Saint-Emilion Jazz Festival : off #1

par Philippe Desmond, photos Thierry Dubuc.

Vendredi  21 juillet  2017.

Et c’est parti pour le 6ème Saint Emilion Jazz Festival puisqu’il faut parler en anglais. C’est maintenant avec impatience que les amateurs attendent ce moment, tant ici l’ambiance est agréable. Pensez-donc, une très belle programmation, de très beaux lieux, un parc à l’atmosphère de kermesse et de grands vins, tout est là. La grande inconnue annuelle, qui a joué un sale tour en 2014, c’est la météo. Fraîche cette année, tant mieux pour les Grands Crus !

Pour ce millésime 2017 l’organisation change un peu, toujours bâtie autour du parc Guadet et ses spectacles « off » gratuits, mais ceux-ci s’interrompent lors des concerts « in » payants dans les douves du Palais Cardinal, proximité des deux sites oblige.

A souligner les choix de Dominique Renard et de son équipe, d’associer aux artistes dits internationaux des musiciens qui pour être « locaux » n’en ont pas moins de talent. Quelle belle exposition pour eux.

En vedettes ce soir Hugh Coltman et Stacey Kent. Le premier nous l’avions vu à la salle du Vigean en mars 2016 pour un concert qui s’était avéré une très bonne surprise (chronique sur ce blog) , la seconde deux mois plus tard à l’Auditorium avec l’ONBA, avec une impression plus mitigée.

Un festival de jazz on le sait maintenant – mais ce n’est pas nouveau, Montreux avait ouvert la voie il y a bien longtemps – c’est l’occasion de proposer des passerelles vers d’autres univers, de déguster d’autres saveurs (voir chronique précédente).

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Ce soir c’est Karmarama qui s’y colle. Mêlant des musiciens venus de la pop, du jazz et de la world musique ce projet est d’une réelle beauté, sonore et esthétique. Pas facile, pour ces musiciens pourtant chevronnés, d’ouvrir le festival à presque l’heure de l’apéritif qui ici se décline en rouge autour du stand des vins de Saint-Emilion et ses satellites, où l’offre est large et très accessible ce qui est à souligner. En plus on déguste – car on ne boit pas – dans de jolis et fins verres à pied… mais surprise cette année, en plastique, sécurité oblige. Le saint-émilion finalement ça va avec tout, même avec cette musique aux parfums indiens que nous délivre Karmarama. Le projet, mené par Mark Brenner (chant sitar, basse, guitare) ,

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découvert à l’automne dernier au Rocher (voir chronique) a musicalement pris encore plus d’ampleur. Autour de son équipe habituelle, Thomas Drouart aux claviers et Antony Breyer à la batterie, sont venus se greffer pour ce groupe la grande Shekinah Rodz, un enchantement à la flûte et au chant,

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Emmanuel Lefèvre (claviers et loops), Jean-Christophe Jacques (sax, ce soir avec Post Image ici) et Matthias Labbé aux tablas. Musique riche, mélodieuse, ouverte aux improvisation, des sonorités qui nous font voyager vers l’Inde avec une réelle beauté harmonique. Mark Brenner travaille et se perfectionne régulièrement avec des grands maîtres du sitar et ses compositions quasiment toutes originales sont de grande qualité.

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Mais voilà 20 heures, il faut migrer vers le « in » dont la Gazette de septembre vous parlera en détail. Juste quelques mots, notamment mon premier souvenir de jazz dans ces douves magiques du Palais Cardinal. C’était un concert centré sur les guitares, Boell et Roubach en première partie et ensuite le Philip Catherine Group (le guitariste belge pas le chanteur perché français) en août 1981… Les prémices du SEJF.

Le concert en deux mots, Hugh Coltman toujours aussi talentueux et grande classe, Stacey Kent délicate et dynamique ce soir, merveilleuse sur le «  Smile » de Charlie Chaplin. Tiens, au détour d’un gradin rencontre et échange sympathique avec Jean-Luc Ponty et Kyle Eastwood qui seront sur scène aujourd’hui avec Bireli Lagrène.

Mais la journée n’est pas finie, loin de là, retour au parc Guadet pour ce qui va se révéler un concert de feu.

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Rix y a carte blanche. Lui aussi est un artiste polymorphe, nécessité faisant souvent loi, du jazz acoustique au tribute à Franck Sinatra en passant par de la soul et du funk, il promène sa guitare et sa voix avec une élégance certaine.

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Autour de lui, une équipe de tueurs, bien installés sur le groove de basse de Shob,

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Jean-Loup Siaut (g),

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Xavier Duprat (kb), Joachim Montbord (chant),

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Jérôme Dubois (tp, demain avec On Lee Way), Olivier Léani (dr) et Lucas Saint Cricq (sax) vont dérouler un tapis de funk très punchy – des compositions originales – qui finira pas faire danser une partie de l’assistance. Et oui certains sont toujours attablés il faut dire que l’offre gastronomique est variée et délicieuse. Quant au vin à cette heure-ci on ne prononce plus le mot modération…

Très belle organisation, accueil chaleureux des responsables et des bénévoles, tiens j’y repars de suite !

Liens :

Hugh Coltman : http://blog.actionjazz.fr/de-charme-et-dombre/

Karmarama : http://blog.actionjazz.fr/mark-brenner-au-rocher-another-world/

Programme (scène du parc Guadet gratuite)

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« Respire » – un grand bol d’air pur (photos : Electre)

Dans l’enceinte de l’abbaye du XIe siècle, à Aignes-Puypéroux, en Charente, entre le 30 juin et le le 2 juillet 2017, se déroulait la 9e édition du festival « Respire ». Pas de bol, j’ai loupé les huit autres : si seulement j’avais eu vent de l’événement ! D’autant que Pierre Perchaud, musicien émérite, est ici le maître des cérémonies, sur ses terres angoumoisines, et on peut lui faire confiance tant pour la qualité de la programmation que pour le sérieux de l’organisation.

Cet après-midi du 1er juillet s’avère un peu pluvieux mais pas de quoi dissuader les festivaliers. Les bénévoles continuent de mouiller la chemise, les spectateurs, le fond du pantalon, en s’asseyant sur les bottes de foin disposées en rangées devant la scène.  Et puis on peut rester debout, déambuler, se dandiner (le pas de l’oie que je préfère), méditer ce qu’offre un cadre paisible, à la fois rustique et divin, qui valorise l’humain et la création ! Le lieu permet l’accueil chaleureux et bon enfant d’un public composé principalement de connaisseurs mais pas que. D’accord, il fait plutôt frais, mais la chaleur est dans les cœurs, le café, les grillades proposées, les musiques offertes.

C’est au quintette Pj5, emmené par Paul Jarret, guitariste et compositeur, que revient l’honneur de nous réchauffer. Lui gère un rack de pédales d’effets un peu moins évident que le tableau de bord d’un Boeing, et agit en chef d’escadrille. D’emblée on sent que ce sera du haut vol. Pas un cliché, pas une note superflue, les « gimmicks » servent un propos d’une rigueur et d’une inventivité étonnantes. La trajectoire est complètement maîtrisée, et les passagers que nous sommes sont ravis d’être secoués en toute sécurité. Les turbulences créées par des pilotes d’exception qui adorent le vol en formation et les figures acrobatiques font la joie des auditeurs.

Première surprise, une combinaison d’instruments à vent et à cordes inhabituelle (guitare+saxo et trombone) a en charge l’exposition des thèmes et l’élaboration de la trame harmonique. Derrière eux, Alexandre Perrot à la contrebasse et Ariel Tessier à la batterie forment un tandem de choc qui réussit à se faire oublier lorsque la mission est de soutenir cette trame déjà dense, mais qui s’impose dans les parties improvisées par sa solidité et sa variété dès qu’il s’agit de souligner et de ponctuer, par sa réactivité quand l’occasion se présente de donner la réplique aux solistes. La spontanéité est là, même si l’on devine que l’écriture et la préparation sont primordiales dans l’obtention d’un tel résultat. Tant pis pour les impros fleuves qui ont consacré les héros d’antan. Jadis, même s’il y avait des clichés ou du déchet, on s’attachait à la personnalité complexe ou romanesque (souvent fantasmée) de ces improvisateurs, à leur verve et à leur esprit d’aventure. Désormais les musiciens dits « de jazz » (dénomination qui n’a plus guère de sens) ne sont ni des paumés ni des allumés, ils n’en font jamais trop, leurs chorus sont calibrés, tout est réfléchi, avec pour objectif l’efficacité maximale.

C’est autrement plus riche et stimulant que l’électro-jazz de synthèse des disc-jockeys auquel on pense de prime abord, celui qui fait la part belle aux boucles et aux sonorités accrocheuses (pour séduire principalement des « djeuns » attirés moins par la musique que par la dance et la trance). A contrario, Pj5, ce sont avant tout de super-instrumentistes, des compositions brillantes, une vraie nouveauté, une originalité et, cerise sur le gâteau, un humour décalé, comme dans cette dernière composition sans titre consacrant un nouvel usage pour une bouteille d’eau recyclée : elle servira à gratter les cordes de la contrebasse, simulant je ne sais quelle mécanique grinçante qui, en beuguant, produirait un motif rythmique. D’ailleurs tapez « Pj5 jazz, Amersfoort Jazz Festival, 10-6-2017 » dans votre moteur de recherche, il vous renverra à une vidéo de ce morceau, son tout juste correct mais images en HQ. Je lui préfère une autre captation, enregistrée en live à La Dynamo de Banlieues Bleues et excellente à tous points de vue, d’un morceau intitulé Kallsjon).

En parlant de rythme, rien dans ce jazz turbulent ne se rapproche du « cha-ba-da » qui a bercé nos aïeux, si ce n’est la gouaille, l’impertinence, le refus des conventions. Résolument iconoclaste, ce répertoire s’appuie sur un groove infectieux, il installe une « tournerie » à chaque fois différente– dansante, lancinante, remuante, gigotante, berçante…– avec une intelligence et une créativité constantes que manifestent d’innombrables variations. Profitant de ce concert pour acquérir les 2 CD et l’EP (extended play) Floor Dance de Pj5, dans l’espoir de mieux comprendre le parcours et les choix esthétiques de cette formation hors norme, je les écoute désormais en boucle sur mon ordi, au risque de devenir drogué au Pj5.

Ne vous attendez pas à quoi que ce soit de repérable et d’identifiable comme faisant partie d’un courant et d’un style soi-disant « purement jazz ». La diversité des influences se traduit par un phrasé certes teinté de be-bop, post-bop, mais agrémenté d’incongruités délicieuses au niveau du son, de la mélodie, de l’harmonie, du rythme. Par exemple, intrigué par les sauts d’octave en cours de phrase dans un des chorus de Pierre Jarret, je l’ai interrogé à ce sujet, et il m’a dit avoir entendu cet effet Whammy inédit en jazz employé par le guitariste du groupe « Rage Against the Machine ».

En tout cas, les climats que crée ce jazz contemporain sont aussi variés que captivants. Maxence Ravelomanantsoa au saxophone et Léo Pellet au trombone se complètent à merveille, mêlant les deux sonorités dans des accords audacieux, jouant parfois en mode question-réponse, et surtout faisant preuve d’une autorité qui force l’écoute dès que l’un ou l’autre se met à chorusser. Cette nouvelle génération est talentueuse à souhait. Le jeu est pertinent, puissant, millimétré, on est dans la très grande classe à tous les niveaux. Les sons rock ou space qui pimentent l’accompagnement contrastent habilement avec le phrasé épuré, la remarquable précision et la finesse de chaque intervention de Pierre Jarret en tant que soliste. La tension qui monte avant la résolution finale, la logique, la clarté, tout y est.

Courte pause pour un changement de plateau. Place à l’Olivier Gay Small Ensemble : Olivier Gay (trompette, bugle), Amir Mahla (saxophone ténor), Oscar Siffritt (guitare électrique), Arthur Hennebique (contrebasse), Marco Girardi (batterie).

Un pur régal. Ouf, voilà un langage qui a un petit air de famille avec mes références. J’imagine que deux générations après les Jazz Messengers, leurs petits-enfants ont décidé de rénover la maison familiale. Un jeune architecte s’est mis à pied d’œuvre. Il a creusé de nouvelles fondations, conservé en le modernisant le corps de bâtiment principal, abattu quelques cloisons, multiplié par trois la surface habitable, doté l’ensemble de tout le confort moderne, ouvert de larges baies vitrées sur un parc paysagé et bâti un édifice modulable d’aspect contemporain en créant des volumes asymétriques. Une rénovation parfaitement réussie, atteignant on ne sait comment un équilibre magique. Magnifique dans les moindres détails, l’ensemble est somptueux et raffiné, tout sauf prétentieux. Cet architecte, c’est Olivier Gay. Il est aussi le maître d’œuvre sur le chantier et dirige une équipe de jeunes compagnons qui ont un solide bagage théorique, une technique irréprochable ; les maîtres mots sont propreté, précision, rigueur. Ajoutez à cela un sens aigu du travail en équipe qui leur confère une efficacité maximale. Tous ont accumulé un savoir et un savoir-faire auprès de grands maîtres, deux d’entre eux sont d’ailleurs encore élèves au Centre des musiques Didier Lockwood (Pierre Perchaud, qui y enseigne, feint de s’en étonner lorsqu’il prend le micro pour présenter le groupe. Venant de lui, ce n’est pas un mince compliment.)

Dès le premier morceau, on est frappé par une orchestration et des arrangements (signés Olivier Gay) d’une qualité phénoménale. On découvre les yeux écarquillés la complémentarité des instruments qui s’imbriquent pour façonner une polyrythmie constante, (bien sûr, le jazz renvoie aux racines africaines mais ici ce ne sont pas que des instruments à percussion qui tissent la trame rythmique, les appuis sont moins évidents et malgré le jeu tout en finesse, la pulsation est forte, on adore ce paradoxe !).

Une fois n’est pas coutume, commençons par cette rythmique d’enfer. Petit changement dans le line-up annoncé sur le dépliant : ce n’est pas Denis Pituala mais Arthur Hennebique, un contrebassiste au son magnifique qui ne fait pas que soutenir, qui décore, qui charpente, qui relance et, dans ses chorus, étonne par sa pertinence, sa vivacité, sa virtuosité et la beauté des lignes à la fois mélodiques et rythmiques qu’il développe avec une rigueur exemplaire. Tout cela sur un répertoire qu’il a sans doute dû assimiler au pied levé… Renversant.

Très à son aise, le batteur, Marco Girardi surveille, amusé, ce prodige tout en maintenant une pulsation dense et ferme, mais légère, pour ne pas couvrir les autres instruments ni déstabiliser leur discours par un accent intempestif. Rigueur et précision, pas d’esbroufe. Tout au plus effectuera-t-il un solo, mais si vous parvenez à focaliser votre audition sur lui, vous verrez comme il varie la frappe, crée des motifs, souligne et ponctue magistralement les interventions de ses partenaires.

Déjà primé par la SACEM, Oscar Siffritt est un fameux guitariste. Tout jeune, très concentré, d’une sûreté et d’une inventivité remarquables, sachant architecturer les sons comme les lignes mélodiques (il use avec parcimonie de son pédalier d’effets et se sert ponctuellement d’intervalles inhabituels dans des phrases alambiquées qui font parfaitement ressortir les harmonies) C’est d’une justesse et d’une sobriété étonnantes. Il fait monter peu à peu la tension, respectant scrupuleusement la structure du morceau jusque dans les breaks, au risque de voir un public qui, lui, ne se soucie guère des mesures, applaudir son intervention alors qu’elle n’est pas terminée.

Au saxophone, Amir Mahla étonne aussi. Outre une mise en place impeccable dans les passages écrits, et dans les parties improvisées des envolées dignes d’un Michel Brecker, il produit un son beaucoup moins éclatant, plus doux, plus proche de celui d’un Stan Getz (rappelons que ce dernier, surnommé « the sound », était admiré pour les sonorités qu’il tirait de son instrument). Fait rare chez un « apprenant » –lui aussi étudie encore au CMDL– Amir sait raconter une histoire dans chaque chorus. Pierre Perchaud a raison, ces jeunes professionnels sont redoutables de science et d’audace.

Quant à Olivier Gay, leader aussi brillant que modeste, il se décrit comme un perfectionniste. Instrumentiste et compositeur très organisé, « incredibly focused », comme disent les Anglo-Saxons (traduction : il s’investit totalement en sachant où il va). Des titres tels que « Tintinabulation » et « Eros/Thanatos » sont à l’image d’un explorateur de l’imaginaire curieux de tout. Notons une inspiration d’une modernité qui n’exclut pas (comme cette « 4e Gymnopédie ») les références à des compositeurs dits « classiques » tels qu’Erik Satie. Autres influences assumées, le titre qui sert de conclusion à cette performance, « Yaoundé » évoque discrètement mais efficacement (sans jamais l’appuyer) la rythmique « afro ».  Le soin apporté à l’orchestration, aux arrangements, est phénoménal. Nous avons devant nous un ensemble, plus que des individualités : tous donnent forme à cette musique exigeante, d’une beauté singulière, à tout moment parfaitement audible, riche en surprises mélodiques, harmoniques et rythmiques qui « chatouillent » l’auditeur. Dans ce magnifique « Small Ensemble », chaque membre prend une place égale. En l’absence (provisoire, j’espère) d’enregistrements, c’est vers Isotope, autre projet mené par Olivier Gay, qu’il faudra vous tourner si vous voulez vous faire une idée de cet artiste.

Tant de très bons musiciens sont apparus sur le marché ces dernières années que l’on ne s’en étonne plus guère. Cependant, avec Paul Jarret et Olivier Gay, la surprise est de taille, et l’on ne peut imaginer à quel point leurs qualités de compositeur peuvent rehausser leur jeu d’instrumentiste tant qu’on ne les a pas vus et entendus sur scène. Pour ma première expérience de ce festival, soit j’ai été chanceux, soit toutes les formations programmées depuis les débuts du festival étaient du même acabit. Quoi qu’il en soit, un événement de cette taille et de cette qualité mérite une diffusion moins confidentielle ; que le bouche-à-oreille et le partage sur les réseaux sociaux permettent à la prochaine édition de connaître un succès retentissant. Amen.

Atrisma et Edmond Bilal Band au Rocher : d’une pierre deux coups…

Le 30 juin 2017, au Rocher de Palmer, se produisaient deux formations. En première partie, Atrisma, un trio de belle facture. En tant que leader, Vincent Vilnet prend le micro pour saluer l’auditoire et présenter en quelques mots le projet. On le sent engagé musicalement et affectivement, fier et ému de concrétiser ce projet commun, celui d’un groupe d’amis, complices sur scène comme dans la vie. Ce que confirmera durant le concert l’échange de regards et de sourires furtifs, plus éloquents que des discours.

Vincent Vilnet (Photo Pierre Murcia)

Atrisma matérialise un travail collectif, un vrai esprit d’équipe, la poursuite d’objectifs communs. Trois individualités qui ont à cœur de servir l’intérêt de la musique, évitant tout verbiage ou tout cliché, tout étalage de virtuosité mécanique (qui généralement tend à masquer le fait qu’on est à court d’idées).

Leur album « Aurosmose » est sorti fin mai. L’écouter permet de mieux apprécier le « live ». Très soigné, il prend le temps d’installer des climats et laisse aussi le temps à l’auditeur de savourer de longues résonances, pas seulement des nappes. Dans l’exposition des thèmes on sent bien la volonté de juste laisser le son mourir de lui-même, sans l’écourter, ou la volonté de le prolonger (un brin de delay et une touche de réverbération feront l’affaire, autre avantage le son occupe l’espace de façon dynamique et on peut si l’on veut changer le « pan », la phase, la forme d’onde…). Mais outre ce côté « cool » et planant, on est quand même emporté dans les improvisations par une vigueur et des tempos qui n’ont rien de reposant.

Sur scène, bien sûr, Vincent Vilnet ne chôme pas : il doit non seulement jouer, mais aussi triturer les boutons de ses claviers –ses collègues utilisent leurs pieds, lui n’a que deux mains. Il arrive cependant toujours à ses fins et nous plonge dans des atmosphères tantôt mystérieuses, tantôt joyeuses ou mélancoliques.

Les compositions reposent sur quelques accords qu’il s’agit d’explorer à fond, l’accent étant plutôt sur une quantité impressionnante de motifs et de variations rythmiques. C’est un parti pris qui rompt avec les séquences harmoniques complexes sur fond de swing constant et régulier auxquelles nous ont habitués les pianistes des générations précédentes, qui coloraient leur musique avec une palette plus réduite, avant que l’électronique ne se généralise. Le jazz moderne dit « acoustique » a peut-être atteint ses limites en multipliant les dissonances et les perversions rythmiques, dégageant par moments une forme d’amertume, de violence ou de souffrance que le grand public trouve peu audible, trop agressive et qu’il juge « élitiste ». Ces trois musiciens font bien partie de l’élite, mais sans doute évitent-ils sciemment de malmener le public par un foisonnement rythmique, mélodique et harmonique qu’il n’aurait pas le temps de saisir, a fortiori de méditer, en tout cas, ils s’appliquent à rendre l’émotion plus accessible. Et pour ce qui est d’exprimer la rage, il y aura plus tard dans la soirée un passage de hip-hop.

(Photo Pierre Murcia)

Johary Rakotondramasy a déjà une solide réputation dans le milieu. Maître des effets, il peut tirer de sa guitare des sons proches de ceux des synthés ; il excelle quand il s’agit de construire des riffs entêtants, mais il lance aussi quelques longues phrases qui laissent entrevoir des influences très diverses. Une technique irréprochable, cela va de soi (les guitaristes d’aujourd’hui ont réalisé des progrès fantastiques et ont considérablement élargi les possibilités de leur instrument ces dernières années). Ce qui compte, c’est ce qu’il en fait. Il possède un phrasé clair, percutant et varié, il choisit ses notes avec un goût très sûr –c’est cela qui impressionne, pas la volubilité en elle-même. Calme et concentré mais réceptif, captant instantanément ce qu’il se passe. Réactif, il sourit souvent. Ses chorus sont généreux, enthousiasmants. Tout cela le rend éminemment sympathique. De toute évidence il a son fan-club, à en juger par les applaudissements nourris à l’annonce de son nom.

A la batterie, Hugo Raducanu n’est pas en reste. Fin et ferme à la fois, il imprime à l’ensemble ce côté intrépide et trépidant, rebondissant avec souplesse, installant un « beat » qui gonfle, cassant la régularité par des syncopes, effleurant les cymbales et la caisse claire, alternant les « rim-shots » et les frappes sèches sur les autres fûts, créant du suspense et du mouvement. Lui aussi développe constamment un discours, en fait, plusieurs, puisque le discours est adapté à chaque morceau. Les rythmes changent, la frappe varie, les couleurs et les sonorités aussi. Passionnant.

(Photo Pierre Murcia)

Il y a peu de chances que vous entendiez diffuser dans votre supermarché ce jazz-là. Pas de battage publicitaire autour de l’album, seul le bouche à oreille (ou le « buzz » sur Internet) lui accordera l’audience qu’il mérite. Nous ne pouvons que vous engager à aller les écouter lorsqu’ils se produisent en club ou autre. Atrisma a mis la barre très haut dans cette première partie, et la pression est maintenant sur le groupe Edmond Bilal, ainsi que le laisse entendre Paul Robert, prenant un air contrit en annonçant le changement de plateau.

C’est maintenant au tour d’Edmond Bilal d’occuper le terrain. Une esthétique assez proche réunit les deux formations. La modernité, l’importance donnée au rythme et aux accents, à la qualité des compositions et au son. On retrouve la réverbération, appliquée aux sons de piano électrique qui se rapprochent davantage de ceux du Fender Rhodes que d’un piano acoustique ; elle permet aussi par moments au saxophone un léger chevauchement des notes, créant ainsi l’illusion d’un instrument polyphonique. C’est assez captivant en soi, et cela donne le temps de mieux saisir l’harmonie, dans la mesure où les successions d’accords explorent un mode donné, en revanche, la réverb disparaît dans le cas de modulations franches où le chevauchement d’accords brouillerait notre perception.

Et puis, la réverbération a avant tout pour effet de modéliser l’espace. L’espace, comment ne pas en parler quand le projet débouche sur un album intitulé Starouarz ? On ne peut qu’admirer le travail de Simon Chivallon qui espace formidablement ses accords pour que l’on puisse entendre la mélodie (il fait mieux, il les spatialise, conditionnant leur durée à leur importance relative). Sa musicalité est constante, il sait donner à chaque frappe et à chaque effleurement sa pertinence et son sens. Sa sûreté, la diversité de son accompagnement, la dynamique, les motifs rythmiques qui deviennent des ornements ou indiquent une nouvelle direction, tout cela dénote un immense talent qui se confirme dans les parties improvisées. Quand il chorusse, il réorganise à sa façon l’espace-temps et l’auditoire a vraiment la tête dans les étoiles.

(Photo Pierre Murcia)

La part de l’écriture est primordiale dans ce jazz-là : sans elle, les mises en place (ici elles sont remarquables) tiendraient un peu du hasard. Combien de répétitions pour arriver à cette superbe cohésion ?

(Photo Pierre Murcia)

Paul Robert assume la direction artistique et les compositions tout en se distinguant par sa façon de moduler le son du saxophone, comme dans la version enregistrée d’Aflica-E, premier morceau de l’album : ce son est légèrement trafiqué durant l’exposition du thème un peu tordu, (E comme électrifié ?), comme venu d’un lointain espace, puis après un break dans la partie improvisée il devient acoustique, complètement épuré, tandis que la batterie, seul accompagnement, explicite l’évocation de percussions africaines qui n’étaient que vaguement perceptibles dans le thème. Sans doute cet avant-goût rend-il hommage aux racines de tout ce qui peut exister aujourd’hui en matière de rythme, en particulier sur la planète jazz. La mélodie du thème à tiroirs est assez démoniaque. Tout sauf conventionnel, le découpage rythmique donne l’impression d’une structure extensible, comme si l’on entrouvrait chaque tiroir avant de passer au suivant. On est immédiatement séduit par le côté dansant et la vigueur de la mélodie –c’est de bon augure : si le reste est à l’image de ce premier morceau –un voyage entraînant, captivant, dans un inconnu balisé par quelques références fugitives, ni trop violent ni trop mièvre– on risque fort d’y prendre goût !

(Photo Pierre Murcia)

Fresson’s POV virevolte, surprend par les libertés rythmiques et ravit par les circonvolutions de la mélodie, on reste en suspension pendant quasiment tout le morceau, attendant une résolution finale qui ne viendra en fait jamais. Est-ce une évocation de l’apesanteur ? De l’indécision ? En tout cas, on adore ! S’ensuivent toutes sortes de climats en particulier dans les Impros 1, 2 et 3 qui rappellent un peu parfois le Miles Davis de la période électrique où il donnait quelques directives puis laissait s’exprimer la créativité de chacun, mais ici l’approche est méthodique, l’osmose est réelle, et il semble difficile d’obtenir un tel résultat sans rigoureusement planifier. On appréciera les phrases musicales du Paul Robert saxophoniste, tantôt laconiques, espacées, réparties stratégiquement pour donner sa pulsation au morceau, tantôt enjambant un nombre de mesures suffisant pour développer un discours structuré, très bien agencé, sans jamais sortir du sujet. Ses notes sont pondérées, réfléchies ; ce contrôle précis, ce dosage parfait lui donnent plus l’allure d’un coureur de fond que d’un sprinteur, même si quelques fulgurances, quelques ruptures montrent un caractère impétueux. Méditatif ou enflammé, son jeu est impeccable, sa démarche musicienne tout à fait cohérente. La stratégie n’est pas d’aborder le jazz terrien en lançant un assaut sourd et aveugle comme dans la première guerre mondiale : on est ici dans une exploration intergalactique raisonnée, mobilisant l’acuité visuelle, intellectuelle et auditive de chaque membre de l’équipage. Le déploiement coordonné de cet escadron progressant comme un seul homme n’est pas sans rappeler l’«Aurosmose» d’Atrisma, et l’on comprend mieux pourquoi ces deux formations s’apprécient mutuellement.

L’«Intrépide Endive » comporte quelques réminiscences bluesy, un groove bien musclé, un thème encore une fois surprenant malgré une structure plus identifiable, jazzy mais pas trop. Petit « coup de blues » (ou disons, de mélancolie, car ce n’est pas un blues) dans le morceau intitulé Limeoh (anagramme d’homélie).

(Photo Pierre Murcia)

En arrière-plan, le couple basse-batterie (respectivement Mathias Monseigne et Curtis Efoua) réalise un travail colossal. Ecoutez-les structurer ce qui ne serait sans eux qu’un vide sidéral, imprimer un mouvement, composer l’ossature de chaque morceau, le squelette sans lequel les parties charnues (mélodies et harmonies) seraient condamnées à marquer le « beat » et prendraient difficilement de la hauteur. La fermeté de cette rythmique qui découpe inexorablement le temps libère Paul et Simon. Ils peuvent flotter ou planer, ouvrant au public les portes d’un espace intersidéral.

(Photo Pierre Murcia)

Des OVNIs (aucune étiquette ne peut résumer ces deux groupes) qui produisent une musique actuelle, originale, enjouée et jouissive. Allez les entendre, ça vaut le détour. Et/ou achetez leurs albums, ça leur fera du bien et à vous aussi.

Un dimanche aux 24 heures du Swing

par Philippe Desmond, texte et photos.

Nous vivons dans un drôle de monde, drôle au sens de pas drôle. Suprématie des « grands » médias, principe de précaution, plan Vigipirate, risque zéro (tu parles…), une ode au repli sur soi. Bienheureusement certains résistent , jouent les villages gaulois comme dans cette belle bastide de Monségur, au fin fond de l’Entre deux Mers mais si près de Bordeaux et d’ailleurs. Je parle des organisateurs des 24 heures du Swing qui depuis plus de 25 ans prennent eux des risques. Ils en ont été récompensés, car alors qu’une alerte orange sévissait sur notre belle Gironde, que nous étaient promis des orages terribles, des déluges de pluie et de grêle, que justement ces foutus « grands » médias et leurs bulletins météo alarmistes nous incitaient à nous calfeutrer dans nos caves. Malheureusement je suis sûr que certains ont été refroidis par cette pleutrerie organisée, et bien ils ont eu tort !

Après deux jours de festival que je n’ai pas pu avoir la chance de suivre, la journée du dimanche s’annonçait festive et variée, elle le fut.

Arrivé trop tard pour une messe gospel mémorable m’a t-on dit, c’est à la Guinguette que j’ai pris mon café au son du trio French Quarter et leur jazz New Orléans, entourés de danseurs de swing entamant leur marathon. A noter les œuvres du sculpteur Freddish parsemant le festival.

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Un petit tour sous la halle – une merveille dans le genre – avec le Combo des classes jazz du collège de Monségur. Créé en 2002 à l’image de celui de Marciac, il est une étonnante pouponnière de talents. Le temps d’un « Watermelon Man » bien funky et d’un « All Blues » très groovy arrive l’heure de l’apéritif sous les arcades.

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J’y retrouve trois amis et nous voilà plongés dans l’univers de Bullit, un quartet très sixties jouant du Lee Morgan, Wes Montgomey, Horace Silver… avec un son très marqué par cette instrument que j’adore, un orgue et sa cabine Leslie. Amis, apéro, bonne musique, what else….

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Ce moment comme son nom le suggère nous ayant mis en appétit nous nous retrouvons à table au stand du boucher local où nous dégustons un pavé de bœuf d’un autre monde. La chance d’avoir à notre table l’organisateur du festival Philippe Vigier venu nous rejoindre, étonnamment calme et serein, lui en charge d’une si grosse machine qui se prépare déjà depuis presque un an. Un combo du collège assure sous la halle notre fond sonore, et là-bas l’assistance est importante pour les soutenir.

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La halle justement nous y repartons et assistons avec émotion à un moment très touchant avec la prestation des Percutemps . Les résidents du foyer de vie pour adultes handicapés de Monségur viennent restituer les travaux de leur atelier de percussions. Quelle belle initiative et quelle prouesse de réussir à faire se produire en public des personnes souvent très repliées sur elles-même.

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Action Jazz est dans la place et pas peu fière de voir s’y produire le gagnant de son dernier tremplin, le groupe bordelais Capucine. Pas forcément le type de salle à leur convenance avec ce volume énorme, cette structure métallique pour leur musique de cristal, mais une magnifique prestation pleine de fraîcheur, avec bien sûr leurs propres compositions et une surprenante reprise des Beatles, « Norvegian Wood ». Et un moment spécial pour Louis Laville, le contrebassiste, ancien élève du collège local, jouant sous les yeux de son ancien professeur François Mary, celui-ci me confiant sa fierté.

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Mais vite il faut filer place des Tilleuls car le Hot Swing Sextet est déjà en train de mettre le feu, remplissant la piste de danse. Le public arrive cette fois en masse et à l’ombre des tilleuls – et oui il y a du soleil messieurs les météorologues – l’ambiance monte. Ce groupe bordelais est magnifique capable de faire bouger les plus timides et leur spectacle est toujours un festival plein de gaieté.

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Fin du set, retour vers la halle avec Amam’s Family de l’atelier musiques actuelles de Monségur. Autour de trois pros, François Mary (basse), Célia Marissal et Mathieu Grenier (chant) de jeunes musiciens dont un jeune chanteur, un petit Prince qui nous livre une superbe version de « Kiss ». Ça groove, ça funke, ça promet !

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Il paraît qu’il y a une super chanteuse aux Tilleuls alors on repart. Quel métier ! En effet la nommée Leslie Lewis chante et même très très bien ! Quelle découverte pour moi !

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Accompagnée d’un trio du feu de Dieu celui du pianiste Philippe Duchemin elle va faire un tabac. « Feeling Good » attaqué a cappella me donne la chair de poule, son « Lady is a Tramp » n’a quasiment rien à envier à la version d’Ella, son scat est parfait. Merci à Philippe Vigier de nous avoir fait connaître cette belle artiste.

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Señor Météo a décidément tout faux, le temps est au beau, juste ce qu’il faut pour faire pousser les haricots, rouges en l’occurrence. Les Haricots Rouges sont de retour à Monségur.

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Le groupe formé en 1963 a bien sûr vu sa composition évoluer mais le sextet actuel a déjà de la bouteille, ce qui dans ce cas et comme à Bordeaux est une qualité. Véritable institution du jazz New Orléans,  ils sont capables, grâce à leur talent de musiciens et à leurs pitreries, d’emballer le public, grand ou de spécialistes, avec une bonne humeur communicative.

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Le jazz on l’oublie trop souvent c’est aussi la fête ! Pour clôturer le festival et dans ce lieu magique de la place des Tilleuls c’était un choix idéal.

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Et bien voilà on a survécu à cette alerte orange, rouge donc vers la fin ! Des bénévoles se donnent du mal pour nous faire du bien, aidons les, soutenons-les, sortons, communions, communiquons ! Bravo à eux et un grand merci de nous faire vivre des journées pareilles.

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Il faut rentrer vers Bordeaux maintenant, quoi faire ? Un tour au Molly Malone’s le trio de Thomas Bercy y accompagne le chanteur américain Jack Pollard en tournée en France. Voix de velours, crooner plein de charme et un trio au top comme d’habitude, voilà une journée qui se termine en apothéose.

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UZEB. 6 juillet 2017 – Le Rocher de Palmer, Cenon

par Vince, photos Pierre Murcia.

Michel Cusson – guitare
Alain Caron – basse
Paul Brochu – batterie

Uzeb Rocher 650

 

Après une pause qui aura duré un quart de siècle, UZEB est de retour. Et quel retour !
Le premier concert de la tournée R3UNION 2017 s’est déroulé à Montréal à la salle Wilfrid-Pelletier, le 29 juin dernier dans le cadre du prestigieux festival international de jazz.

Depuis l’annonce fin 2016, les fans trépignent d’impatience. Cette fois, ne c’est plus une rumeur, ils reviennent ! La vidéo des premières répétitions mise en ligne sur la page Facebook officielle a déjà été vue 250 000 fois.

Michel Cusson (g) Paul Brochu (b)

Mais les voici, en vrai, à Cenon. Après la salle Pleyel de Paris, et le Bikini à Toulouse, nous somme ben chanceux de revoir cette gang de chums. (Je traduis en français du vieux continent, cela veut dire que l’on a bien de la chance de revoir ces gars-là.)
Les blousons de cuir cloutés et les bottes des années 80 ont laissé la place à des chemises noires plus sobres, et les lunettes accompagnent élégamment les cheveux blanchis… mais à ces détails près, tout le reste est là, l’énergie, la virtuosité, les tubes et le son.
Ce son Uzeb aurait même gagné en maturité, en finesse, en subtilité. Comme nous l’a confié Michel Cusson en exclusivité* pour Action Jazz, ‘‘en 80 notre son était presque un peu trop à la mode, aujourd’hui il est plus intemporel.’’
Le matériel ayant évolué, les racks de la taille d’un frigo derrière chacun d’eux se sont miniaturisés mais la richesse et la qualité sonore se sont décuplées.
Fidèle à sa guitare Godin, Michel Cusson attaque le concert par le mythique « Uzeb Club », un titre majeur du groupe avec lequel il débutait déjà ses shows au XXème siècle.
Après 2 morceaux, Alain Caron prend la parole pour saluer le public et le remercier pour sa patience et sa fidélité. Ce message est aussi personnellement adressé à Patrick Duval (Musiques de Nuit / Rocher de Palmer) qui était là lui aussi il y a 27 ans pour accueillir le trio lors de la tournée mondiale.

Alain Caron

Les titres s’enchainent et les souvenirs remontent à la surface… New hit, Junk Funk, 60 rue des Lombards, Mr. Bill, Spider, Cool it, Après les confidences, Loose, Bella’s lullaby, Good bye pork pie Hat, etc. Au total 13 succès distillés en 2 sets, des titres qui n’ont pas pris une ride, et qui comme tous les bons supposés (et ici on s’y connait) n’ont fait que se bonifier avec l’âge.
Dans la salle, chaque spectateur ou presque y va de son chuchotement complice avec son voisin. Nul n’est là par hasard ce soir du 6 juillet 2017 au Rocher 650. Uzeb est dans la place et c’est un événement que tous ses aficionados (dont je fais partie) n’auraient raté pour rien au monde.
Le trio québécois qui a promené son jazz-rock dans une vingtaine de pays au cours de la décennie 80 repart donc sur les routes avec le même enthousiasme. Après la France, ce sera à Tel-Aviv et à Pescara, que les fans du groupe pourront déguster le millésime 2017 tant attendu, avant le retour au pays des tartes à pacane pour 11 dates en août et septembre.
Comme on dit au Québec, ‘‘c’était ben l’fun’’ (et là je ne traduis pas).

Photos : Pierre Murcia
*interview intégrale et article complet spécial Uzeb, à retrouver dans la gazette Action Jazz de septembre 2017

LUCKY DOG 23/06/17 chez Brouss’art(assosax)

Par Alain Flèche
Frédéric BOREY (tenor, soprano saxophones, compositions)
Yoann LOUSTALOT (trompette, bugle, compositions)
Yoni ZELNIK (contrebasse), Fred PASQUA (batterie)

Nos deux bordelais (d’adoption) de passage !
Frédéric ne cache pas sa joie d’être là. Heureux de travailler à Paris, mais il sait que c’est en province que ça se joue! Content de retrouver son sourire permanent et son jeu original. Il a escamoté ses influences hendersonienne pour affirmer d’autant sa personnalité qui s’affine au cours du temps, avec un son toujours clair, chaleureux et précis. Notes détachées et attaques franches. Volubile mais sans pathos. Chacune des nombreuses notes prend sa place dans une architecture imprévisible mais harmonieuse
Yoann est plus aérien mais avec des racines bien ancrées sur terre. Un flocon qui virevolte au gré de ses idées qui ne cessent de se bousculer et qu’il expose avec grande sensibilité, délicatesse, poésie. il jongle avec les notes, celles qui sont en l’air, celles qui lui traversent l’esprit, choisissant les plus belles, celles qui iront plus loin jusqu’à se nicher au creux de notre mémoire
Ils sont venus nous présenter leur prochain album (live) à sortir en fin d’année.

Et c’est parti : mise au point, mise en souffle, compo.(de Yoann) un peu arithmétique, des lignes qui emplissent l’espace pour les relier les 4 protagonistes ensemble. Puis compo. de l’autre soufflant (elles semblent être alternées tout le long de la set-list): franchement blues, enfin blues contemporain évidemment, avec de larges plages tonales où chacun raconte son histoire prenant place dans cette narration commune ! Ça continue dans des ambiances très modernes. On entend des réminiscences de « Old and new dreams » (avatar Ornette Colemanesque des ’70 avec Don Cherry, Dewey Redman, Charlie Haden et Ed Blackwell). De même, Fred Pasqua fait sonner ses tambours, s’emballe dans des construction précaires mais solides, semble découvrir, avec nous, toutes les capacités surprenantes et percussives de son multi-instrument.
Et chacun de s’échapper du schéma des thèmes, partir à la découverte de leur propre monde où ils nous invitent à les suivre à travers des méandres parfois tortueux, ou bien sur des lignes plus épurées, toujours très personnelles… près à se perdre dans des voyages improbables. Mais il n’y a aucun danger: Yoni veille au grain. Axe (presque) imperturbable, référence permanente, il est consulté comme lorsque on demande l’heure, subrepticement, à un passant, rassuré d’avoir le temps de flâner encore avant de rejoindre ceux de l’équipe qui piaffent déjà de prendre bientôt leur tour de gardien du feu.
C’est vrai que cela fait fait un moment, près de 5 ans, que cette formation existe. Ensemble tout à fait cohérent, complices d’idées en partage, chacun apportant la richesse de ses multiple projets pour continuer à construire une œuvre commune qui nous enchante et nous ravit.
Peu de monde ce soir. Pourtant, l’énergie, la joie, le plaisir sont là, sur scène et dans la salle, palpables. Nous ne les laisserons en paix, leur accordant un repos mérité, que rassasiés, saoulés du bonheur de ce beau cadeau qu’ils nous offrent de leur présence ici.
On les en remercie, ainsi que Didier Broussart qui les a invités.

Yilian Cañizares « Invocatión » #7 Jazz à Oloron

Chronique de Fatiha Berrak, photos Thierry Dubuc

Le 30 juin 2017, salle Jéliote à Oloron Sainte Marie

Le magazine Les Inrockuptibles parle d’une « orchestration jazz mêlée de percussions empruntées aux rituels yoruba. » Elle chante en espagnol, en yoruba et en français et l’une de ses particularités est de chanter et de jouer du violon en même temps.

Yilian Cañizares (violon chant),

Daniel Stawinski (piano),

David Brito (contrebasse),

Cyril Regame (batterie),

Inor Sotolongo (percussion)

Décidément c’est un jour d’automne en été !

Heureusement la vraie saison nous attend à l’intérieur de la salle Jéliote. Encore tout recroquevillés et amassés devant la porte d’entrée sous les pépins dégoulinants, qu’à cela ne tienne, ça ne se prolongera pas trop longtemps.

Ouff ! Autant vous dire que Yilian Cañizares et son aura de bon génie était ardemment attendue et pour cause !

Enfin, c’est l’entrée des artistes, d’abord celle de David Brito à la contrebasse, il s’échappe seul  paisiblement dans la pénombre et dispense ses premières notes aux 400 paires d’oreilles avides de sonorités calientes. Il est peu à peu suivi par Inor Sotolongo, Cyril Regame, Daniel Stawinski et enfin la belle violoniste chanteuse suisse, d’origine Cubaine.

Yilian Cañizares va de par son savoir faire nous captiver dans un tourbillon mêlant la parole au chant et le jeu du violon à la danse, le tout sous le drapeau de l’amour qu’elle cueille et brandit sur son chemin. Lorsque la soirée se termine tout le publique reconnaissant lui offre un tonnerre d’applaudissements et des bravos à tous vents !

Sa discographie :

Ochumare Quartet

•2009 – Caminos

•2011 – Somos Ochumare

Yilian Cañizares

•2013 – Ochumare, Naïve Records

•2015 – Invocación, Naïve Records

Toutes les photos sur : http://thierrydubucphotographe.zenfolio.com/p835734039

Yaron Herman dix ans plus tard #6 Jazz à Oloron

Chronique Fatiha Berrak, Photos Thierry Dubuc

Yaron Herman Trio

Le Jeudi 29 Juin 2017 à la salle Jéliote

Yaron Herman, clavier

Ziv Ravitz, batterie, voix

Bastien Burger, basse électrique, clavier, voix

 

Oui il « y » a  déjà dix ans et pour la première fois, le jeune artiste donnait un concert devant le public d’Oloron-Sainte-Marie, qui a su reconnaitre son talent et le reçoit aujourd’hui pour la troisième fois.

Nous voilà devant ce cocktail savoureux savamment dosé, composé d’électro, post-rock et jazz. Avec la sortie de l’album « Y » Le binôme Herman, Ravitz, se voit riche d’un nouveau membre, le bassiste Bastien Burger, qui vient donner un angle supplémentaire et ajouter de la rondeur harmonique au moyen entre autres des vocalises.

Nous sommes peut-être, au bout d’une allée ombragée pour une ballade romantique auréolée de douceur qui se voit éclairée de notes lumineuses, lorsque s’élève derrière les trois musiciens, une brume passagère telle un pont suggérant le contraste.

Il y a aussi le titre « Jacob » thème  d’abord électro, puis plus évanescent, qui laisse s’entrouvrir des fenêtres par où des chants ethniques lointains nous parviennent comme une mémoire intact, quant au piano, il laisse s’échapper ses mots tels des vagues venues couvrir et enfin tout emporter dans son courant.

Les maitres du jeu ce soir, nous livrent également des sonorités évoquant les esprits d’une Afrique victorieuse au coeur battant fort, suivi de ses chauds frissons sous les doigts de Yaron Herman.

Sans parler de ce même piano qui joue à tourner les pages du temps calmement, afin de le voir défiler avec ses peines et ses joies. Dans ce tableau où rien n’est tout noir ni tout blanc et où osent s’aventurer des larmes de couleurs aux allures d’aurores boréales.

Il y a aussi ce solo de batterie totalement fou ! Qui nous laisse assis et encore cet autre moment, plus jazz électro qui brusquement cède au silence et aux voix teintées d’une certaine spiritualité sculptée sur notes, qui toujours erre sans jamais dériver …

Mais comme toutes les bonnes choses ont une fin !  C’est après deux ovations que se retrouvent  Yaron Herman et Ziv Ravitz pour un face à face autour du piano, l’un est à sa place l’autre, tête et main plongées dans l’antre de la grande boite à musique pour en extraire les dernières singulières percutions.

 

Patricia Barber incontournable # 5 Jazz à Oloron

Dimanche 25 juin 21h00, salle Jéliote

Chronique de Dominique Legeay, photos de Thierry Dubuc

Patricia Barber, piano, vocal
Patrick Mulcahy, contrebasse
Jon Deitemeyer, batterie

 

La salle Jéliote était complète pour écouter une référence, un must, une authentique chanteuse de jazz. Devant un public qui lui était acquis dès les premières mesures elle a avec métier et décontraction fournit une prestation conforme aux attentes de ses admirateurs.

Assise devant un piano sans abattant, elle a démontré son sa maîtrise dans l’interprétation des grands standards du jazz mais aussi son talent de compositrice de chansons vives et intelligentes dans des climats envoûtants.

Le Luxembourg à l’heure du trio # 4 Jazz à Oloron

Dimanche 25 juin 21h00, salle Jéliote

Chronique de Dominique Legeay, photos de Thierry Dubuc

Michel Reis, piano
Marc Demuth, contrebasse
Paul Wiltgen, batterie

 

RDW ce n’est pas le nom d’un robot musicien mais l’acronyme de Reis, Demuth, Wiltgen un trio, piano, contrebasse, batterie, venu du Grand Duché pour présenter aux festivaliers du piémont pyrénéen leur conception et leur approche musicale de cet art particulier en jazz. Leurs compositions sont mélodiques, bien structurées, conformes à l’exigence de l’exercice. Ils alternent des thèmes rythmés et balades avec aisance.

Concernant le rythme justement, la pulsation apportée par Paul Wiltgen est vitale c’est le pilier de la formation.

Michel Reis au piano excelle dans les balades, on peut juste regretter qu’il n’aille pas plus avant dans ses improvisations entrainant ainsi un Marc Demuth discret à la contrebasse.

L’ensemble est agréable à l’écoute et sur la fin de la prestation ce trio a su se libérer provoquant deux rappels des nombreux spectateurs présents, à suivre…