui perd sa sagesse rangée, pour finir en chantant à tue-tête…
Même si Bill Laurance qui en fait un peu trop derrière son moog, en selfies et autres effets faciles en direction du public, on a du mal à les laisser partir et ils ont du mal à s’en aller.

Snarky Puppy

Snarky Puppy

Il faudra même que JIM coupe les micros et rallume la salle pour que le chapiteau  accepte de se vider…

Les lièvres bondissants de Snarky Puppy, nous auront largement embarqué avec eux dans leur course folle à travers les champs. On en ressort rincés de bonheur.

Chroniques Marciennes # 1

Par Annie Robert
Marciac 30 Juillet

Soleil et grisaille.
L’arrivée sur Marciac est toujours un moment délicieux: les grands maïs qui se plient en cadence (déjà) sous un petit vent, les bosquets touffus, les vignes bleues de St Mont qui partent à l’assaut des collines rondes, la fraîcheur du lac et celles des arcades, le soleil qui éclabousse sous les velums de la place centrale et les festivaliers débonnaires, les pieds dans des sandales ouvertes, un verre à la main, le sourire aux lèvres et l’éventail frétillant. La musique partout en flots joyeux et continus et les banderoles dansantes et colorées « Jazz In Marciac » nous ouvrent comme une fleur.
Qu’on découvre le festival ou qu’on y revienne comme pour un rendez-vous amoureux, le sentiment est le même. La foule est dense mais amicale, les repères vite trouvés avec la sensation de partager avec tous des instants agréables, parfois précieux et uniques, avec comme trait d’union une musique à faire vibrer les pierres.
Des bribes de vacances, des réminiscences de bien être, des moments de bonheur présent et à venir, une respiration d’été délicate, sans soucis, sans contraintes. Une fête totale et généreuse, un baume pour âmes fatiguées.
Et pourtant…
Cette année, la fureur du monde s’est faufilée jusque dans la petite ville du Gers. Des militaires en armes, mitraillettes au côté arpentent par quatre, les rues qui alimentent la bastide. Les fouilles à l’entrée des sites de concert et les plots en ciment qui limitent la circulation sur le chemin de ronde sont censés assurer la protection des amateurs de jazz et des badauds.
Depuis des années, une simple brigade de gendarmerie suffisait largement et sans heurts à réguler des milliers de festivaliers, à relever en fin de nuit quelques consommateurs excessifs, ou à régler des différents automobiles. C’était simple et facile. Cela ne demandait pas de préparation, pas de plan épervier, pas de tensions, pas d’angoisse. Personne ne demandait à être protégé sans doute parce que qu’on savait qu’il n’y avait pas de danger.
Mais voilà. Le danger ou le fantasme du danger est à l’œuvre. Les images, les douleurs portées par les informations sont présentes diffusément dans la tête de tous. L’imprévisible, l’incompréhensible s’installe, et pas seulement ailleurs.
Il n’y a pas moins de monde en terrasse, pas moins de force dans la musique, pas moins de plaisir, c’est juste un voile de gris. On apprend à faire avec…
Marciac jusqu’à présent était une parenthèse enchantée, une bulle où justement tous les métissages, les étonnements, les enrichissements, les palabres  étaient possibles. Cela le reste par la tolérance de la culture, son foisonnement , sa puissance d’intelligence massive, mais il y a au dessus de nous un petit nuage grisouilleux qui revient avec la régularité des patrouilles..
Pas de soucis. On l’oublie vite dès qu’un bon groove se manifeste, dés qu’on croise un copain, dès qu’on discute avec son voisin du concert tout frais pondu. Le nuage s’effiloche illico. On n’a pas la décision consciente de  résister à quoi que ce soit. On le fait sans le vouloir. On fait juste ce que l’on aime parce qu’on ne sait pas faire autre chose.
Mais cette année le kaki est invité à la fête par la force des choses.
Étrange période où l’échange se fait sous l’égide des fusils.