Clap de fin …

Par Annie Robert

Chroniques Marciennes  fin
Marciac 15 Juillet 2016

Clap de fin : Florilège des petits agacements et autres satisfactions….

Lorsqu’un festival se termine, pour l’équipe qui l’anime, c’est le temps du rangement, de la désinstallation et du nettoyage. C’est également le temps de la séparation et des bilans en tout genre. La pression retombe, la fatigue s’installe et la nostalgie n’est pas loin. L’année suivant pointe déjà le bout de son nez…
Pour les festivaliers, il s’agit de récupérer les heures de sommeil  trop brèves et ses pénates, de quitter la jolie bastide, de réactiver les images et de se raconter les moments forts mais aussi les petits riens qui ont traversé la bulle musicale vécue. Des petits riens  agréables souvent et des petits riens bien agaçants parfois:

On ne dira pas merci :

– aux « officiels », invités, sponsors des premiers rangs arrivant sans vergogne en retard sous le nez des artistes.
– aux « non officiels » qui arpentent les travées, rentrent et sortent à tous moments et gênent l’écoute.
– à la salade gasconne que l’on retrouve partout.
– au monsieur avec son panama vissé sur la tête, et qui malgré les protestations discrètes le gardera jusqu’au bout du concert.
– à la queue interminable pour récupérer les sacs à dos trop volumineux au goût de la sécurité.
– au jeune homme, qui face au concert, iphone vissé aux oreilles, écoute autre chose et parasite son voisinage.
– au vin rouge de St Mont, servi systématiquement froid.
– à la clim trop fraîche de l’Astrada à laquelle on doit un petit rhume.
– aux bougons, râleurs en tout genre, parleurs sans vergogne.
– aux joggeurs du petit matin qui vous font ressentir encore plus à quel point vous êtes nazes après une courte nuit.
– aux coups de coudes, écrasements de pieds et bousculades sans excuses.

On dira merci :

– aux coups de coudes, écrasements de pieds et bousculades avec excuses.
– à la voix inimitable de Cardoze  à la présentation du chapiteau avec ses torrents de cailloux et à la voix enjôleuse d’ Helmie à la présentation du bis.
– aux petits vendeurs de glace du chapiteau avec leur voix tonitruante.
– aux échanges passionnés après les concerts avec n’importe qui, son voisin, son copain ou un parfait inconnu.
– aux petits jardins frais pour aller dîner.
– aux groupes joyeux, talentueux ou pas mais passionnés qui animent les rues.
-au stand de France Inter qui permet aux sans -billets d’écouter quand même un bout de concert.
-au jeune bénévole qui avec sa raclette s’est escrimé à tenir au sec des toilettes dont le lavabo fuyait.
-aux deux amoureux serrés-collés pendant un concert, se fabriquant de beaux souvenirs.
– aux soupirs, enthousiasmes et petites larmes retenues.
-au cinéma, tout petit, tout accueillant offrant fraîcheur, doux fauteuils et docs intelligents
– au commerçant fatigué mais souriant quand même lorsqu’à la fermeture on vient juste acheter un paquet d’allumettes.
– aux jeunes placiers, patients, infatigables qui arpentent les allées du chapiteau.
-à la petite gazette du festival et ses jeux de mots laids.

-à tous les bénévoles bien sûr, les jeunes, les vieux, les routards, les fêtards, les sourcilleux et les joyeux, toujours disponibles
-à la musique tout simplement
– à Marciac  qui sait  faire le grand écart entre Mississippi jazz band et Kamasi Washington

 L’année prochaine, c’est la 40° édition … j’ai l’impression qu’on y sera…. !!!!

 

Les merles blancs …

Par Annie Robert, Photos : Lydia de Mandrala et Thierry Dubuc

Chroniques Marciennes  # 12
Marciac 13 Août  2016

Hugh Coltman  /  Jamie Cullum

Dernier concert, pour moi, de cette 39° édition de Jazz In Marciac, un peu de nostalgie, et de bleu au cœur mais un beau feu d’artifice pour une soirée 100% mec…
Un chanteur de jazz, c’est peu courant, mais deux c’est carrément l’équation rare. Voici donc des merles blancs en double exemplaire et quels merles blancs, les filles (les gars aussi si vous voulez) j’en suis toute « bouleversifiée »…  !!

Hugh Coltman

Hugh Coltman     (Lydia de Mandrala)

Je ne reviendrai pas sur Hugh Coltman, déjà chroniqué il y a peu  sur le blog d’Action Jazz : https://blogactionjazz.wordpress.com/2016/03/ en sachant que je ne changerai aujourd’hui pas une seule virgule à la chronique écrite, il y a quelques mois, tellement il s’est montré  égal à lui-même, brillant, charmeur, profond, d’une maîtrise vocale incontestable dans son répertoire autour de Nat King Cole.

Bojan Z (Lydia de Mandrala)

Bojan Z        (Lydia de Mandrala)

Il avait de plus ce soir, un pianiste d’exception en la personne de Bojan Z, inattendu et plus que parfait dans son rôle d’accompagnateur de luxe. La prestation de Hugh Coltman fut formidable d’émotion et son interprétation de «  Morning star » par exemple, a embué les yeux  de centaines personnes. Une découverte pour certains spectateurs enthousiastes et convaincus et un plaisir partagé pour les autres. Un artiste magnifique.

Hugh Coltman Band (Lydia de Mandrala)

Hugh Coltman Band          (Lydia de Mandrala)

En deuxième partie, agité comme un shaker survolté, un air d’adolescent  malgré ses 37 ans, baskets aux pieds et chemise décorée de « Fuck you » qu’il enlèvera à la première occasion, Jamie Cullum investit le chapiteau.

Jamie Cullum (Thierry Dubuc)

Jamie Cullum         (Thierry Dubuc)

C’est une prise en main active, tonique, celle d’un show-man de haut niveau, un raz-de-marée endiablé. On le voit jouer du piano debout, parcourir le public ou donner une démonstration de « human beat box », ou de « piano beat box », dévorant le plancher de la scène, faisant preuve d’un humour certain et d’un abattage de feu follet. Rien ne lui résiste.

Jamie Cullum (Thierry Dubuc)

Jamie Cullum            (Thierry Dubuc)

Une voix de velours  à la Frank Sinatra capable de faire craquer les duègnes les plus rébarbatives, un jeu aérien, solide au piano, et il nous met tous dans sa poche. Conquis, on se laisse embarquer par ce zébulon dont l’enthousiasme  et l’énergie sont contagieux. Autour de lui, deux sidemen poly instrumentistes  et talentueux, Rory Simmons et Tom Richards, passant de la guitare à la trompette, du saxophone  aux synthés avec brio  assurent  des changements adaptés de couleurs pour chaque morceau et le vocal quand il le faut. La section rythmique de belle qualité, Loz Garrat  à la basse remarquable et Brad Webb à la batterie n’est pas en reste.

Jamie Cullum (Thierry Dubuc)

Jamie Cullum           (Thierry Dubuc)

Le passage des impros aux thèmes, des folies à l’apaisement est cependant très réglé, mine de rien. Le trublion aux airs de gavroche fait le fou, mais sait bien où il va. C’est un professionnel accompli qui ne laisse rien au hasard. Et le show tourne comme une montre à plein régime. Pas de temps mort, pas de retombée d’enthousiasme possible. Il passe du piano aux synthés ou aux percus avec la même énergie. Son set est composé massivement de créations personnelles et de quelques reprises. Avec des incursions dans le hip hop, une forte base de pop, des accents rythm and blues,  il décline des morceaux dans la fière tradition du jazz  et repasse tout cela à la moulinette, Jamie Cullum. C’est attachant, brillant  et d’une efficacité sans pareille.
À la moitié du show, les allées du chapiteau sont déjà envahies, les gorges déployées pour chanter (à deux voix s’il vous plait !), les mains rouges d’avoir été trop frappées en rythme et les groupies de tous âges, de tout sexe n’en peuvent plus.

Jamie Cullum (Thierry Dubuc)

Jamie Cullum (Thierry Dubuc)

Le public n’est pas allé  jusqu’à arracher les fauteuils (on est à Marciac quand même !!) mais ça chauffait fort dans le chapiteau et ce samedi soir, a tenu ses promesses. Un final en forme  d’éruption volcanique. Wouah Jamie !!

Du rififi dans les claviers …

Par Annie Robert

Chroniques Marciennes  # 11
Marciac 12 Août  2016

Rémi Panossian trio  /  Bojan Z Trio

Il est bien rare d’avoir un concert dont les deux parties soient aussi intéressantes l’une que l’autre. Il y a souvent une faiblesse, une préférence, une comparaison.
Pourtant ce soir à l’Astrada, rien de tout cela : deux trios, magnifiques en tout point, bâtis sur la même formule, piano, basse, batterie, certes différents dans leur partis pris musicaux, leur expérience et leur âge mais d’égale qualité dans leur production; deux moments de plaisir à admirer le talent à l’état pur.

Premier sur la scène : Rémi Panossian Trio, des jeunes trentenaires affûtés, dont l’énergie, la rapidité du jeu, l’espièglerie sont les traits essentiels. Ces trois-là sont les rois de la volte-face, des ruptures et des suspensions. Des tue-l’ennui intégraux. Tenue par des bouts mélodiques accrocheurs, dans la tradition du rythme and blues ou de la pop, leur musique s’éclate rapidement en motifs répétitifs à la métrique complexe. C’est construit, travaillé, ciselé, pensé et joyeux mais cela n’empêche pas une improvisation  débridée. Avec Frédéric Petitprez batteur fou, tour à tour léger ou viril qui impose au groupe un rythme débridé, la  contrebasse allongée, déliée et parlante de Maxime Delporte souvent en contrepoint et réponse avec le piano, Rémi Panossian  a trouvé des alter ego pour satisfaire ses envies de contrastes et laisser s’exprimer son piano redoutable d’une agilité de singe. Dans ce trio, chaque instrument a son importance et prend le thème ou le leadership : ballade aux accents de gospel d’une belle pureté pour le piano, danse folle de la contrebasse,  solo introductif pour la batterie où vont s’exprimer toutes les facettes de l’instrument, grincements, frappes , peaux, fers, tintements…C’est un univers, un ton qui n’appartient qu’à eux et dans lequel on entre sans difficulté.
Ces fans du changement de tempo et des contre-pieds sont également remplis d’humour, au vu des titres décalés de leurs morceaux « Brian le raton laveur » « Burn out » ou « Into the Wine ». On sent qu’il y a une vraie vie de groupe, une véritable création collective. Ils se situent dans cette mouvance actuelle des jeunes groupes de jazz, qui travaille en collectif et non plus en individus partenaires d’un moment. Malgré quelques redites et quelques effets de trop, cela donne une musique bluffante, tonique, rusée et de haut vol, une performance technique et une vérité musicale authentique. On ne dira plus « à suivre » mais « allez-y » !
En deuxième partie, le Bojan Z Trio. Bojan Z, la cinquantaine éclatante, est un pianiste qui n’a peur de rien, inclassable virtuose, inventeur permanent, traficoteur d’instruments. Aussi à l’aise aux synthés qu’au piano, il se délecte des échanges, des mélanges, des folies décalées. Sa carrure d’athlète a partagé la scène avec des musiciens de tous horizons, de tous pays, un « xénophoniaque » fertile qui étonne sans cesse. Moins d’urgence dans sa musique, plus de sérénité mais pas moins d’énergie et de partage. Il est peu fréquent de le voir en trio. Mais ce soir pour Marciac, il se plie avec bonheur à ce passage obligé pour tout grand pianiste avec deux compagnons de choix. Thomas Bramerie à la contrebasse est un sideman de luxe  qui sait suivre sa propre mélodie tout en gardant une base rythmique impeccable. Pierre François Dufour est lui, un batteur multicarte, actif, solide et coloré qui va nous révéler une autre facette de ses savoirs. Un groove sans faille ne lâche pas le groupe, il en est l’épine dorsale, court dans les cordes, dans les touches, dans les cymbales. Bojan Z a adapté au trio plusieurs de ces morceaux anciens et récents : un « TNT » explosif bien sûr, un « Tender » mélancolique et obsédant qui virera au paroxysme  grâce à l’ostinato puissant du piano. Bojan Z sait convoquer toutes les couleurs des folklores qu’il aime, celui des Balkans bien sûr avec un « CD Rom » en forme de clin d’oeil mais aussi celui du moyen Orient et du chaabi, celui des îles avec le maloya évoqués dans « Algérique » .
Lorsque Pierre François Dufour se mettra au violoncelle, ils nous offriront une chanson  de Carlos Jobim, à la fois triste et joyeuse, un concentré paradoxal du Brésil, très délicat et sobre. Et le morceau suivant nous fera découvrir les attraits rarement vus du violoncelle jazz.
La musique de ce trio c’est la couleur, une brillance de bayadère et beaucoup d’inventivités, un métissage swinguant et heureux.
Le set se conclura par deux morceaux enchaînés, un « Good wine » gouleyant et un « In goods we trust » en forme de chevauchée fantastique.

Une soirée magnifique, cohérente et revigorante, entre une découverte -confirmation, et confirmation- découverte. Du plaisir pur jus.

All that jazz …

Par Annie Robert, Photos : Thierry Dubuc

Chroniques Marciennes  # 10
Marciac 11 Août  2016

Lucky Peterson Quartet  /  Wynton Marsalis Quintet

Ce soir nous voici revenus aux racines, du jazz, du swing, du blues, de la ballade. Rien d’un musée figé, bien au contraire, la tradition certes, mais la tradition dans ce qu’elle a de bon, le partage avec des plus jeunes, la remise en cause et un ouvrage final, parfait, plein de tonus et de grâce.

Lucky Peterson

Lucky Peterson

Délaissant sa guitare pour l’orgue Hammond dans laquelle il excelle, et après avoir offert  la veille, en guise d’amuse -oreille, un petit concert gratuit d’une demi-heure sur la place du bis à un public « espanté » comme on dit dans le Sud-Ouest, Lucky Peterson est sur la scène du chapiteau pour cette première partie swing and blues.
Celui-là, c’est un phénomène, comme un sale gosse taquin  qui ouvrirait tous les bocaux d’un magasin de friandises. Il picore, s’étonne, rigole de ses excès et de ses facéties « ah, vous ne vous attendiez pas à ça les gars.. » Il regarde le public en riant, heureux de ses pitreries pour revenir au thème que nous n’avions jamais perdu de vue.

Herlin Riley

Herlin Riley

Et derrière, ça suit au quart de tour, ça riposte, nous entraîne dans un vrai manège de chevaux de bois. Il faut dire qu’il a avec lui un batteur de grande classe. Herlin Riley qui est également le batteur d’Ahmad Jamal, autant frappeur de peau que joueur de fer, est d’une régularité de métronome, jamais trop appuyé et inventif. Visiblement il s’amuse bien lui aussi.

Kelyn Crapp

Kelyn Crapp

Le jeune guitariste Kelyn Crapp, discret et frais, et un saxophoniste rutilant, très créatif, monté sur pile (mais dont je n’ai pas saisi le nom.) complètent  le quartet. Quant à l’orgue Hammond, c’est un vrai monstre de force. Inimitable dans les nappes de sons mais aussi dans les impros agiles que ses deux claviers lui permettent. Elle peut se faire tendre pour des slows langoureux mais pleins de surprises, des accords vanillés et décalés. À l’arrivée de Nicolas Folmer à la trompette, une section de soufflants swinguants s’installe pour des unissons ou des jeux harmonisés sur des standards bien plantés : un « Misty » de derrière les fagots, romantique mais épicé de cannelle et de gingembre, un «  Every day I have the blues »  cabotinant et joyeux malgré son titre, un « Purple rain » émouvant, repris en chœur par la salle et décliné par la voix inimitable de Peterson. Des niches, le papy gamin en fera tout au long du set, il appellera même à le rejoindre, un Wynton Marsalis qui ne s’y attendait pas et qui nous offrira un beau solo avec un micro prêté par le sax.

Lucky Peterson

Lucky Peterson

Ce bluesman-là est un concentré de peps tonique, un remède à la mélancolie sous un chapeau noir, un vrai moment de joie et de talent.

En deuxième partie, c’est au tour de Wynton Marsalis de magnifier la tradition du jazz. Le parrain du festival, le fidèle d’entre les fidèles, après avoir célébré les grands orchestres quelques jours auparavant avec les «  Young stars of jazz »  a choisi ce soir une formation plus restreinte, resserrée dans l’espace pour une intimité entre les musiciens et un set centré essentiellement autour des ballades.

Wynton Marsalis

Wynton Marsalis

La formation est très unie, en parfaite harmonie. Il n’y a entre eux aucune hésitation, aucun faux pas. Walter Blanding aux saxophones possède un son rond, profond et virtuose et son phrasé simple est toujours à propos, Dan Nimmer au piano joue à saute-mouton et se montre tour à tour lyrique ou soyeux, Carlos Henriquez est une basse mélodieuse qui soutient sans faille la rythmique. Ses impros sont des modèles du genre, courtes et avenantes. Le batteur Ali Jackson peut se montrer plein d’humour mais toujours solide.
Une unité qui se ressent dès les premiers morceaux. La couleur est la même, les partis prix également. Cela n’exclut pas les surprises.
Hervin Riley, le batteur de Lucky Peterson vient impromptu battre du tambourin avec brio sur le 2° morceau… et une taquinerie de plus…

Wynton Marsalis Quintet

Wynton Marsalis Quintet

Le set s’organise autour de morceaux  toniques et swing  mais surtout de ballades pleines de charme où la trompette se fait amoureuse, soucieuse des nuances avec des petits souffles ou des grands éclats. Le jeu  de Marsalis force l’admiration. Avec son embouchure droite, sa trompette est claire, soutenue. Il a la capacité de lui faire endosser un habit d’ogre ou de ballerine, de fée clochette ou de loup-garou, avec classe, élégance et subtilité qu’elle soit en sourdine ou à pleins poumons.
Ce retour au quintet de base et cette déclinaison de la belle ouvrage  restent vivants, remplis de flamme, festifs et on le comprend vite jamais figés. Wynton Marsalis connaît ses origines musicales, il les cultive et le fruit porté est toujours savoureux.

Wynton Marsalis

Wynton Marsalis

Ces deux grands noms ont du jazz, du blues, du swing collés à leurs semelles, ils nous en ont offert le meilleur et l’essence. À présent rassérénée, bercée, la nuit pourra sans peine se remplir d’étoiles. Good night Jazz.

Des Caraïbes à … Marciac …!

 

Par Fatiha Berrak, photos : Thierry Dubuc

Michel Camilo Trio Latino

Michel Camilo

Michel Camilo

La porte s’ouvre en délicates touches toutes douces. Immédiatement le piano prend le pouvoir en même temps que l’intensité de tous les regards …

Batterie et contrebasse, en amies fidèles, portées par Dafnis Prieto et Ricky Rodriguez le suivent dans cette folle course latine. Toutes ces couleurs se succèdent et se mêlent dans un chamarré musical éclatant. Soudain, tout s’atténue au détour d’un chemin joyeux, pour revenir à travers champs. Dans ces brassées de notes fougueuses dont ils ont le secret et qui nous cueillent tel des fleurs qui n’attendaient que cet instant …

Dafnis Prieto

Dafnis Prieto

L’enthousiasme désormais plus intimiste, sentimentale. C’est un réel corps à corps entre la scène et la salle, suspendue à son cou. C’est alors que la chute de plumes blanches arrive et courtise le clavier déjà conquis.

Ricky Rodriguez

Ricky Rodriguez

Dites !!! Comment résister à de telles vagues, à la fois douces et puissantes ? Comment quitter cette énergie qui se succède, toujours la même, jamais pareil ?

La revoilà encore cette farandole affolante, inattendue, indispensable !

Décidément, quel panache …

Michel Camilo

Michel Camilo

Le piano n’est plus … il devient flipper fou, et nous, sa bille émotionnelle, totalement allumée, gigotant sur notre derrière à faire céder tous les clips de nos chaises épuisées.

Nous sommes merveilleusement bien à Jazz In Marciac, à la fois ici et ailleurs.

 

David Sanchez Quartet 

David Sanchez

David Sanchez

L’impressionniste au saxophone, nous offre ce soir un tableau tout en douceur, un souffle apaisant et chaleureux qui semble réconforter chaque auditeur. Un bienfait bienvenu, un jazz qui enfante entre Caraïbes et Afrique.

Luis Perdomo

Luis Perdomo

Un pinceau pour chaque main, ainsi les touches de piano, pour Luis Perdomo, contrebasse pour Ricky Rodriguez, batterie pour E.J. Strickland, l’harmonie règne dans un tour de danse tendre et sensuel propice aux calmes explications autant qu’aux confidences pour un saxo modéré et plein d’élégance.

E.J.Strickland

E.J.Strickland

Davis Sanchez passe tour à tour du sax à la percussion, nul ne sera lésé, pas de jaloux c’est sûr et certain, ses bébés il les aime tous, d’un amour égal et nous aussi, bravo l’artiste !

Que la musique abreuve nos sillons !

Par Annie Robert, Photos Lydia de Mandrala

Chroniques Marciennes  # 9
Marciac  10 Août  2016

Dianne Reeves /  Kamasi Washington.

Il y a des artistes qui ont la musique en partage dès leur petite enfance : biberonnés au swing, talqués au contre point, nourris à l’after-beat avec des ailes d’arpèges accrochés à leurs chaussons. Qu’ils s’y soumettent, qu’ils s’y accrochent comme à une planche de salut, qu’ils s’en emparent, peu importe. La musique les irrigue depuis toujours en petits ruisseaux, en grosses gouttes ou en jets continus. Elle ne les lâche pas et surtout, ils la répandent, la partagent, l’offrent sans rechigner. Les deux artistes de ce soir, dans un genre très différent, voire opposé, sont dans ce cas : généreux, décoiffants.

Dianne Reeves

Dianne Reeves

La soirée débute avec Dianne Reeves, grande et magnifique héritière des voix sublimes des grandes chanteuses black. D’abord par une longue intro où chaque musicien, tous parfaits pourront exposer leur talent : un guitariste dopé à la bossa, un bassiste discret et efficace, un pianiste attentif  et un batteur sans ostentation.

Romero Lubambo

Romero Lubambo

Tous concourent à ce que Dianne Reeves se sente en sécurité pour que la voix puisse s’exprimer pleinement, puisse fasciner jusque dans les moindres replis.  Et c’est cette voix, qui saute aux oreilles : une technique épanouie, parfaite (ah le travail du micro), une puissance énorme et maîtrisée, une tessiture  gigantesque qui va du grave profond aux feulements de l’aigu, un timbre coloré  aussi fleuri que sa robe rose.

Terreon Gully

Terreon Gully

Dès le 3° morceau, la salle déjà acquise tape dans ses mains. Il faut dire que la diva est généreuse et pleine de faconde. En vérité, les chansons qui lui servent de support n’ont pas grande importance, (elles ne sont d’ailleurs pas exceptionnelles), elles restent dans la tradition du chant vocal mais on est totalement  pris par la voix, la soul, la facilité du scat qui se fait instrument.et sa façon de se jeter totalement dedans.  Un harmoniciste vient se rajouter au groupe et leur dialogue se pose tout en intimité comme celui qui suivra « It’s very clear » où c’est avec la guitare qu’elle partagera un instant de complicité tendre. Elle raconte ses chansons, les illustre, parle d’amour ou solitude.  « I’m better now »  Est-ce la voix de la contrebasse ou celle de Dianne qui improvise avec folie ? L’entendre est un vrai bonheur nourrissant. Avec l’abattage de Tina Turner, elle se permet quelques incursions, vers la pop, le rock  et c’est avec la fougue d’une lionne, qu’elle exécute au premier rappel une improvisation scat très originale pour présenter avec affection et amour chacun de ses musiciens.

Dianne Reeves & Reginald Veal

Dianne Reeves & Reginald Veal

Le deuxième rappel verra s’allumer les briquets et les téléphones portables comme des lucioles oscillant dans le noir pour un dernier échange entre la salle  et la chanteuse. Son sillage parfumé, tonique et sensuel, nous laissera radieux, revigorés et admiratifs.

Deuxième partie, autre atmosphère, autre style. Dès la montée sur scène, le look pose le partie prix : politiquement incorrect, messieurs dames. Tenue des Black Panthers, casquette de basket, bonnet rasta, tunique à la Sun Ra et tee-shirt  psychédélique  de sales gosses : attention OJNI (Objet Jazzistique Non Identifié) !!  Kamasi Washnington  et son octet investissent le chapiteau.

Kamasi Washington

Kamasi Washington

Dès le premier morceau, la puissance est forte, garez vos tympans, accrochez-vous à vos sièges et à vos godasses, histoire d’éviter un envol dans les cintres.
Deux batteries , un trombone, un clavier, une basse, une chanteuse et le sax ténor de Kamasi, terrible, puissant, solaire et virtuose. C’est une musique de l’urgence, du paroxysme et de la transe (Patrice Quinn, la chanteuse tanagra accentuant cet aspect mystique par une gestuelle d’incantation).

Patrice Quinn

Patrice Quinn

Pas question d’être gentils, bien élevés, propres et bien cleans. Une fois bien cloués à nos sièges, (que ceux qui nous  aiment nous suivent…), ils vont nous récupérer, nous transporter dans leurs univers dans des morceaux aux atmosphères variées et surprenantes, en revenant à une hauteur de décibels élevée mais confortable.
Ça se déroule pourtant comme une course de fond échevelée, un jeu de quilles : des flèches dans tous les sens, des seaux de notes au kilo, mais aussi des unissons remarquables, des solos inventifs (le trombone de Ryan Porter agile comme un rossignol).

Ryan Porter

Ryan Porter

Chaque morceau est composé en forme d’opéra : un exposé et des motifs multiples repris en boucles, entrecroisés, interpénétrés, superposés, avec des fortissimo et des retombées symphoniques. Il faut entendre à quelle moulinette ils vont passer « Cherokee » un standard bien connu mais pas si lisse que cela pour en faire une déclaration contestataire tout en lui gardant son lyrisme et sa mélodie avec l’arrivée de Rickey Wahshington au sax soprano.

Rickey Washington

Rickey Washington

Une ballade se glisse ensuite dans laquelle le chant et le sax fusionnent, se font enjôleurs, presque divins; de la dentelle séduisante et douce. Autre moment d’exception, la prestation du bassiste  Abraham « Miles » Mosley dont la finesse du jeu n’avait échappé à personne et qui nous offrira un morceau solo contrebasse et voix  à décrocher les mâchoires. Les scories en tout genre font partie du jeu, le groupe s’en sert et les développe. On a droit volontairement  au goudron et aux plumes. Seule la battle entre les deux batteurs est un peu décevante mais pour le reste rien à jeter : du gros, du fort, du politiquement engagé et le sax de Kamasi impérial.

Abraham "Miles" Mosley

Abraham « Miles » Mosley

Le set se conclut sur un manifeste pour la cause des blacks en forme de cris jetés, de douleurs et de spasmes. C’est sidérant de justesse, et de qualité musicale. Une expérience à vivre, pour nous comme pour eux.

Brandon Coleman

Brandon Coleman

Voici un concert dont on sera fier de dire plus tard : «  Bon sang, j’y étais !! »

Cubana night …

Par Fatiha Berrak, Photos : Thierry Dubuc et Lydia de Mandrala

Chaude nuit Cubaine …

Roberto Fonseca (Thierry Dubuc)

Roberto Fonseca           (Thierry Dubuc)

Les lumières de la salle s’éclipsent, seul le plateau flotte… D’entrée de jeu, Roberto Fonseca nous jette dans son chaudron « Cubano Chant » tout bouillonnant. Aujourd’hui et au menu, son nouveau projet « ABUC », qui sonne et résonne aux rythmes, des racines afro-cubaines… Roberto, comme l’appelle simplement ma voisine du moment, s’exprime dans son français très personnel… Il nous reçoit, comme dans sa famille, il est chez lui à Marciac, dit-il… avec l’approbation du public qui lui accorde un solide soutien, par des claques de mains chaleureuses… Le ton est donné… Roberto Fonseca, s’élance dans les bras de l’engouement, avec la réciproque… Une cascade de notes,  dévale la scène, jusqu’au moindre sillon en mouvement dans les lieux… Les embruns colorés, s’élèvent et couvrent toute la surface du fameux chapiteau, chauffé à blanc…! Il tourne le carrousel scénique, à vive allure, il s’éclate de joie au fond des yeux…! avec Carlitos Sarduy et Matthew Simon (tp), Dario Garcia, Tutu (tb), Ravier Zalba (sax,fl,cl), Jimmy Jenks (sax), Yandy Martinez (b), Ramses <> Rodrigez (batterie), Adel Gonzalez (percussions) et Carlos Calunga au chant.  C’est le toucher obsessionnel d’un pianiste heureux, qui vient ponctuer le pli de la tenue de soirée avant d’être avalé graduellement  par son antre orchestral… Oh!!! Parfum latino, lorsque tu nous tiens… ! On ne te lâche plus! Un peu plus, encore un peu un plus, encore un peu, pour voir fendre la foule amassée sur le passage attendu de la silhouette agile et pleine d’aisance de Roberto Fonseca… Il est 1 heure du matin et la fiesta va se prolonger encore ainsi, durant une demi-heure, sous les sourires généreux en « âme – son du cœur ».

Gonzalo Rubalcaba (Lydia de Mandrala)

Gonzalo Rubalcaba              (Lydia de Mandrala)

Volcán trio »……… Ce sont bien trois champions, chacun dans son domaine. L’un est pianiste, Gonzalo Rubalcaba, il prend la parole avec son premier interlocuteur à touches noires et blanches, pour un entretien très animé, sa bouche parle sans cesse, mais aucun mot n’en sort, seul le piano traduit cet amour passion. Ses mots puissants qu’il envoie au fond du court et qui reviennent toujours, dans un merveilleux contrôle… José Armando Gola, bassiste

Jose Armando Gola (Lydia de Mandrala)

Jose Armando Gola                  (Lydia de Mandrala)

et Horacio  » El Negro » Hernández à la batterie, forment les éléments indispensables au trio. Un cocktail musical détonnant qui souvent nous plaque au fond du siège à notre insu et pour le plus grand des plaisirs ! J’ignorais qu’il existait des panthères noires du jazz à Cuba! Bravo !

Horacia "El Negro" Hernandez (Lydia de Mandrala)

Horacia « El Negro » Hernandez                  (Lydia de Mandrala)

L’équation de la joie : be funk !!

Par Annie Robert

Chroniques Marciennes  # 8
Marciac  8 Août  2016

L’équation de la joie : be funk !!

Fred Wesley / Maceo Parker

Prenez une section rythmique au groove implacable, une section harmonique habile comme un chat et solide comme un roc, rajoutez une section cuivre charpentée n’ayant pas peur de chauffer à blanc les embouchures, secouez fort et sans fatigue, brassez sans peurs et sans reproches et le funk est à vous, pulsé à 100 degrés !!… Choix de vie, choix d’espace, choix de mots et de harangues, c’est la recette de la joie. Funkez les gars et sus à la vie !!
Ce soir sous le chapiteau de Marciac, deux grands maîtres du funk, deux compagnons de James Brown, deux héritiers du genre qui ne s’embarrassent pas de fioritures inutiles, qui vont directement s’adresser à nos pieds, deux septuagénaires qui n’ont pas perdu une once d’énergie pure : Fred Wesley et son trombone doré et Maceo Parker et son sax bouillonnant.

Fred Wesley et ses musiciens arrivent sur scène tous vêtus de noir, comme un boy’s band où, pour certains, le ventre aurait poussé plus vite que les abdos.
C’est la basse joufflue, élastique et virtuose  de Dwayne Dolphin  qui lance  le set en installant un beat qui ne faiblira pas. C’est puissant, carré, d’un volume et d’une efficacité maximale. Fred Wesley  tire de son trombone un son rond et clair sans aucune faiblesse ce qui est un exploit lorsqu’on connaît un peu la difficulté d’être juste avec cette bizarrerie de la musique. Il se fait improvisateur agile ou accompagnateur docile. Chaque musicien fait briller ses plumes puis rentre dans le rang, ils rigolent, se taquinent musicalement et se retrouvent ensemble pour marquer le tempo d’unissons éclatants. Rapidement le plancher vibre en cadence sous les pieds des spectateurs, les jambes fourmillent d’impatience et les frappés de mains  deviennent des tempêtes sonores. Fred Wesley se montre  un habile harangueur de foule, il sait s’adresser à elle directement, la faire chanter et s’en moquer parfois (Boogie, boogie bap, bap). Il prend souvent le chant, avec ses musiciens  en réponse, pour des clins d’œil, des paroles qui semblent être des jeux de mots (mais quand on ne comprend pas l’américain, ça limite un peu.)
Ils ne se prennent en tous les cas pas au sérieux, se moquent d’eux-mêmes jusqu’à la caricature dans des petites comédies et des faux-semblants volontairement décalés. Ils se marrent et nous aussi. On rigole du blues qui a mal à l’âme, du moment slow et du love song ce qui ne les empêchent pas de nous gratifier d’une ballade symphonique digne d’un grand orchestre et de certains morceaux qui pourraient porter la paternité du rap. Le set se conclut par un « House party » de belle facture. Un seul petit rappel car il ne faut pas trop abuser des bonnes choses….

Changement de plateau et dans un tourbillon de mauve et de noir, arrive Maceo Parker. Le visage et la silhouette sont amaigris certes, mais les yeux pétillent de vie et de malice. Une énergie intacte. Le sax alto dès les premières mesures se remplit de bulles de champagne endiablées, beat and beat « and be funk ». Ca parle aux muscles et aux tendons, au souffle et aux mains. C’est une musique de l’instant, de l’allégresse et de la danse. Une musique pour les pieds comme disent les canadiens et on ne va pas s’en plaindre. Autour de lui, des musiciens qui en jettent : un tromboniste épatant, un bassiste puissant à tous les sens du terme, une batterie métronomique, un clavier pas tempéré du tout…Ça balance et ça pulse, ça décoiffe, ça étincelle et ça nous en colle plein les mirettes. Le sax de Maceo souffle un groove  authentique, drument enraciné, parsemé de sons rauques, de piques éraillées et de belles citations arrondies. Il sait se montrer moqueur en caricaturant le jazz New Yorkais «  we don’t play jazz, we play funk !!»,  mais respectueux également des grands noms et les hommages à James Brown ou Marvin Gay  le prouvent. L’art vocal de Maceo Parker n’est pas en reste, il chante autant qu’il joue. Les harangues se multiplient « get up ! », on n’est pas là pour faire dans la demi-mesure, mais pour jouer et écouter à fond. Il y en a pour les oreilles et il y en a pour les yeux.
Aretha Franklin vient aussi se rappeler à nos mémoires, par l’intermédiaire d’une de ses deux choristes, sa cousine, sa sœur, sa nièce ou fille ou sa voisine, on ne sait pas, mais la voix funky, puissante, dopée au gospel, booste encore davantage la salle si c’était possible. Le show va grossissant. Chorégraphies, chants à quatre, solos éblouissants notamment de Reggie Ward à la guitare qui était déjà dans le band de Fred Wesley et deux moments tendres : « We don’t know what love is »  au trombone et au piano, d’une charmante délicatesse et un hommage voix / piano avec lunettes noires et gestuelle qui fait revivre Ray Charles, ponctuent le set.
Sur le côté de la scène, les digues ont rompu et c’est un flot de jeunes pêchus et sautillants qui envahissent le parterre. La transe n’est pas loin,. Danse, danse, danse.  Bon sang, c’est d’une efficacité redoutable !!

La soirée se termine dans la joie  la plus totale. Be funk, be funk à profusion, à foison, ad libitum.
Be funk, pour se sentir vivant, encore et toujours. Eh, oh Maceo !!.

La métamorphose des Grands-Mères …

Par Annie Robert, Photos : Thierry Dubuc

Chroniques Marciennes  # 7
Marciac 5 Août  2016

La métamorphose des Grand-Mères…

Kyle Eastwood Quintet  /  Avishai Cohen Trio

Que savons-nous de la contrebasse ? Instrument imposant de fond de scène, timide malgré ses larges formes, en charge du rythme avec son alter ego la batterie, elle fait partie de ceux qui se sacrifient dans la joie, dont on remarque l’absence mais pas toujours la présence. Une discrète qui se laisse ignorer…
Ce soir pourtant, les Grands-Mères comme on les surnomme, sont à l’honneur et ce sont deux contrebassistes leaders de groupe qui vont se succéder sur la scène d’un chapiteau bourré à craquer et nous en faire découvrir des possibilités roboratives.
Kyle Eastwood  et son quintet d’abord dans lequel il alternera contrebasse et basse électrique. Il est ce soir accompagné de ses quatre mousquetaires: Andrew McCormack, au piano agile et fougueux, Quentin Collins à la trompette claire et déliée, Brandon Allen qui sait chercher la note qui fait mal au saxophone  et Chris Higginbottom, à la batterie pour un soutien que l’on pourrait souhaiter par instant plus léger. .

Kyle Eastwood

Kyle Eastwood

En trio, en duo ou au complet, alternant standards aimés, compositions personnelles ou musiques de film revisitées, le set se présente comme autant de petites fenêtres ouvertes sur le monde du jazz. Les atmosphères sont diverses et colorées : hommage au groove d’Horace Silver, sons des jazz clubs des années 50, latin jazz. Le schéma est classique et le style également. La prise de risque est, on peut le regretter, minime mais la sincérité et la fougue toujours présentes emportent l’adhésion. «  Marrakech » morceau dans lequel Kyle Eastwood propose un moment d’atmosphère personnel et intime où la contrebasse se fait oud, est peut-être la voie qu’il lui faudra se résoudre à explorer.

Stefano Di Battista

Stefano Di Battista

Stefano  Di Battista rejoint le groupe au milieu du set et y glisse avec facilité ses improvisations lyriques et construites et un son ample d’une grave beauté, qu’il soit au soprano ou au ténor. Un doux moment de grâce avec le thème de « Cinema paradisio » d’Ennio Morricone suspend la salle, une fin tonitruante des soufflants dans un groove échevelé et un morceau dédié à Marciac réjouissent les spectateurs et on se quitte après deux rappels enlevés.
Grand-mère a commencé sa cure de jouvence dans la joie et la belle ouvrage.

Et ce n’est pas fini… Elle va sacrément prendre un coup de jeunesse la grand-mère, avec l’arrivée du Avishai Cohen Trio !!
La contrebasse va changer d’âme. Elle percute, frappe du bois et  de l’archet, se pavane ou se plaint. Elle va devenir une jeune fille au balcon, une adolescente qui danse sur les braises ou sur la lande, une compagne des oiseaux du Sud. La demoiselle parée de ses atours se prépare au voyage ou à la noce, elle relève ses jupons pour sauter les ruisseaux. Elle est gaie et unique.
Le trio impulse des ruptures de couleur et d’intensité permanentes, une structure solide et toute en finesse des compos. La contrebasse prend souvent le chant (et le champ également !) et le piano se résout au soutien. La recherche mélodique est constante. Les trois musiciens dont la complicité, la complémentarité sautent aux oreilles, se passent le thème, se le volent, se le tordent et se le reprennent.

Avishaï Cohen

Avishaï Cohen

Omri Mor au piano est bluffant de qualité et  Noam David à la batterie, souple, sans esbroufe mais puissant. Quant à Avishai Cohen, il  va chercher dans le tréfonds de son « amoureuse »  du bois frappé, des cordes d’attaches, des glissés et des slaps. Du rarement vu et de l’émotion au bout des doigts.
Avec des accents andalous ou yddishs, la contrebasse se fait lyre ou sitar et on plonge dans le folklore sans jamais lâcher le groove.
Les appuis entre le trio sont permanents, on ne sait pas qui suit l’autre et qui le précède, dans des échanges qui sont la marque d’un vrai travail de groupe et qui nous propulsent haut.

Grande-mère nous enlace et nous redevenons petits-enfants pour un « Child is born »   plein de câlins et de sommeils embrumés. Elle nous entraîne sur les rivages de la Méditerranée et nous redevenons auditeurs de contes enfuis.
Le chapiteau laisse éclater sa joie et sa reconnaissance pour un tel moment que l’on sent unique.
Un premier rappel avec des solos de folie .Un deuxième  rappel qui resserre encore l’émotion lorsqu’Avishai Cohen se met à chanter en espagnol « Alfonsina vestida de mar » une chanson de son enfance, de celles qu’on se fredonne pour bercer les chagrins ou accueillir le marchand de sable. Les yeux commencent à piquer et la fatigue n’y est pour rien.
La salle ne veut pas lâcher, pas question que le groupe s’en aille déjà. On s’incline sur un « besame mucho » réinventé. Un quatrième rappel suivra pour une salsa pleine d’allant et de contre-pieds. Encore, encore…
Au cinquième rappel, les yeux piquent définitivement lorsqu’il entonne seul avec sa contrebasse un «  Sometimes I feel like a motherless child » en un puissant et mélancolique cadeau d’adieu…

Avishaï Cohen Trio

Avishaï Cohen Trio

Ce soir, Grand-Mère  a chaussé ses ballerines, enfilé son habit de fête et s’en est allée  au bal comme une princesse des mille et une nuits, une fée des  bois.
Une métamorphose inoubliable.

 

Les 39 marches …

Par Lydia de Mandrala (texte et photos)

JIM 39ème # Astrada # jeudi 4 août 2016 # John Abercrombie en marche

John Abercrombie guitare, Joey Baron batterie, Drew Gress contrebasse, Marc Copland piano

Album 39 steps : pour les 39 mesures en musique, et pour le film éponyme d’Hitchcock.

Ecouter ici : https://www.youtube.com/watch?v=9stGL2H-7y0

Quand il entre il est évident qu’il est chez lui dans cet écrin noir estampillé Jazz In Marciac. La salle semble neuve encore mais abrite suffisamment de fantômes accueillants, bienveillants, déférents, qui veulent apprendre et transmettre, attendent les suivants.

John Abercrombie

John Abercrombie

Et ces musiciens savent être chez eux dans les salles et dans la musique.

Il s’installe à droite vers la pointe du triangle qu’il forme avec son quartet. Marc Copland forme la pointe gauche, le piano légèrement plus vers le fond de la scène.

Marc Copland

Marc Copland

Dans le creux de la queue, comme souvent, se dresse la contrebasse et Drew Gress, qui regarde Joey Baron. Ce qui fait que, devant John Abercrombie, on ne voit que la cymbale et non la tête du batteur. C’est en me décalant que j’ai pu profiter des sourires, regards lumineux de joie de l’homme aux baguettes. Trois peuvent regarder le public et leurs collègues, seul le pianiste nous tourne le dos, et il reste centré sur son instrument et sur les autres membres du 4tet. Ils sont tous reliés mais j’ai choisi la bonne pointe : depuis le côté guitare je peux profiter des regards du pianiste et John Abercrombie n’est pas caché par le pupitre.

Drew Gress

Drew Gress

De l’importance du placement dans un concert.

Je peux aussi observer cette guitare exotique, sans clefs au bout du manche : une Soulezza Headless. Abercrombie plaisante d’ailleurs à son sujet en mimant le geste de l’accorder dans le vide.

Son visage de gros chat aux moustaches blanches tombantes est très expressif. Il chante à mi-voix les accords et ferme les yeux lors de moments doux, comme lorsque contrebasse et batterie tissent de la poésie, suivis de loin en loin par le piano, au toucher caressant, bien placé.

Parfois l’histoire semble se dessiner, démarrer sur des mouvements connus. Puis le piano étire son indignation.

Les notes semblent s’éteindre d’elles même et s’étirent jusqu’au silence de ravissement, qui ferme les yeux, jusqu’au piano qui semble juste laisser tomber des gouttes d’eau.

Il présente les musiciens, ajoutant à la liste Miles Davis, Louis Armstrong, Lester Young, qu’il sent présents car il a beaucoup appris d’eux. A coup sûr ils feront partie des fantômes de ce lieu.

John Abercrombie est un vieux monsieur aux articulations des doigts noueuses et déformées. Ses mains semblent des pinces de homard adaptées à l’instrument. Est-ce qu’il en souffre ou au contraire le fait de jouer est-il la nature de ses mains ?

Sourire entendu, il écoute les tissages de Joey Baron qui jubile en jouant, se régale en transpirant du crâne. On dirait qu’il invente à mesure qu’il joue, alors qu’assurément il y a une somme de travail derrière cette maîtrise et cet accord entre les musiciens.

Joey Baron

Joey Baron

Le 4tet nous entraîne à sa suite sur un chemin sinueux au travers des champs de blé, de tournesol. C’est la vie qui court et regarde aux alentours les aspects qui roulent, doux.

Un standard de Cole Porter, en D (ré mineur). Du corps à corps dans les confrontations entre guitare et batterie, soutenus par la contrebasse et le piano. Du groove, du swing, de la puissance.

Quelle faculté à s’enlever, partir en improvisation ensemble et revenir à la mélodie, à l’accord, ensemble aussi !

Ils sont comme un groupe d’amis qui reprendraient ensemble des chansons ou des histoires, connues depuis l’enfance, pour se regarder à la fin, heureux et souriants de s’être si bien entendus. Cela éclaire une existence.

Au rappel John Abercrombie nous susurre une histoire. Dans le creux du récit se glissent batterie ou piano qui complètent à petites touches, la contrebasse reste un peu en dehors et nous donne de légères indications, à pas de velours. C’est magique, nous sommes sous le charme.

Il revient pour un deuxième rappel. L’homme est fatigué, a du mal à marcher, ses chevilles sont gonflées. Mais il succombe au plaisir qu’il offre autant qu’il reçoit en jouant. Il semble vivre dans cet espace des salles obscures, à l’éclairage parcimonieux et délicat. Retisse une histoire, comme si ce grand père en avait plein son tiroir. Et c’est sans doute cela : ce plaisir tactile d’exprimer sur des cordes les mots et émotions qui coulent dans son esprit, ses mains ?

John Abercrombie 4Tet

John Abercrombie 4Tet

Les standards semblent être devenus des moments personnels qu’ils ont sublimés. Alchimie de l’accord du groupe, de la reconnaissance musicale.

Nous sortons ravis, apaisés.