Chroniques Marciennes 3.17

Chapiteau de Marciac 11 août 2017 Chronique Annie Robert, Photos Thierry Dubuc

Fleurs des chants, larmes et joie

Wynton Marsalis Quintet
spécial guest Cécile Mc Lorin Salvant

Le festival Jazz in Marciac tire à sa fin, c’est vrai, mais ce n’est pas pour autant que les concerts s’étiolent, se font moins beaux ou moins forts. Pas pour autant que les rues se vident et que le chapiteau met les voiles. Le grand navire est toujours aussi éclairé et éclairant et ce soir fut un moment intense, cueilli par l’émotion. D’abord le septet de Pierre Boussaguet avec un Jacky Terrasson au meilleur de sa forme pour un hommage à Bill Coleman et Guy Lafitte, les parrains historiques et regrettés du festival (chronique à venir de Fatiha Berrak sur ce même blog). Et ensuite le concert de Wynton Marsalis, que nous ne sommes pas prêts d’oublier…
Parfois, on serait tenté de bougonner: « De quoi ? Encore Marsalis !! ».
Car bien sûr, Marsalis est présent sur le festival depuis 26 ans (!), bien sûr chaque année, le public jamais déçu, toujours fidèle remplit le chapiteau, suit ses traces, se régale de son approche mélodique, de son sens du swing, de la brillance de ses compositions. Mais ce soir, il nous a offert des suppléments inattendus, un magnifique cadeau d’anniversaire…
Un groove léger porté par une trompette inventive et claire entame le set. Chorus toniques avec des mises en tensions parfaites, le « boss » est aux manettes de son quintet, élégant et relâché. Ses compères que nous reconnaissons comme des amis sonores sont toujours aussi parfaits, à l’écoute les uns des autres, dans un jeu sophistiqué, raffiné et plein de vie (Walter Blanding au sax, Carlos Henriquez à la contrebasse, Dan Nimmer au piano et Ali Jackson à la batterie)
Avec l’arrivée de Cécile Mc Lorin Salvant, le quintet se transforme en accompagnateurs de luxe pour une première chanson « Haïti » tirée du répertoire de Joséphine Baker et on ne peut pas rêver d’une meilleur attelage…
Un quintet inspiré et class et une chanteuse au rayonnement assuré !
Il émane en effet d’elle simplicité et bienveillance. Son goût pour des morceaux peu connus ou délaissés, son humour incisif et enjoué, sa façon de ne pas se prendre au sérieux, son rire éclaboussant renforcent une tonalité et une élocution parfaites, une palette tonale riche et variée, un swing flexible, et un lien profond avec ses textes. On ne sait pas pourquoi mais on l’aime tout de suite. Elle pourrait nous chanter le bottin, qu’on trouverait ça bien !!
Un délicieux « Doudou » antillais composé par elle, un « Why » qui hume bien le club des années 30 développent des chants à 2, des clins d’oeils, et de délicats petits décrochages. On a du sourire plein la tête grâce à eux tous.
La musique va s’arrêter quelques instants pourtant car Winton Marsalis a demandé à Cécile Mc Lorin de traduire et de lire un texte qu’il a écrit pour ce 40° anniversaire, un beau texte, à la fois militant et rempli de gratitude pour cette terre qui a accueilli le jazz, tous les jazz, en faisant référence au combat pour les droits civiques, et à ces 26 ans passés ensemble. Wynton Marsalis en pleurs, acclamé par le public debout pendant de longues minutes aura bien du mal à reprendre le cours du concert après ce moment d’émotion intense, pas trafiqué, comme le partage de la musique peut en procurer.
Mais le bonheur va se poursuivre et la théâtralité au bon sens du terme de Cécile Mc Lorin va nous ravir encore tant elle aime chanter les paroles, quel que soit le genre. Et elle pratique tous les styles avec une belle facilité, faisant ressortir l’histoire cachée d’une chanson, avec des éléments de sa propre personnalité et toute la gamme de ses perspectives émotionnelles, du troublant et noir au riche et comique, pour donner vie aux textes. Le répertoire de Damia avec « Tu n’es plus rien » transformé entre biguine et valse et « Juste un gigolo » bien différent de l’interprétation de Louis Prima, une chanson haïtienne baptisée « Confiance » au charme enfantin, un « A good man is hard to find » moitié en anglais , moitié en français, décalée et taquine nous déroulent ses qualités magnifiques d’interprète.
A tout moment pourtant, le quintet garde la main, il impulse, colore, relance. Les coups d’archet de la contrebasse, le piano délicat, les frottés aux balais, les dialogues et les échanges, magnifient le chant, le soulignent, ou l’accompagnent simplement. Marsalis en compositeur et arrangeur attentif y mêle son style reconnaissable entre tous. C’est une collaboration dans laquelle chacun s’exprime. Tous sont au devant et tous sont au service. Exemplaire et si enrôlant que les rappels n’ont pas manqué. Il faut dire que c’est dur de se séparer quand on est aussi bien ensemble.

Quand je trouve quelque chose de beau qui me touche, j’essaie de le serrer dans mes bras pour le partager avec le public.”a dit Cécile McLorin Salvant.

Ce soir, nous avons effectivement été serrés, bercés, chouchoutés, émus, tonifiés. Marsalis va avoir du mal à faire mieux pour la 41e édition. Quoique….

Jazz et Vin en Double : Alain Jean-Marie, Philippe Parant …

La Roche-Chalais, samedi 12 août 2017.

Il y a les gros festivals et il y a les autres, pas les petits, les autres comme celui de la Roche-Chalais en Dordogne malicieusement nommé « Jazz et Vin en Double ». La Double est une grande forêt qui a donné son nom à cette région limitrophe des deux Charentes. Ici nous sommes dans le Greenwich Village du coin, le méridien du même nom le traversant – comme tant d’autres – mais qu’un fier panneau ne manque pas de préciser.

Pourquoi du jazz ici ? Par la volonté d’un élu qui en a confié l’organisation à une bande de bénévoles avec à leur tête le jeune président Alain Trotet. Combien de festivals en France naissent-ils ainsi, certains devenant énormes, en jazz notamment, suivez mon regard…

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Alain Trotet , Marcel Vignaud (festival de jazz de Saint Saturnin en Charente) et Alain Piarou (pdt d’Action Jazz)

Ici l’air de rien ça dure 6 jours ! Un conte musical le mardi, Chet Baker au ciné le mercredi, un apéro-concert (toujours important l’apéro pour attirer les mélomanes) le jeudi avec le trio de Jean Bardy, deux autres concerts le vendredi avec les Romanoe Dandies et le Jean-Philippe Bordier Quartet, une journée jazz – foire aux vins (toujours important le vin pour attiser la curiosité musicale) le samedi. Clôture le dimanche avec du Gospel et le concert en matinée – l’après-midi quoi – de Latin Spirit.

Action Jazz ne peut pas être partout et avait donc choisi le samedi, pas pour la foire aux vins mais pour le jazz, sans modération.

Le lieu est très agréable avec un magnifique point de vue sur la vallée de la Dronne et le fameux méridien de Greenwich ; enfin lui il faut se l’imaginer, la ligne tracée sur le globe terrestre ayant depuis longtemps disparu sous la végétation. Vérification faite le GPS indique bien 0° de longitude.

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La Dronne et à sa gauche le méridien

Parlons musique. C’est le Interplay Quartet qui nous accueille, un groupe de briscards périgourdins dont le trompettiste Laurent Agnès ne nous est pas inconnu (Post Image, Roger Biwandu All Stars…). Aux baguettes Emilio Fabrice Leroy, à la contrebasse Jacques Boireau, à la guitare Jim Nastick (Philippe Pouchard).

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Une set list idéale pour le public où amateurs et badauds se mélangent. On y retrouve pèle-mêle « Afro Blue », « Blue in green » de Miles, « Blues Connotation » d’Ornette – ça fait beaucoup de bleu tout ça – « The Sidewinder », « Caravan » … et « One Day My Prince Will Come » dédié au mariage se déroulant à l’église toute proche, dont la volée de cloches a provoqué une pause imprévue dans le concert.

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Entrée en matière très agréable pour le public un peu trop clairsemé en cette enfin douce après-midi d’été.

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Jacques Boireau (cb) et Jim Nastick (gui, Philippe Poucrd)

Place au duo Patou BernardVincent Lamoure et son installation aussi minimaliste que saugrenue. Vincent à la guitare et Patou à la contrebassine mono-corde.

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Un set plein de fantaisie et de trouvailles amusantes, s’appuyant sur l’histoire du jazz, nous faisant même remonter jusqu’en 1910, effet sonore de disque qui gratte garanti.

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Nat King Cole pas mal à l’honneur mais avec la verve chantée de Patou Bernard qui nous montre aussi ce qu’il sait bien faire à la flûte et au soprano, Vincent Lamoure jouant lui le rôle sérieux du clown blanc à côté de ce drôle d’auguste.

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Très sympa ce moment et musicalement bien au point.

Mais déjà les effluves de grillades nous attirent à table dans ce cadre champêtre bien adapté. Et à 21 heures il y a le concert dans la salle de spectacle et il faudra traverser la ville de part en part, environ 300 mètres, pour l’atteindre.

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Le trio de Philippe Parant assure la première partie. Assurer est bien le mot car il vont drôlement le faire, une découverte pour moi que ce guitariste compositeur – que des œuvres personnelles – bien épaulé par Guillaume Souriau à la contrebasse et Emile Bayienda à la batterie. Le flow de Philippe Parant est presque un chorus permanent, mélodieux, inspiré et remarquablement suivi presque à la note près par le jeu musical de la batterie, la contrebasse cadrant le tout.

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Son jeu et son registre me font penser à ceux de Philip Catherine. C’est un jazz à la fois moderne et accessible – oui parfois c’est un peu incompatible – qui nous est offert avec une sérénité sur scène qui fait plaisir à voir, les regards mutuels des musiciens ne trompent pas.

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Des fantaisies dans les titres, « Marché Opus », « les Aventures de Bob l’héros » un boléro bien sûr, un très bel hommage au fameux label ECM, un titre funky en final et une valse en rappel qui finissent de conquérir le public. Excellent.

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Après la pause – il reste des bouteilles de la foire aux vins – Jean Bardy nous présente brièvement le CV de l’artiste vedette suivant : Prix Django Reinhardt 1979, Djangodor en 2000, chevalier des Arts et Lettres et du Mérite, le grand pianiste guadeloupéen Alain Jean-Marie, une carrière bien remplie qui lui a permis de jouer avec les plus grands ; on va vite comprendre pourquoi.

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Avec lui à la contrebasse dont il fabrique lui même les cordes en boyau et qu’il sonorise à l’ancienne, micro devant, Gilles Naturel. Lui c’est un esthète de l’instrument dont il tire une profondeur de son remarquable. A la batterie le Cajun de Bâton Rouge, mais installé en France, Jeff Boudreaux un incroyable mélodiste de cet instrument.

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Alain Jean-Marie nous annonce un set de standards qu’il définit comme l’Esperanto des jazzmen qui leur permet de se retrouver sur un terrain commun pour laisser libre cours à leurs improvisations. Standards me direz vous, encore ! Sauf qu’à ce niveau on peut parler de stand’Art. Avec une main droite aussi baladeuse sur le clavier du Steinway de concert, une main gauche aussi catégorique, avec la chaleur et la précision des cordes « Naturelles » et un tel drumming de dentelle on est dans le grand art.

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La forme du trio piano, contrebasse, batterie peut paraître trop classique et bien je peux vous dire qu’ici dans la jolie salle de cette petite ville du fin fond de la campagne il n’y a pas une seconde d’ennui mais un émerveillement permanent. Prenons « In a Sentimental Mood » où Alain Jean-Marie noie le chagrin dans une cascade de notes, « Night and Day » et le chorus de Jeff Boudreaux qui nous en joue la mélodie aux baguettes, le décalage au piano des harmonies de « Round Midnight » dont Gilles Naturel reprend le thème comme un guitariste, on redécouvre ces si belles compositions.

Philippe Parant rejoindra le trio pour le final et jouer un blues en sol improvisé. Coltrane en rappel d’un mémorable concert en récompense aux organisateurs qui sont à féliciter et voilà une belle journée de jazz qui s’achève.

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Retour à Bordeaux finalement tout proche, pensez-y l’année prochaine, ce n’est rien à faire et ça en vaut la peine.

 

Chroniques Marciennes 3.16

Chapiteau de Marciac le 9 août  2017, chronique Annie Robert photos Thierry Dubuc

Chacun cherche son chat…

Youn Sun Nah
Joshua Redman «  Still dreaming »

Chercher est peut-être la marque des grands : se renouveler, se perdre, se fourvoyer parfois, savoir retourner sur ses pas, apprendre de ses erreurs ou réussir sa mue, ne pas dormir sur ses acquis, sont des audaces que tous les musiciens n’enclenchent pas, des risques que tous ne prennent pas. Il est sans doute plus simple de rester dans ce que l’on sait faire et bien faire…et dans ce que le public aime et attend. Et après tout pourquoi pas ?

Les deux grands de ce soir s’engagent eux, en permanence dans cette voie difficile : changer, muter, se transformer, aller plus loin.


En première partie, Youn Sun Nah, la petite fée magnifique. Elle a voulu faire une pause après l’extraordinaire succès de « Lento » et le tourbillon de tournées qui s’en est suivi, pour aller voir ailleurs et autrement. Elle revient ce soir avec son nouvel album au titre clair «  She moves on ». Et de fait, on plonge dans un projet assez différent des précédents, davantage tourné vers ses succès à la mode coréenne, dans un tour de chant plus classique : moins d’étonnement, moins d’improvisations mais des chansons toniques ou romantiques, avec des sidemen affûtés et cohérents dans le projet. Dans les 3 premiers morceaux, nous voici face aux grands standards musicaux américains : belle et douce ballade, rengaine folk bien sur ses appuis avec le guitariste Clifton Hyde (Santiags aux pieds et Stetson sur la tête.) puis romance pop.

C’est avec le 4° morceau, emprunté à Jimi Hendrix que l’on retrouve la voix de Youn Sun Nah dans toute sa plénitude et sa folie : voix pleine, voix de gorge, voix de tête pour des virtuosités de dentelle, belle, équilibrée, puissante ou délicate. Elle joue sur une incroyable palette de timbres et de couleurs, une technique exceptionnelle qui lui permet de passer des aigus aux graves avec une étonnante facilité et un humour pimpant qui est l’autre face, savamment rythmée, de son heureux caractère. Quasiment seule avec son petit kalimba et la contrebasse de Brad Jones, elle entame « Black is the colour » comme une porteuse de nuages, puis  un dialogue scat avec sa batterie de Dan Rieser rappelant son fameux « Momento magico », puis un joli chant de Peter, Paul and Mary d’une tendre beauté. Après d’autres chansons, elle terminera le set d’ une voix de vieux rockeur enfumé pour une reprise rock à fond de  Tom Waits.

Mais c’est sa magnifique capacité à faire surgir l’émotion, en toute simplicité, en toute pureté  qui nous saute à la gorge et aux yeux dans le  2° rappel  avec « Avec le temps » de Léo Ferré accompagnée par Franck Woeste ( Piano et Rhodes) impeccable de bout en bout. Même si la mutation de Youn Sun Nah  laisse en partie partagé, du moins pour moi, parce que moins dense dans le choix des chansons, moins exigeante dans les audaces vocales, plus consensuelle, elle a du moins le mérite d’exister. C’est une artiste qui prend des risques et on la remercie pour cela, et également pour l’émotion qu’elle a procurée à un chapiteau vibrant  de bonheur.

 

La deuxième partie est consacrée au grand Joshua Redman, à son sax limpide à la belle rondeur. Sur la scène, les quatre musiciens sont installés très près les uns des autres comme pour un rassemblement amical, un moment d’échange à bâtons rompus et ce n’est sûrement pas innocent. Leur musique semble à la fois très écrite et très libre, gorgée de belles phrases claires, habitées et véloces, à la recherche également des petits interstices dans lesquels vont se glisser des éraillements et des crissements. Le groove ne se lâche pas d’un poil, toujours bien présent. Le dialogue ou plutôt les dialogues s’instaurent, une vraie conversation, à deux, à trois, ou à quatre. Cela s’emballe, se dispute, se cherche pour finalement se mettre d’accord. Chacun argumente, développe ses points de vue et accueille les croisements. Il y a parfois des moments de calme ou de surenchères, des disputes et des sourires, des digressions et des futilités, des sujets de fonds, des histoires et des anecdotes. Comme dans une vraie discussion entre potes.

Il faut dire que les trois musiciens qui entourent Redman sont des voix originales, de vaillants chercheurs de sons, de gros preneurs de risques : Scott Colley à la contrebasse étoffée, marquant de son sceau les nuances,

Brian Blade à la batterie capable du meilleur

et Ron Miles au cornet, un partenaire parfait, élégant, un imaginatif qui bouscule. Ils sont capables d’accueillir tout et d’impulser tout. Un beau groupe, soudé, ami.

« C’est la soirée la plus fraîche du festival paraît-il, on espère que  vous repartirez réchauffés ». Une petite minorité  du public ira se réchauffer ailleurs, trop bousculée peut être mais la grande majorité restera concentrée, oreilles bien ouvertes et ne sera pas déçue. Même si la sensualité n’est pas absente, le jazz de Redman est davantage intellectuel que charnel, plus pensé que joyeux mais il possède un allant, une dynamique et un souffle qui nous emportent. Les chorus éblouissants, parfois âpres, ne nous lâchent pas la main, et nous récupèrent sur une onde dansante. La variété, l’étonnement sont sans arrêt de mise.

C’est sur une quasi marche funèbre ponctuée à la contrebasse, et se terminant en feux de joie que se clôturera le set.
Une flopée de jeunes musiciens et de jeunes bénévoles éblouis arracheront un rappel  sur un blues lumineux dans lequel Joshua Redman chantera à la manière de Sonny Rollins.  Du grand art.
Ce soir, chacun aura cherché son chat, le public comme les musiciens. Dans cette course vers l’inconnu, le retour du matou n’est pas certain et sans doute pas le plus important. C’est sa recherche qui importe, c’est elle qui crée les plus belles rencontres…..

Chroniques Marciennes 3.15

Chapiteau de Marciac le 09 Aout 2017, Chronique Fatiha Berrak photos Thierry Dubuc

Wynton Marsalis Septet, invite Naseer Shamma

 

Wynton Marsalis : trompette

Naseer Shamma : oud

Walter Blanding : saxophone

Jeffery Miller : trombone

Immanuel Wilkins : saxophone

Dan Nimmer : piano

Carlos Henriquez : contrebasse

Ali Jackson : batterie

 

Il n’y a que Wynton Marsalis pour s’affranchir de toutes les réticences, et oser se lancer dans une telle expérience ! A-t-on encore besoin de le présenter ? Parrain du festival et personnalité « phare » de Jazz In Marciac à l’aura internationale. Ce soir son invité est Naseer Shamma, d’origine irakienne. C’est lors d’une cérémonie qu’Irina Bokova, directrice générale de l’UNESCO, l’a nommé « Artiste de l’UNESCO pour la paix », le 23 février 2017. Naseer Shamma prête son talent pour des collaborations scéniques, des bandes-son de films, des pièces de théâtre et des feuilletons. Installé en Egypte, il a fondé et dirige une école de musique prestigieuse, Bayt al ûd (la Maison du luth).

Les deux artistes font se côtoyer et rimer cet instrument qui a vu le jour il y a plus de quatre mille ans avec les cuivres et cordes plus récents. La trompette et le oud semblent aux antipodes l’un de l’autre. Les sonorités de la trompette sont souvent légères et lumineuses. Alors que celles du oud, sont habitées la plupart du temps par une indescriptible profondeur, teintée de nostalgie et peut-être même d’un soupçon de mystère ancestral.

Il y a un ajustement habile, une lumière intermédiaire, entre l’aube et le crépuscule. Cet ajustement, précisément apporté par le jeu du oud à la façon d’une guitare ou parfois d’un banjo, un curieux pont au design arabo – new orléanais, qui interpelle l’oeil de notre oreille tel un impromptu. C’est le jazz qui crée de nouveaux reliefs, de nouveaux visages. Ces nouveaux reliefs qui se suspendent aux murs d’un univers jazz et que l’on peut regarder, tel un tableau original fantaisiste ou encore telle une fenêtre ouverte, à l’aube d’un nouveau jour musical.

En fin de concert, Gregory Porter nous a fait la surprise de se joindre au septet

 

Chroniques Marciennes 3.14

L’Astrada de Marciac 8 août  2017 Chronique Annie Robert, Photo Patrick Guillemin (Dust Of Soul Pictures)

L’élégance au bout des doigts

Ray Lema/ Laurent de Wilde

Deux pianos face à face, deux miroirs comme l’eau d’un lac de montagne, noirs et sages mais pleins de mystère. Deux délicats touchers pour une musique que l’on a du mal à qualifier : pas tout à fait du jazz, pas tout à fait de la musique du monde… une musique née d’une rencontre souhaitée, voulue par deux pianistes aux carrières et expériences variées et intenses, ayant le goût du risque : Ray Lema qui a impulsé de grands projets (star du label Island de Chris Blackwell, collaborateur d’Alain Bashung, de Jacques Higelin, de Claude Nougaro, des Voix Bulgares…) et Laurent de Wilde, surdoué, touche-à-tout génial, normalien, écrivain, compositeur, chroniqueur, chef d’orchestre, auteur de documentaires, musicien acoustique comme électronique et j’en passe…

Les deux artistes, qui se connaissent depuis vingt-cinq ans, ont beaucoup de choses à se dire, ils ont récolté des milliers d’idées au cours de leurs périples, des idées plantées sur leurs différences et leurs similitudes.

Ceux qui espéraient une bataille de virtuoses seront déçus. Certes, comme dit Laurent de Wilde  « deux pianos, c’est deux fois 88 balles dans un chargeur, ça peut faire mal… » mais entre les deux musiciens, il y a du respect, le désir d’accompagner l’autre, de ne pas se pousser du col en bavardages inutiles et une écoute, un sourire que l’on sent dans les regards qu’ils échangent. Ce répertoire composé à deux est leur lieu de rencontre. Joués, frappés, caressés, les pianos chantent à tour de rôle, toujours lyriques, jamais bavards. Le thème passe d’un piano à l’autre, de même que l’accompagnement sur de belles mélodies ciselées et expressives. Cela fleure bon le ragtime, le new orleans, ou le nocturne classique par exemple mais des impulsions modernes viennent bousculer sans arrêt cette apparente régularité tonale.

Le titre de leur album commun « Riddles » (Enigmes) est bien le reflet de l’interrogation que l’on ressent à l’écoute : on n’est pas toujours capable de savoir qui joue quoi, et à quel moment, comme pendant cet air de Tango qui plante quelques banderilles blues dans le rythme. Les morceaux se déroulent en répétitions successives avec  des glissements insensibles, des petites variations qui s’accrochent comme des liserons. ( D’ailleurs un de leurs titres Lianes et banians y fait allusion). Tout est sujet à jeu commun : un beau thème malien, hommage à une amie défunte avec un piano trafiqué aux sonorités de kalimba, un croisement de Rumba et de JS Bach, un vieux blues nommé « Cookies » qui tourne en spirale ou un hommage à Duke Ellington.
C’est également une musique imagée, cinématographique, expressive, où viennent se bousculer des reflets de Château volant de Miyazaki , de tableaux de Hopper, de promenades dans le Paris de Gershwin, ou les rues de Kinshasa.

Seul petit « bémol », la bienveillance dont ils font preuve l’un envers l’autre, l’envie qu’ils ont de ne pas se marcher sur les pieds (ce qui serait bien facile) les empêche parfois de s’essayer à des moments plus forts et plus puissants, à des envolées déchirées. L’énergie est parfois un peu étale, identique ou semblable.
Un beau rappel double sur un ragtime dé- composé et une reprise de Prince « Around the world in a day » terminera ce beau concert où l’on a pris plus que du plaisir à les voir se compléter, s’épauler, mélanger leurs touches noires et blanches. Une collaboration exemplaire et émouvante.

La deuxième partie de cette soirée voyait arriver le swing en force, avec le Rodha Scott Lady Quartet, avec trois jeunes instrumentistes filles qui vont donner libre cours à leur joie de jouer avec une aînée aussi chaleureuse que Rhoda Scott, une des rares à utiliser encore le pédalier de l’orgue Hammond, d’où son surnom de l’« organiste aux pieds nus » et « à l’orteil absolu ».
Géraldine Laurent au sax alto, Sophie Alour au sax ténor et Julie Saury à la batterie vont mener la danse. Né par hasard, ce quartet, pas « sextaires » est bourrée d’énergie et d’une modernité étonnante dans une structure au départ classique.
Bref, que du bonheur, de la joie, du rythme dispensés généreusement. À consommer sans modération. Nous en parlerons plus avant dans un prochain numéro à venir de la Gazette Bleue….

Merci au service presse pour son coup de pouce (salle bondée) mais pas facile de chroniquer avec juste une fesse posée sur une marche…. 

Chroniques Marciennes 3.13

Chapiteau de Marciac le 5 août 2017, Chronique de Fatiha Berrak, photos de Thierry Dubuc

 

Carte Blanche à Henri Texier

 

Henri Texier : contrebasse

Airelle Besson : trompette

Sébastien Texier : saxos

François Corneloup : saxo baryton

Jocelyn Mienniel : flûte

Manu Codjia : guitare

Louis Moutin : batterie

Manu Katché : batterie

Henri Texier est le grand chef autour duquel se tient une belle assemblée. La « French All Stars », où chacun apporte l’élément essentiel de sa touche personnelle. Sur une trame musicale tissée tout au long de cette soirée, tel un bijou orchestral, incrusté de perles auditives. Nous sommes dans le registre d’un hommage dédié aux peuples des grandes plaines et des grands espaces amérindiens. Notamment avec un très beau titre parmi d’autres, « Sand Woman ». Les Sioux, les Comanches sont évoqués.

Manu Katché est l’invité spécial d’Henri Texier, il se tient sur sa monture or et feu qu’il cingle de ses houssines de maestro. Du Solo aux duos éclatants avec son compagnon de chevauchée Louis Moutin.

Airelle Besson, François Corneloup et Sébastien Texier, cuivrent et colorent le paysage sauvage et gracieux sur un nuancé de vert et de bleu. Manu Codjia illumine le ciel aux rayons de sa guitare

et la flûte de Jocelyn Mienniel, élève le chant des oiseaux et leur attribue des ailes, comme autant de messages au-dessus des nuages …

Il y a aussi cet hommage dédié à un ami disparu avec le titre « Sunshine ». Si vous avez manqué ce voyage, dites-vous qu’il était quasi chamanique.

Alors que Henri Texier décoche les plus belles flèches de son carquois, Manu Katché et Manu Codjia font résonner sur terre, la ruée de sabots de bisons encore libres en ces lieux. Ils sont conduits par les parfums du printemps, puis de toutes les saisons qui se jouent dans la joie aux confins de ces plaines encore vierges de la moindre idée, celle qui sème convoitise et haine, ici comme ailleurs. Que cessent les pleurs afin qu’éclosent toutes fleurs.

SAX SUMMIT par Jazz and Wine 17/07/17

DAVE LIEBMAN : soprano

JOE LOVANO : tenor

GREG OSBY : alto

PHIL MARKOWITZ : piano, CECIL McBEE : contrebasse, BILLY HART : batterie

On se le rêvais, c’est resté un rêve !  On le sait bien qu’il ne suffit de rassembler quelques grosses pointures pour gagner à tous les coups … Pourtant tout est là : lieu d’exeption, Chateau Maison Blanche à Montagne-Saint-Emilion, sono plus que correct, organisation qui a fait ses preuves, 3 des plus fameux saxophonistes actuels… et puis, voila : un beau concert auquel il manquait de ce quelque chose qui rend l’instant inoubliable.

Dave Liebman se pose. Il a amené ses vieux potes aux piano et section rythmique, déjà présents sur « Méditations » (hommage à Coltrane en ’97, par ailleurs pas son meilleur opus…) . Ce bon vieux Coltraniste de la 1ère heure invite, pour  honorer  les 50 ans de la disparition du Maître,  2 collègues qui tiennent le haut du pavé dans leur catégorie : Lovano, qui possède le ‘soul’, et Osby qui a la ‘Force’ . Le répertoire concerne la dernière époque de Trane. Un 1er morceau de ‘mise en bouche’, et puis une belle intro : Dave flûte à bec, Joe au bansuri, c’est : ‘India’. Superbe, tous les espoirs sont encore permis. Mais ce sera le pic de la soirée, avec une très sensitive version de ‘Selflessness’ aussi… et puis voila. On visite ‘Love Supreme’, Meditations’ et autres, chacun manifestement y met tout son art, mais…

Le piano de Phil Markowitz est irréprochable. Accompagnement et chorus magnifiquement architecturés. vieux compagnon de route de Dave, rompu à toutes ses trouvailles, écrites ou improvisées. De même pour Cecil McBee, axe indéfectible, pierre angulaire du projet. S’il dévie d’un ton, d’un battement, c’est juste pour faire rebondir la balle que le soliste du moment prendra au vol pour explorer d’autres horizons. Le grand Billy Hart, toujours à l’écoute, présent et discret, souvent aux maillets. Malgré tout, ce n’était peut-être pas le batteur idéal sur ce coup là, un petit manque de folie !? Joe Lovano, impérial. Cependant, il faudra attendre presque la fin de l’évènement pour qu’il nous livre toute la mesure de ses capacités incomparables, sans retrouver pleinement l’émotion dont il nous avait envahit 2 ans avant à Blaye. Quant à Greg Osby, fameux co-fondateur du mouvement M’Base (avec Steve Coleman, Cassandra Wilson, Kevin Eukbans, entre autres), n’a de cesse de déverser feu et flammes, les idées se bousculent et emplit l’espace qui lui est concédé. le reste du temps, il restera légèrement à part, sur une extrémité de la scène, rejoignant le groupe pour faire très largement son boulot sur les splendides arrangements des thèmes, tutti et contre-chants, et bien sur, ses chorus volcaniques.  Il joue beau, fort, inspiré, libre, coltranien donc, dans le fond de l’âme, avec une formulation que n’aurait probablement désavoué le grand John.

Alors ? Tous ces remarquables musiciens, excellentissimes chacun, semblent avoir du mal à se trouver, à communiquer, à jouer, comme des enfants qui crient, s »affrontent, se chamaillent, se disputent, mais c’est pour de rire, pour faire vivre le plaisir d’être ensemble. Nous attendions, par cette chaude soirée estivale, un vent frais et torride de grande force, sans autre direction qu’indique le bonheur de transmettre un héritage immortel. En bref, un vent libertaire qu’ils auraient chevauché tous vraiment ensemble,  à se dépouiller de tout code, à partager chaque ‘impression’, surenchérir tous, au même moment… Bon, soit, il nous reste à accepter les variations, les aléas, l’impermanence de l’être humain, tout héros que nous en avons fait. Acceptons les contingences et les difficultés du musicien en tournée avec résignation. Une autre fois …?! en attendant re-écoutons l’ intégrale de l’inspirateur de cette tentative, les meilleurs enregistrements de nos hôtes de ce soir (n’oublions pas « live under the sky – Liebman et Shorter, un must). Et puis, peut-être que le plus bel  hommage  rendu au grand génie célébré, réside dans l’essence, l’esprit qui perdure dans la voie qu’il a ouverte il y plus de 50 ans. Partant, toutes nouvelles expérimentations,  prises de risques instantanées, destructurations systématiques viennent de l’héritage de notre mystique saxophoniste chéri, l’entretiennent, le nourrissent et le font encore grandir .

Merci John, et à  tous les autres aussi.

Chroniques Marciennes 3.12

Chapiteau de Marciac 5 août 2017   chronique Annie Robert, photos Thierry Dubuc


Mesdames !!!

Anne Pacéo « Circles »
Airelle Besson « Radio One »

On peut dire de toute évidence que les femmes sont portions congrues dans le jazz. Et cette première semaine à Marciac n’a pas changé la donne. Sur la centaine de musiciens que nous avons pu découvrir jusqu’à présent, neuf femmes seulement dont une majorité de vocalistes. L’histoire, les normes, la « timidité » des filles ?  Tout à la fois sans doute, ou d’autres choses encore, bien difficiles à démêler. Et comme disent certains des jeunes jazzmen de mon entourage : « Il y en a un peu marre de ne se retrouver qu’entre couilles ! » Imagé mais pas faux !!
Les habitus changent doucement certes mais changent tout de même. Aussi ce soir, c’est un moment attendu  avec deux jeunes femmes leaders de formation, deux compositrices, deux instrumentistes, les créatrices de deux quartets, identiques dans leur structure (un soufflant, une voix, un piano, une batterie) et très proches dans leur philosophie musicale : la batteuse
Anne Pacéo pour son album « Circles » et la trompettiste Airelle Besson pour « Radio One » 

 

Anne Pacéo « Circles »

« Circles » comme son nom l’indique est un bel enroulement, les phrases du saxophone éblouissant de créativité de Christophe Panzani, habité, aussi joyeux que décapant,

se mêle comme un lierre à la voix multiple de Leïla Martial qui peut se faire rocaille, plumes, cliquetis, appels crasseux ou sublimes, chansons enfantines ou  douceurs de lait comme dans « Hope of theswan » aux parfums de ballade irlandaise. Elle roucoule et se love dans « Tsiganes » pour finir dans un cri inquiet. Sa voix est un instrument digne d’une bibliothèque de sons, humaine et charnelle. On en reste baba. Elle apporte sa folie et sa transcendance à un groupe qui en est déjà fortement chargés.
Le clavier de
Tony Paeleman de son côté, n’est pas qu’un pion, il mêle son propre goût du risque et ses accords chamarrés à la batterie harmonique, rythmique, soyeuse. Il relance, se faufile discrètement ou installe une atmosphère à lui tout seul.

Anne Pacéo, non plus, ne se contente pas de pulser, elle se pose en répartie, simplissime parfois, craquelée en petites gouttes, en contre point. Sans compter qu’elle mêle sa voix chantée à celle de Leïla Martial. Les regards entre les quatre partenaires sont éloquents : affection, confiance, sourire et un étonnement heureux d’être là, modestes et reconnaissants.

Quel moment intelligent, quel sentiment de plénitude qui se clôtureront par  « Sunshine » et une salle debout.

Airelle Besson « Radio One » 



Airelle Besson et son quartet leur succèdent  sur scène, avec un très beau projet également. Trompettiste affirmée, elle enchaîne les expériences et les rencontres avec réussite. En élève perpétuelle, avide de savoirs nouveaux, elle propose ce soir, un concert audacieux, avec des partenaires qui le sont tout autant, autour de Radio One, son dernier enregistrement.

Benjamin Moussay au piano et aux claviers a un côté frappadingue musclé ou romantique délicat. Avec la trompette claire, sans esclandres d’Airelle Besson, il va nous proposer un morceau en duo, où l’ostinato va passer d’un instrument à l’autre sans frontières marquées. Remarquable. La batterie de Fabrice Moreau, active, discrète quand il le faut soutient le groove aux toms, ou la délicatesse aux balais et aux frappés de bois.

Quant à Isabel Sörling, à la fois anti walkyrie et anti Diana Krall, elle est « au delà », à part, autre. Cette fille est une énigme vocale, le contraire de tout enseignement lyrique. Elle chante rejetée en arrière, sans ouvrir la bouche, en voix de tête, prête à se casser en deux. Une étrange urgence l’habite, extrêmement touchante et d’une force évocatrice qui laisse sans mots. Tous les quatre, reliés par un fil invisible et créatif, note dans la note, écoute dans l’écoute, vont étonner l’auditoire, l’emmener en voyage sans le laisser souffler.

Nous voilà du jazz novateur, qui ne se pousse pas du coude, qui ne fait pas gonfler ses biceps, qui sort des sentiers battus, qui cherche et qui innove. On est très loin d’un jazz décoratif, mettant en scène différentes virtuosités. Dans les deux formations, il s’agit de travailler des points de vue bâtis comme des morceaux d’opéra, de dérouler une cohérence, de garder sonorité, couleur et surtout projet.
C’est une musique qui a un propos, du contenu, une pensée et qui n’est pas poseuse pour autant. Elle reste enthousiasmante, et à portée d’écoute. Mais elle bouscule, elle frotte, elle sait mettre le plaisir immédiat en attente.  Le jazz et son groove, dans sa structure, ses appuis, ses improvisations, la qualité plurielle de ses instrumentistes ne servent que de support. On fait de la musique au sens large, et toutes les entrées sont possibles : électriques, folks, pop ou  rocks. Une musique qui raconte, appuyée sur les apports mutuels de ses participants. On retrouve la même démarche dans « Mechanics » de Sylvain Rifflet , vu à l’Astrada, il y a quelques jours.

Il est à parier que l’avenir se joue sans doute dans cette voie-là.
Merci Mesdames (et Messieurs) de nous y accompagner.  

Chroniques Marciennes 3.11

Chapiteau de Marciac, le 4 août  2017,  chronique Annie Robert, photos Thierry Dubuc

Mémoires ancestrales

Yosvany Terry et Baptiste Trotignon

Après une semaine de concerts non-stop et à mi-parcours, le festivalier marciacais comme le coureur de fond a le cœur rempli, les yeux pétillants mais aussi la fatigue à fleur de peau et le sommeil chancelant. Les mollets accumulent les toxines de tous styles et les cernes sont de plus en plus voyants. Mais pas question pour autant de quitter le navire. Il y a une foule de découvertes à poursuivre. On regretterait trop de passer à côté. Comme ce soir.

L’affiche disperse en effet, le début d’épuisement : une rencontre alléchante entre deux mondes et deux cultures nous tend les bras. Tenants de la pureté culturelle, opposants au métissage, peureux de l’inconnu, vous pouvez aller faire un tour ailleurs. Le pianiste français Baptiste Trotignon et le cubain Yosvany Terry partagent leurs parcours et leurs traditions réciproques, leurs découvertes et leurs évolutions également. Faits pour se rencontrer sans doute pas, mais leur volonté d’ouverture a fait le reste.


Baptiste Trotignon d’une part est un curieux de nature qui ne se laisse pas enfermer dans les clichés. En solo, il y  fait preuve d’un jeu virtuose et pas tape à l’œil, d’une couleur sur le fil du rasoir du romantisme et du jazz. Il ne s’interdit rien. L’année dernière, il était venu à Marciac dans un duo «  trop bien » comme disent les djeuns avec l’argentin Minino Garay.

Yosvany Terry d’autre part, est né et a grandi à Cuba, mais s’il maîtrise la musique de son enfance, ses transes et son énergie, son éducation a été multiple ; le jazz nord américain lui est bien connu et il est également totalement imprégné de musique européenne “classique”. Un travail de recherche et de croisements entre eux deux, donne ce soir, un moment riche, dense et varié.

C’est un jazz de la gaîté, de la danse, du plaisir mais qui n’est léger qu’en apparence. Car la modernité et un voile inquiet par instant s’invitent  à tout instant. Sans lâcher le rythme cubain, les deux partenaires ( c’est ainsi qu’ils se définissent) lui tordent le nez, le bousculent pas mal, le font éclater en pointes enflammées ou en perles rondes. Ça  pulse mais ça réfléchit aussi. Ça chante mais ça se concerte.

Yosvany Terry est un saxophoniste habile et habité, à la rondeur parfaite, impliqué et généreux, qui sait aussi bien partir dans la complexité que dans une belle épuration. Ils auraient pu revisiter pour ces Ancestral Memories un répertoire déjà là, ils ont choisi de créer des compos novatrices portées par un groove solide et  les phrases, les distorsions glissent les unes vers les autres, avec des retours en d’équilibre légers. Le passage au sax soprano va apporter une touche de mélancolie, de « desesperenza », le piano en gouttes chaudes se moque, s’inquiète et finit en berceuse.

Sur un départ roulé de la batterie  ( Jeff Tain Watts un abattage et une flamme, je ne vous dis que ça ! )

l’autodérision pousse sa corne, avec un solo tonique et expressif de la contrebasse ( super Yunior Terry, discret et mélodieux) pour un « Actuality » d’une structure complexe. On s’engage alors dans la frénésie, avec un solo intense et court de la batterie ( enfin un batteur qui peut s’exprimer de façon condensé, merci à lui !). Puis le piano  nous prend par la main, dans une mélodie douce, colorée d’un Debussy lointain, parfum d’enfance ou d’insécurité, de fuites et de cachettes repris au sax soprano dans la même couleur. Et si les paupières s’alourdissent ce n’est sûrement pas de sommeil. Les chants croisés du quartet achèveront de faire s’émouvoir les yeux.

Le final sur un rythme de Rumba, bien typé, des rugissements de batterie et le pouvoir des résilles en perles de la percussion cubaine nous ramènera dans les îles que nous n’avons jamais quittées, pas plus que les plaines de France ou le jazz new yorkais. Un rappel joyeux en farandole toute simple et ces Ancestrals Memories quittent la scène, laissant leurs sillages parfumés et leurs savantes culture croisées. Franchement, on a bien fait de ne pas se laisser aller à la fatigue .

 

Chroniques Marciennes 3.10

Chapiteau de Marciac le 3 août  2017   Chronique Annie Robert, photos Thierry Dubuc

Emballé ou emballant.


Roy Hargrove Quintet / Roberta Gambarini
The Stanley Clarke Band

 

On passera rapidement sur le concert de première partie avec le Roy Hargrove Quintet qui nous a donné un concert empaqueté, emballé sans papier-cadeau à défaut d’être emballant, dans la veine d’un jazz néo classique au schéma traditionnel. On retiendra surtout la « petite forme » de Roy Hargrove, bien loin de ses vibrionnantes prestations habituelles : attaques hésitantes, duos pas toujours en place, chorus peu inspirés arrêtés en cours de route, voix parfois chancelante. Ses sidemen ont heureusement, solidement tenu la boutique avec beaucoup de professionnalisme et de qualités et Roberta Gambarini, elle en pleines formes ( !) a assuré un scat d’orfèvre de belle facture.

On a oscillé entre déception, inquiétude, petits éclairs de plaisir et soulagement et cela n’a pas contribué à faire de ce concert un moment qui restera.

 

Heureusement en deuxième partie, débarque Stanley Clarke entouré d’un band renouvelé de très jeunes gens qui frôlent à peine la trentaine. On ne présente plus Stanley Clarke, il est avec Marcus Miller un des fondateurs de la basse électrique, une icône du jazz fusion, un son reconnaissable entre tous, l’énergie même.

Porté sur un jazz électrique à haut voltage, pressé, chahutant, il va nous embarquer dans une soirée où la basse et la contrebasse vont se disputer le premier plan, où la virtuosité et la vélocité sont de mises. Une entrée en basse slappée, pleine de fougue nous colle dans du bien lourd, du bien gras, de l’efficace, du plein la poire.

La basse se fait guitare et le chapiteau est debout dès le premier morceau, heureux de retrouver vie et envie. Le rythme organique, tribal galope à perdre haleine, perché sur les bottes de sept lieux d’un ogre facétieux rempli d’une pulsation qui bouscule côtes et diaphragme. Suivra un « Love affairs » de 15 mn, exposé en douceur par le beau piano lyrique et expressionniste de Beka Gochiashvili et le bois frappé de la contrebasse, puis par un développement à la voix disturbée de Sean Mac Campbell pour une montée en acmé qui laisse sans voix.

Pas un instant de repos, pas un moment d’ennui, scats, breaks et chorus se succèdent, jamais les mêmes, jamais attendus menés à un train d’enfer par la batterie furieuse de Mike Mitchell.
Puis retour vers un morceau plus symphonique. Stanley Clarke est à l’archet, avec ses plaintes émerveillées. On retrouve là, tout son potentiel classique, ses belles phrases délicates. Sa dextérité n’est jamais autant mise en valeur que dans ses moments fragiles, simples où il atteint une beauté pure, où la contrebasse exprime ses vues et le bois de son âme. Sauf que la mélancolie n’est pas le style de la maison et que la révolution permanente n’a pas trop de temps pour l’introspection et la douceur. Le tourbillon reprend aussitôt, finie la pause.

Le «  Song for John » en hommage à Coltrane, est révélateur de cette urgence là, calme puis tempête. Stanley Clarke, en parrain attentif, prépare, il est vrai, la génération qui va lui succéder, s’en nourrit et la nourrit en lui laissant une large place. Et ses talentueux musiciens s’en donnent à cœur joie en chorus longs, appuyés par son accompagnement actif. Par instant, on a l’impression tout de même que la virtuosité n’est au service que d’elle-même, que la vélocité et l’exploit sont des buts en soi. Un départ d’athlétisme aux 100m !.(Ne manquent que les tenues fluo.)

Cette sensation est particulièrement vraie avec le batteur, un phénomène de 22 ans,  une énergie de bûcheron ( une cymbale se fera la malle sous ses assauts), une vitesse supersonique d’exécution et une capacité sans limites à occuper l’espace. Pourtant, un très beau moment de dialogue sur une base latino entre une  batterie ré-assagie, plus modeste et une contrebasse qui se fait percussions, remobilisera l’attention. La ronde funk repart de plus belle, elle nous vrille jusqu’au bout des tifs, nous absorbe les mains qui frappent en cadence. Les claviers en rivières soutiennent un groove ludique. Quelle fête, quel bonheur, quel musicien.


Rappel, re-rappel, re-re-rappel et encore, et encore. On finit funkés à mort, dansants, transpirants, claqués, bousculés mais heureux.


Emballés définitivement !!