Bruno Tocanne « Over the hills » – Rocher de Palmer 04/12/2014

Par Dom imonk
Photographies d’Alain Pelletier

A la charnière des sixties et des seventies, Carla Bley a participé au « Liberation Music Orchestra » de Charlie Haden, sorti en 1969, et a surtout dirigé, associée au poète Paul Haynes, son propre « Escalator Over The Hill», sorti peu de temps après. Ces deux très grands albums fondateurs favorisèrent, pour beaucoup de musiciens et de fans, l’envol vers le futur de musiques plurielles, militantes et engagées dans la fusion des styles. Les deux albums réunissaient d’ailleurs, chacun, des musiciens communs, aux esprits éclairés et ivres d’une liberté novatrice.
Plus de quarante ans se sont écoulés et « Escalator Over The Hill » est encore très présent dans les esprits. Toujours aussi énorme et multiple. On l’aime et, comme au premier jour, on se laisse envahir par cette somme d’émotions à la force restée intacte.
Il n’est donc pas très étonnant qu’un musicien comme Bruno Tocanne, donc on connait le vif esprit d’aventurier sonore et la curiosité insatiable (nombre de ses autres projets en témoignent), ait voulu construire une nouvelle aventure autour de cette œuvre. Quand on apprend que Bernard Santacruz et Alain Blesing en sont aussi à l’initiative, et que le projet a reçu la caution de Carla Bley et Steve Swallow, on ne se pose plus de question, on achète son ticket et on file au concert les yeux fermés, d’autant qu’il est en plus programmé sous l’égide du Novart 2014.
Sur scène, les neuf musiciens sont tous placés en arc de cercle, la batterie trône en plein milieu, deux bras de micro semblant en désigner l’épicentre. On se sent vraiment convié à leur table. Dès les trois premiers thèmes, A.I.R. ( All India Radio), Hotel Overture et Rawalpindi Blues, la musique se révèle, neuve, belle et superbement arrangée. On vivra cela tout au long du concert, avec les autres morceaux. Aucun « remake ». On sent que le collectif « Over The Hills » s’est approprié les thèmes pour en construire des histoires originales d’aujourd’hui, avec les sédiments musicaux et humains que chacun de ses musiciens a collectés, depuis la découverte initiale de l’œuvre de Carla Bley. Le groupe est soudé par une conscience complice. Il n’y a pas de chef mais une âme collective, chaque membre pouvant à un moment ou à un autre lancer un morceau, ou inviter à le clore. Assis tout près de la scène, le son est magnifique, réel et direct. On en peut percevoir quasiment chaque infime détail, du jeu délicat et orfèvre des cymbales, aux souffles alternés et savants des cuivres et des bois, en passant par une guitare volontairement discrète mais aux strates électriques indispensables à la couleur de l’ensemble. Le son, c’est aussi ce très beau jeu de contrebasse (et de basse) que l’on entend bien et précisément, et sur lequel se posent en confiance les thèmes. La puissance du rock et la « technologie » sont le fait du chanteur, au verbe puissant, mais sachant aussi jouer avec sa voix pour la faire plaintive et aigüe, voire carrément emportée par des chuchotements d’avant-garde, en cela aidée par des tripatouillages électroniques du meilleur effet. On est aussi séduit par le jeu discret mais bien présent de la pianiste, dont la beauté des phrases et la blondeur des cheveux nous rappellent celles de Carla Bley, dont la présence spirituelle a illuminé ce concert, intime et remarquable en tout point.
On pourrait dire qu’il émane de la musique de Over The Hills, une sorte de turbulence paisible qui figure ce qui devrait bouger ce monde dont nous faisons tous partie. S’en échappe aussi une foi à déplacer les montagnes. Gageons qu’elle donnera au moins la force à celles et ceux qui l’écouteront d’aller au-delà des collines, et bien plus loin encore…

Par Dom imonk
Photographies d’Alain Pelletier

Over The Hills, c’est :

Jean Aussanaire : saxophones
Alain Blesing : guitares, électronique
Rémi Gaudillat : trompette, bugle
Antoine Läng : voix, électronique
Perrine Mansuy : piano, fender rhodes
Fred Roudet : trompette, bugle, trombone
Bernard Santacruz : contrebasse, basse électrique
Olivier Thémines : clarinettes
Bruno Tocanne : batterie

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