« EMILE NOUS A TUER… » (photos : Electre)

Entre ses mains, le saxophone soprano est une arme fatale ! Quel que soit le tempo, le placement rythmique d’Emile Parisien est infernal, ses mélodies sont une tuerie ! Il incarne un nouvel impressionnisme-expressionnisme, et s’il croque musicalement un clown tueur de fête foraine, il nous fait frémir jusqu’aux doigts de pied. Le suspense est terrifiant, les silences sont le prélude à des envolées lyriques, à des explosions ou à des spasmes, en somme, une musique à couper le souffle.

 

Sfumato est le nom de sa dernière formation, en référence à cette espèce de flou artistique qui est peut-être le premier signe annonciateur de l’Impressionnisme en peinture. Elle se compose d’Emile Parisien, au saxophone soprano, de Julien Touéry, au piano, de Manu Codjia, à la guitare, de Florent Nisse, à la contrebasse et de Mario Costa à la batterie. Si le pianiste titulaire en est Joachim Kühn, figure historique du jazz européen, son remplaçant ce soir, Julien Touéry, connaît bien Emile pour l’avoir accompagné pendant de nombreuses années. Il a visiblement (ou plutôt, audiblement) intégré les composantes d’un discours remarquablement pensé et architecturé. Les principes, l’esthétique de ce discours rappellent un peu ceux et celle de la Neudeutsche Schule, qui prônait l’utilisation dans des poèmes symphoniques de divers bruits, cris d’animaux, ou autres sons captés dans la nature.

Bien évidemment, la respiration (courte, haletante ou longue, voire circulaire) fait partie des ressources naturelles qu’un souffleur apprend à dominer, à explorer et à exploiter — dans le cas d’Emile Parisien, avec une souplesse animale, avec une méthode et une pertinence proprement humaines, voire Nietschéennes (qu’il me soit permis de délirer si le sujet s’y prête !). L’inclusion de ces éléments dans l’écriture et le jeu de scène donne au répertoire une envergure que les jazzmen d’antan ont rarement atteinte. Pour conceptualiser cet apport, l’expression que nous apprenions lorsque nous étions collégiens, en étudiant par exemple Pierre et le loup, était : « musique à programme ».  Je retrouve avec délectation dans la musique d’Emile Parisien et de Sfumato cet expressionnisme russo-germanique qui donne même à une mélodie un peu mièvre (comme celle du premier thème superposé à des accords mineurs et diminués) un relief saisissant : nous ne sommes plus dans un jazz qu’on pourrait qualifier d’art mineur, mais dans l’art tout court, ou alors le grand art.

J’imagine que pour un festival dénommé « Respire », le choix de programmer cet ensemble s’imposait. Qu’en ce 1er juillet 2017 la douce campagne française prenne des airs de montagnes russes, sous la houlette d’un compositeur et leader de groupe qui nous embarque dans un tour de manège à la fois effrayant et terriblement excitant, on ne s’y attendait guère. L’expérience secoue, il faut du temps pour s’en remettre. Mais c’est si bon qu’on voudrait la prolonger au maximum.

Quand commence le concert du soir, c’est comme si un souffle balayait la grange. L’acoustique est bonne, d’une neutralité qui fait ressortir toutes les nuances. Ce souffle, d’abord léger, puis montant en intensité, va au fil des morceaux nous emporter jusqu’à l’extase. Si certains titres évoquent l’attente, avec son côté grinçant, d’autres démarrent doucement, puis nous entraînent sournoisement pour nous lancer à mi-parcours dans une course échevelée, avant de nous ramener au bercail en douceur. Aucun ne laisse indifférent, seules les statues resteront de marbre. Autant dire que l’éventail des émotions est balayé par un ensemble hyper-attentif et soudé. Fait suffisamment rare pour être souligné, du pas le plus lent et le plus majestueux au galop effréné, l’allure varie très souvent, fuyant délibérément le tempo medium. La gestuelle d’Emile Parisien peut paraître désordonnée, mais en l’observant trépigner juste avant d’intervenir je me suis rendu compte qu’il extériorisait ainsi un redécoupage rythmique qu’il imaginait dans son for intérieur et qui allait conditionner la dynamique particulière de son intervention. D’où l’impression d’énergie et de fougue, qui n’a pas pour effet de reléguer aux oubliettes le jazz à papa ou à papy, mais de juxtaposer à la course de fond ou à la promenade dominicale le sport extrême.

  

Florent Nisse est lui aussi un « remplaçant » d’une qualité et d’une efficacité redoutables. Quant à Mario Costa, s’il est de plus en plus demandé sur la scène européenne, il y a quelques raisons à cela.

Qu’il s’agisse de donner la réplique à Emile Parisien ou de le suivre jusqu’au bout de phrases mélodiques alambiquées, de meubler harmoniquement et rythmiquement sans gêner le piano un espace déjà densément peuplé, avec justesse et parcimonie, Manu Codjia semble idéal dans toutes les fonctions.

Cinq instrumentistes d’exception, des compositions saisissantes. Le public est captivé et enthousiaste, cela rassure sur l’état de notre scène nationale. Ce projet s’exportera : le CD a déjà conquis la critique internationale. Tôt ou tard, l’excellence est toujours reconnue.

La soirée aurait pu se terminer ainsi, tout le monde en aurait gardé un souvenir impérissable, mais un autre groupe est programmé. All Butter Band. De jeunes musiciens très compétents vont pratiquer d’autres exercices de style, avec cœur et conviction aussi, mais dans un esprit plus rock, plus grand public. Dur de se produire après une telle tornade, néanmoins il doivent relever le défi. Et j’avoue que je n’ai accroché que progressivement, mais que j’ai fini par adhérer.

 

Thomas Ottogalli (chant, guitare électrique), Matthis Pascaud (guitare électrique), François Lapeyssonie (basse électrique), Olivier Leani (batterie) vont nous servir quelques arrangements très convaincants de titres appartenant au registre pop-rock. Pas de doute, nous avons affaire à de vrais musiciens, que viendra d’ailleurs rejoindre Pierre Perchaud, éminent guitariste et professeur, comme pour encourager la génération montante à s’exprimer de la façon qu’ils ont choisie et qui leur convient le mieux. Il y a du groove, du drive, de la bonne humeur, on peut danser, et c’est debout que le public va faire honneur au maître de céans et à ses recrues. Preuve de l’ouverture d’esprit d’un festival qui sait se diversifier et inclure des projets à l’ambition plus mesurée sans trahir ses amours.

« Respire » – un grand bol d’air pur (photos : Electre)

Dans l’enceinte de l’abbaye du XIe siècle, à Aignes-Puypéroux, en Charente, entre le 30 juin et le le 2 juillet 2017, se déroulait la 9e édition du festival « Respire ». Pas de bol, j’ai loupé les huit autres : si seulement j’avais eu vent de l’événement ! D’autant que Pierre Perchaud, musicien émérite, est ici le maître des cérémonies, sur ses terres angoumoisines, et on peut lui faire confiance tant pour la qualité de la programmation que pour le sérieux de l’organisation.

Cet après-midi du 1er juillet s’avère un peu pluvieux mais pas de quoi dissuader les festivaliers. Les bénévoles continuent de mouiller la chemise, les spectateurs, le fond du pantalon, en s’asseyant sur les bottes de foin disposées en rangées devant la scène.  Et puis on peut rester debout, déambuler, se dandiner (le pas de l’oie que je préfère), méditer ce qu’offre un cadre paisible, à la fois rustique et divin, qui valorise l’humain et la création ! Le lieu permet l’accueil chaleureux et bon enfant d’un public composé principalement de connaisseurs mais pas que. D’accord, il fait plutôt frais, mais la chaleur est dans les cœurs, le café, les grillades proposées, les musiques offertes.

C’est au quintette Pj5, emmené par Paul Jarret, guitariste et compositeur, que revient l’honneur de nous réchauffer. Lui gère un rack de pédales d’effets un peu moins évident que le tableau de bord d’un Boeing, et agit en chef d’escadrille. D’emblée on sent que ce sera du haut vol. Pas un cliché, pas une note superflue, les « gimmicks » servent un propos d’une rigueur et d’une inventivité étonnantes. La trajectoire est complètement maîtrisée, et les passagers que nous sommes sont ravis d’être secoués en toute sécurité. Les turbulences créées par des pilotes d’exception qui adorent le vol en formation et les figures acrobatiques font la joie des auditeurs.

Première surprise, une combinaison d’instruments à vent et à cordes inhabituelle (guitare+saxo et trombone) a en charge l’exposition des thèmes et l’élaboration de la trame harmonique. Derrière eux, Alexandre Perrot à la contrebasse et Ariel Tessier à la batterie forment un tandem de choc qui réussit à se faire oublier lorsque la mission est de soutenir cette trame déjà dense, mais qui s’impose dans les parties improvisées par sa solidité et sa variété dès qu’il s’agit de souligner et de ponctuer, par sa réactivité quand l’occasion se présente de donner la réplique aux solistes. La spontanéité est là, même si l’on devine que l’écriture et la préparation sont primordiales dans l’obtention d’un tel résultat. Tant pis pour les impros fleuves qui ont consacré les héros d’antan. Jadis, même s’il y avait des clichés ou du déchet, on s’attachait à la personnalité complexe ou romanesque (souvent fantasmée) de ces improvisateurs, à leur verve et à leur esprit d’aventure. Désormais les musiciens dits « de jazz » (dénomination qui n’a plus guère de sens) ne sont ni des paumés ni des allumés, ils n’en font jamais trop, leurs chorus sont calibrés, tout est réfléchi, avec pour objectif l’efficacité maximale.

C’est autrement plus riche et stimulant que l’électro-jazz de synthèse des disc-jockeys auquel on pense de prime abord, celui qui fait la part belle aux boucles et aux sonorités accrocheuses (pour séduire principalement des « djeuns » attirés moins par la musique que par la dance et la trance). A contrario, Pj5, ce sont avant tout de super-instrumentistes, des compositions brillantes, une vraie nouveauté, une originalité et, cerise sur le gâteau, un humour décalé, comme dans cette dernière composition sans titre consacrant un nouvel usage pour une bouteille d’eau recyclée : elle servira à gratter les cordes de la contrebasse, simulant je ne sais quelle mécanique grinçante qui, en beuguant, produirait un motif rythmique. D’ailleurs tapez « Pj5 jazz, Amersfoort Jazz Festival, 10-6-2017 » dans votre moteur de recherche, il vous renverra à une vidéo de ce morceau, son tout juste correct mais images en HQ. Je lui préfère une autre captation, enregistrée en live à La Dynamo de Banlieues Bleues et excellente à tous points de vue, d’un morceau intitulé Kallsjon).

En parlant de rythme, rien dans ce jazz turbulent ne se rapproche du « cha-ba-da » qui a bercé nos aïeux, si ce n’est la gouaille, l’impertinence, le refus des conventions. Résolument iconoclaste, ce répertoire s’appuie sur un groove infectieux, il installe une « tournerie » à chaque fois différente– dansante, lancinante, remuante, gigotante, berçante…– avec une intelligence et une créativité constantes que manifestent d’innombrables variations. Profitant de ce concert pour acquérir les 2 CD et l’EP (extended play) Floor Dance de Pj5, dans l’espoir de mieux comprendre le parcours et les choix esthétiques de cette formation hors norme, je les écoute désormais en boucle sur mon ordi, au risque de devenir drogué au Pj5.

Ne vous attendez pas à quoi que ce soit de repérable et d’identifiable comme faisant partie d’un courant et d’un style soi-disant « purement jazz ». La diversité des influences se traduit par un phrasé certes teinté de be-bop, post-bop, mais agrémenté d’incongruités délicieuses au niveau du son, de la mélodie, de l’harmonie, du rythme. Par exemple, intrigué par les sauts d’octave en cours de phrase dans un des chorus de Pierre Jarret, je l’ai interrogé à ce sujet, et il m’a dit avoir entendu cet effet Whammy inédit en jazz employé par le guitariste du groupe « Rage Against the Machine ».

En tout cas, les climats que crée ce jazz contemporain sont aussi variés que captivants. Maxence Ravelomanantsoa au saxophone et Léo Pellet au trombone se complètent à merveille, mêlant les deux sonorités dans des accords audacieux, jouant parfois en mode question-réponse, et surtout faisant preuve d’une autorité qui force l’écoute dès que l’un ou l’autre se met à chorusser. Cette nouvelle génération est talentueuse à souhait. Le jeu est pertinent, puissant, millimétré, on est dans la très grande classe à tous les niveaux. Les sons rock ou space qui pimentent l’accompagnement contrastent habilement avec le phrasé épuré, la remarquable précision et la finesse de chaque intervention de Pierre Jarret en tant que soliste. La tension qui monte avant la résolution finale, la logique, la clarté, tout y est.

Courte pause pour un changement de plateau. Place à l’Olivier Gay Small Ensemble : Olivier Gay (trompette, bugle), Amir Mahla (saxophone ténor), Oscar Siffritt (guitare électrique), Arthur Hennebique (contrebasse), Marco Girardi (batterie).

Un pur régal. Ouf, voilà un langage qui a un petit air de famille avec mes références. J’imagine que deux générations après les Jazz Messengers, leurs petits-enfants ont décidé de rénover la maison familiale. Un jeune architecte s’est mis à pied d’œuvre. Il a creusé de nouvelles fondations, conservé en le modernisant le corps de bâtiment principal, abattu quelques cloisons, multiplié par trois la surface habitable, doté l’ensemble de tout le confort moderne, ouvert de larges baies vitrées sur un parc paysagé et bâti un édifice modulable d’aspect contemporain en créant des volumes asymétriques. Une rénovation parfaitement réussie, atteignant on ne sait comment un équilibre magique. Magnifique dans les moindres détails, l’ensemble est somptueux et raffiné, tout sauf prétentieux. Cet architecte, c’est Olivier Gay. Il est aussi le maître d’œuvre sur le chantier et dirige une équipe de jeunes compagnons qui ont un solide bagage théorique, une technique irréprochable ; les maîtres mots sont propreté, précision, rigueur. Ajoutez à cela un sens aigu du travail en équipe qui leur confère une efficacité maximale. Tous ont accumulé un savoir et un savoir-faire auprès de grands maîtres, deux d’entre eux sont d’ailleurs encore élèves au Centre des musiques Didier Lockwood (Pierre Perchaud, qui y enseigne, feint de s’en étonner lorsqu’il prend le micro pour présenter le groupe. Venant de lui, ce n’est pas un mince compliment.)

Dès le premier morceau, on est frappé par une orchestration et des arrangements (signés Olivier Gay) d’une qualité phénoménale. On découvre les yeux écarquillés la complémentarité des instruments qui s’imbriquent pour façonner une polyrythmie constante, (bien sûr, le jazz renvoie aux racines africaines mais ici ce ne sont pas que des instruments à percussion qui tissent la trame rythmique, les appuis sont moins évidents et malgré le jeu tout en finesse, la pulsation est forte, on adore ce paradoxe !).

Une fois n’est pas coutume, commençons par cette rythmique d’enfer. Petit changement dans le line-up annoncé sur le dépliant : ce n’est pas Denis Pituala mais Arthur Hennebique, un contrebassiste au son magnifique qui ne fait pas que soutenir, qui décore, qui charpente, qui relance et, dans ses chorus, étonne par sa pertinence, sa vivacité, sa virtuosité et la beauté des lignes à la fois mélodiques et rythmiques qu’il développe avec une rigueur exemplaire. Tout cela sur un répertoire qu’il a sans doute dû assimiler au pied levé… Renversant.

Très à son aise, le batteur, Marco Girardi surveille, amusé, ce prodige tout en maintenant une pulsation dense et ferme, mais légère, pour ne pas couvrir les autres instruments ni déstabiliser leur discours par un accent intempestif. Rigueur et précision, pas d’esbroufe. Tout au plus effectuera-t-il un solo, mais si vous parvenez à focaliser votre audition sur lui, vous verrez comme il varie la frappe, crée des motifs, souligne et ponctue magistralement les interventions de ses partenaires.

Déjà primé par la SACEM, Oscar Siffritt est un fameux guitariste. Tout jeune, très concentré, d’une sûreté et d’une inventivité remarquables, sachant architecturer les sons comme les lignes mélodiques (il use avec parcimonie de son pédalier d’effets et se sert ponctuellement d’intervalles inhabituels dans des phrases alambiquées qui font parfaitement ressortir les harmonies) C’est d’une justesse et d’une sobriété étonnantes. Il fait monter peu à peu la tension, respectant scrupuleusement la structure du morceau jusque dans les breaks, au risque de voir un public qui, lui, ne se soucie guère des mesures, applaudir son intervention alors qu’elle n’est pas terminée.

Au saxophone, Amir Mahla étonne aussi. Outre une mise en place impeccable dans les passages écrits, et dans les parties improvisées des envolées dignes d’un Michel Brecker, il produit un son beaucoup moins éclatant, plus doux, plus proche de celui d’un Stan Getz (rappelons que ce dernier, surnommé « the sound », était admiré pour les sonorités qu’il tirait de son instrument). Fait rare chez un « apprenant » –lui aussi étudie encore au CMDL– Amir sait raconter une histoire dans chaque chorus. Pierre Perchaud a raison, ces jeunes professionnels sont redoutables de science et d’audace.

Quant à Olivier Gay, leader aussi brillant que modeste, il se décrit comme un perfectionniste. Instrumentiste et compositeur très organisé, « incredibly focused », comme disent les Anglo-Saxons (traduction : il s’investit totalement en sachant où il va). Des titres tels que « Tintinabulation » et « Eros/Thanatos » sont à l’image d’un explorateur de l’imaginaire curieux de tout. Notons une inspiration d’une modernité qui n’exclut pas (comme cette « 4e Gymnopédie ») les références à des compositeurs dits « classiques » tels qu’Erik Satie. Autres influences assumées, le titre qui sert de conclusion à cette performance, « Yaoundé » évoque discrètement mais efficacement (sans jamais l’appuyer) la rythmique « afro ».  Le soin apporté à l’orchestration, aux arrangements, est phénoménal. Nous avons devant nous un ensemble, plus que des individualités : tous donnent forme à cette musique exigeante, d’une beauté singulière, à tout moment parfaitement audible, riche en surprises mélodiques, harmoniques et rythmiques qui « chatouillent » l’auditeur. Dans ce magnifique « Small Ensemble », chaque membre prend une place égale. En l’absence (provisoire, j’espère) d’enregistrements, c’est vers Isotope, autre projet mené par Olivier Gay, qu’il faudra vous tourner si vous voulez vous faire une idée de cet artiste.

Tant de très bons musiciens sont apparus sur le marché ces dernières années que l’on ne s’en étonne plus guère. Cependant, avec Paul Jarret et Olivier Gay, la surprise est de taille, et l’on ne peut imaginer à quel point leurs qualités de compositeur peuvent rehausser leur jeu d’instrumentiste tant qu’on ne les a pas vus et entendus sur scène. Pour ma première expérience de ce festival, soit j’ai été chanceux, soit toutes les formations programmées depuis les débuts du festival étaient du même acabit. Quoi qu’il en soit, un événement de cette taille et de cette qualité mérite une diffusion moins confidentielle ; que le bouche-à-oreille et le partage sur les réseaux sociaux permettent à la prochaine édition de connaître un succès retentissant. Amen.

Atrisma et Edmond Bilal Band au Rocher : d’une pierre deux coups…

Le 30 juin 2017, au Rocher de Palmer, se produisaient deux formations. En première partie, Atrisma, un trio de belle facture. En tant que leader, Vincent Vilnet prend le micro pour saluer l’auditoire et présenter en quelques mots le projet. On le sent engagé musicalement et affectivement, fier et ému de concrétiser ce projet commun, celui d’un groupe d’amis, complices sur scène comme dans la vie. Ce que confirmera durant le concert l’échange de regards et de sourires furtifs, plus éloquents que des discours.

Vincent Vilnet (Photo Pierre Murcia)

Atrisma matérialise un travail collectif, un vrai esprit d’équipe, la poursuite d’objectifs communs. Trois individualités qui ont à cœur de servir l’intérêt de la musique, évitant tout verbiage ou tout cliché, tout étalage de virtuosité mécanique (qui généralement tend à masquer le fait qu’on est à court d’idées).

Leur album « Aurosmose » est sorti fin mai. L’écouter permet de mieux apprécier le « live ». Très soigné, il prend le temps d’installer des climats et laisse aussi le temps à l’auditeur de savourer de longues résonances, pas seulement des nappes. Dans l’exposition des thèmes on sent bien la volonté de juste laisser le son mourir de lui-même, sans l’écourter, ou la volonté de le prolonger (un brin de delay et une touche de réverbération feront l’affaire, autre avantage le son occupe l’espace de façon dynamique et on peut si l’on veut changer le « pan », la phase, la forme d’onde…). Mais outre ce côté « cool » et planant, on est quand même emporté dans les improvisations par une vigueur et des tempos qui n’ont rien de reposant.

Sur scène, bien sûr, Vincent Vilnet ne chôme pas : il doit non seulement jouer, mais aussi triturer les boutons de ses claviers –ses collègues utilisent leurs pieds, lui n’a que deux mains. Il arrive cependant toujours à ses fins et nous plonge dans des atmosphères tantôt mystérieuses, tantôt joyeuses ou mélancoliques.

Les compositions reposent sur quelques accords qu’il s’agit d’explorer à fond, l’accent étant plutôt sur une quantité impressionnante de motifs et de variations rythmiques. C’est un parti pris qui rompt avec les séquences harmoniques complexes sur fond de swing constant et régulier auxquelles nous ont habitués les pianistes des générations précédentes, qui coloraient leur musique avec une palette plus réduite, avant que l’électronique ne se généralise. Le jazz moderne dit « acoustique » a peut-être atteint ses limites en multipliant les dissonances et les perversions rythmiques, dégageant par moments une forme d’amertume, de violence ou de souffrance que le grand public trouve peu audible, trop agressive et qu’il juge « élitiste ». Ces trois musiciens font bien partie de l’élite, mais sans doute évitent-ils sciemment de malmener le public par un foisonnement rythmique, mélodique et harmonique qu’il n’aurait pas le temps de saisir, a fortiori de méditer, en tout cas, ils s’appliquent à rendre l’émotion plus accessible. Et pour ce qui est d’exprimer la rage, il y aura plus tard dans la soirée un passage de hip-hop.

(Photo Pierre Murcia)

Johary Rakotondramasy a déjà une solide réputation dans le milieu. Maître des effets, il peut tirer de sa guitare des sons proches de ceux des synthés ; il excelle quand il s’agit de construire des riffs entêtants, mais il lance aussi quelques longues phrases qui laissent entrevoir des influences très diverses. Une technique irréprochable, cela va de soi (les guitaristes d’aujourd’hui ont réalisé des progrès fantastiques et ont considérablement élargi les possibilités de leur instrument ces dernières années). Ce qui compte, c’est ce qu’il en fait. Il possède un phrasé clair, percutant et varié, il choisit ses notes avec un goût très sûr –c’est cela qui impressionne, pas la volubilité en elle-même. Calme et concentré mais réceptif, captant instantanément ce qu’il se passe. Réactif, il sourit souvent. Ses chorus sont généreux, enthousiasmants. Tout cela le rend éminemment sympathique. De toute évidence il a son fan-club, à en juger par les applaudissements nourris à l’annonce de son nom.

A la batterie, Hugo Raducanu n’est pas en reste. Fin et ferme à la fois, il imprime à l’ensemble ce côté intrépide et trépidant, rebondissant avec souplesse, installant un « beat » qui gonfle, cassant la régularité par des syncopes, effleurant les cymbales et la caisse claire, alternant les « rim-shots » et les frappes sèches sur les autres fûts, créant du suspense et du mouvement. Lui aussi développe constamment un discours, en fait, plusieurs, puisque le discours est adapté à chaque morceau. Les rythmes changent, la frappe varie, les couleurs et les sonorités aussi. Passionnant.

(Photo Pierre Murcia)

Il y a peu de chances que vous entendiez diffuser dans votre supermarché ce jazz-là. Pas de battage publicitaire autour de l’album, seul le bouche à oreille (ou le « buzz » sur Internet) lui accordera l’audience qu’il mérite. Nous ne pouvons que vous engager à aller les écouter lorsqu’ils se produisent en club ou autre. Atrisma a mis la barre très haut dans cette première partie, et la pression est maintenant sur le groupe Edmond Bilal, ainsi que le laisse entendre Paul Robert, prenant un air contrit en annonçant le changement de plateau.

C’est maintenant au tour d’Edmond Bilal d’occuper le terrain. Une esthétique assez proche réunit les deux formations. La modernité, l’importance donnée au rythme et aux accents, à la qualité des compositions et au son. On retrouve la réverbération, appliquée aux sons de piano électrique qui se rapprochent davantage de ceux du Fender Rhodes que d’un piano acoustique ; elle permet aussi par moments au saxophone un léger chevauchement des notes, créant ainsi l’illusion d’un instrument polyphonique. C’est assez captivant en soi, et cela donne le temps de mieux saisir l’harmonie, dans la mesure où les successions d’accords explorent un mode donné, en revanche, la réverb disparaît dans le cas de modulations franches où le chevauchement d’accords brouillerait notre perception.

Et puis, la réverbération a avant tout pour effet de modéliser l’espace. L’espace, comment ne pas en parler quand le projet débouche sur un album intitulé Starouarz ? On ne peut qu’admirer le travail de Simon Chivallon qui espace formidablement ses accords pour que l’on puisse entendre la mélodie (il fait mieux, il les spatialise, conditionnant leur durée à leur importance relative). Sa musicalité est constante, il sait donner à chaque frappe et à chaque effleurement sa pertinence et son sens. Sa sûreté, la diversité de son accompagnement, la dynamique, les motifs rythmiques qui deviennent des ornements ou indiquent une nouvelle direction, tout cela dénote un immense talent qui se confirme dans les parties improvisées. Quand il chorusse, il réorganise à sa façon l’espace-temps et l’auditoire a vraiment la tête dans les étoiles.

(Photo Pierre Murcia)

La part de l’écriture est primordiale dans ce jazz-là : sans elle, les mises en place (ici elles sont remarquables) tiendraient un peu du hasard. Combien de répétitions pour arriver à cette superbe cohésion ?

(Photo Pierre Murcia)

Paul Robert assume la direction artistique et les compositions tout en se distinguant par sa façon de moduler le son du saxophone, comme dans la version enregistrée d’Aflica-E, premier morceau de l’album : ce son est légèrement trafiqué durant l’exposition du thème un peu tordu, (E comme électrifié ?), comme venu d’un lointain espace, puis après un break dans la partie improvisée il devient acoustique, complètement épuré, tandis que la batterie, seul accompagnement, explicite l’évocation de percussions africaines qui n’étaient que vaguement perceptibles dans le thème. Sans doute cet avant-goût rend-il hommage aux racines de tout ce qui peut exister aujourd’hui en matière de rythme, en particulier sur la planète jazz. La mélodie du thème à tiroirs est assez démoniaque. Tout sauf conventionnel, le découpage rythmique donne l’impression d’une structure extensible, comme si l’on entrouvrait chaque tiroir avant de passer au suivant. On est immédiatement séduit par le côté dansant et la vigueur de la mélodie –c’est de bon augure : si le reste est à l’image de ce premier morceau –un voyage entraînant, captivant, dans un inconnu balisé par quelques références fugitives, ni trop violent ni trop mièvre– on risque fort d’y prendre goût !

(Photo Pierre Murcia)

Fresson’s POV virevolte, surprend par les libertés rythmiques et ravit par les circonvolutions de la mélodie, on reste en suspension pendant quasiment tout le morceau, attendant une résolution finale qui ne viendra en fait jamais. Est-ce une évocation de l’apesanteur ? De l’indécision ? En tout cas, on adore ! S’ensuivent toutes sortes de climats en particulier dans les Impros 1, 2 et 3 qui rappellent un peu parfois le Miles Davis de la période électrique où il donnait quelques directives puis laissait s’exprimer la créativité de chacun, mais ici l’approche est méthodique, l’osmose est réelle, et il semble difficile d’obtenir un tel résultat sans rigoureusement planifier. On appréciera les phrases musicales du Paul Robert saxophoniste, tantôt laconiques, espacées, réparties stratégiquement pour donner sa pulsation au morceau, tantôt enjambant un nombre de mesures suffisant pour développer un discours structuré, très bien agencé, sans jamais sortir du sujet. Ses notes sont pondérées, réfléchies ; ce contrôle précis, ce dosage parfait lui donnent plus l’allure d’un coureur de fond que d’un sprinteur, même si quelques fulgurances, quelques ruptures montrent un caractère impétueux. Méditatif ou enflammé, son jeu est impeccable, sa démarche musicienne tout à fait cohérente. La stratégie n’est pas d’aborder le jazz terrien en lançant un assaut sourd et aveugle comme dans la première guerre mondiale : on est ici dans une exploration intergalactique raisonnée, mobilisant l’acuité visuelle, intellectuelle et auditive de chaque membre de l’équipage. Le déploiement coordonné de cet escadron progressant comme un seul homme n’est pas sans rappeler l’«Aurosmose» d’Atrisma, et l’on comprend mieux pourquoi ces deux formations s’apprécient mutuellement.

L’«Intrépide Endive » comporte quelques réminiscences bluesy, un groove bien musclé, un thème encore une fois surprenant malgré une structure plus identifiable, jazzy mais pas trop. Petit « coup de blues » (ou disons, de mélancolie, car ce n’est pas un blues) dans le morceau intitulé Limeoh (anagramme d’homélie).

(Photo Pierre Murcia)

En arrière-plan, le couple basse-batterie (respectivement Mathias Monseigne et Curtis Efoua) réalise un travail colossal. Ecoutez-les structurer ce qui ne serait sans eux qu’un vide sidéral, imprimer un mouvement, composer l’ossature de chaque morceau, le squelette sans lequel les parties charnues (mélodies et harmonies) seraient condamnées à marquer le « beat » et prendraient difficilement de la hauteur. La fermeté de cette rythmique qui découpe inexorablement le temps libère Paul et Simon. Ils peuvent flotter ou planer, ouvrant au public les portes d’un espace intersidéral.

(Photo Pierre Murcia)

Des OVNIs (aucune étiquette ne peut résumer ces deux groupes) qui produisent une musique actuelle, originale, enjouée et jouissive. Allez les entendre, ça vaut le détour. Et/ou achetez leurs albums, ça leur fera du bien et à vous aussi.

Meilleurs vœux

Une vidéo virale circule depuis quelques semaines. On y voit un enfant démontrer son infaillibilité en dictée musicale. Le garçonnet au tableau note sans aucune hésitation sur une portée non pas des « single notes » mais des accords aléatoires joués au piano par son professeur, qui, pour pousser le test à ses limites, introduit quelques aberrations harmoniques et finit par plaquer un accord fantaisiste avec ses dix doigts, faisant résonner au moins trois octaves ; rien n’y fait, malgré l’empilement de notes sans aucune logique interne, les dissonances sont élucidées instantanément par le gamin. Les sceptiques dénonceront une supercherie, mais pour moi, l’expérience conduit à une conclusion réjouissante. Elle confirme la possibilité, aussi infime soit-elle, que l’oreille absolue soit parfaitement développée à un âge précoce. Nous avons devant nous un vrai prodige, sans doute futur chef d’orchestre.


Vu mon âge avancé (et ça ne s’améliore guère) je suis de plus en plus émerveillé par le génie de jeunes musiciens. La télé nous en fait voir et entendre quelques-uns, français de surcroît – cocorico ! – entre Noël et le premier de l’an. Ils réchauffent le cœur de ceux qui analysent rationnellement, froidement le phénomène musical, au risque de se distancier de sa finalité (produire de l’émotion). Ils redonnent espoir à ceux qui désespèrent de la jeune génération. Grâce à elle, les anciens peuvent se projeter dans un futur qu’ils ne connaîtront pas et qui s’annonce extraordinaire, même si aujourd’hui encore quelques imbéciles barbus, le doigt pointé vers le ciel, jettent l’anathème sur cette perversion de l’âme que représente la musique, et même si quelques théoriciens malades prétendent que la musique occidentale savante écrase de sa supériorité le reste de la production mondiale. En prétendant rapprocher l’homme de Dieu, ou l’Aryen de son Graal, ces pervers polymorphes s’éloignent de l’humanité et tendent vers le zéro absolu quand les humains talentueux tendent vers l’infini. La haine de l’excellence, de la créativité, de la liberté, de l’originalité pousse les abrutis au meurtre. Je deviendrais volontiers aussi con : lorsque j’entends des imposteurs haranguer des brutes sanguinaires, moi aussi je sortirais bien mon revolver, sauf que le mien est imaginaire.

Alors, si j’ai un vœu à formuler pour cette année 2017, c’est que toutes les voix discordantes et maléfiques se taisent, que toutes les belles et bonnes énergies s’unissent pour que vive la musique que nous aimons, et pas que le jazz, d’ailleurs, car toutes les musiques du monde, d’hier et de demain, resteront vivantes tant qu’il se trouvera des passionnés pour les jouer et pour les écouter.

[CD] Medeljazz Quartet – Yesternow

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MEDELJAZZ QUARTET – YESTERNOW

 Par Ivan-Denis CORMIER pour Action Jazz

 E.P. enregistré en direct dans le studio de Zorojazz à Paris – octobre 2016

Vous aimez la guitare jazz et ses représentants les plus prestigieux? Alors, procurez-vous au plus vite cet « EP » (=4 titres) de Medeljazz, intitulé Yesternow. Pétri de références subtiles, il donne à l’auditeur la sensation de se retrouver en terrain familier. Ce sont pourtant des compositions originales, toutes remarquables d’équilibre et d’inventivité. Elles situent leur auteur à la croisée de chemins tracés par des guitaristes aussi divers que Kenny Burrell, Grant Green, Pat Martino, John Abercrombie, Mick Goodrick, Pat Metheny, et d’autres encore dont le point commun reste un discours mélodique parfaitement structuré et organisé, sur un groove solide.

 « New Yorkais d’âme et de corps durant presque vingt ans », le leader du groupe s’est produit dans des clubs tels que Birdland ou le Blue Note, dans des contextes musicaux extrêmement divers allant du free jazz de Daniel Carter au groove swinguant de Keith Carlock ou Ferenc Nemeth. Compositeur de talent et instrumentiste accompli, il a aussi, preuve de la précision et de la polyvalence de son jeu, pu tenir le rôle de guitariste soliste dans les plus grands « musicals » de Broadway. Les mieux informés auront deviné qui se cache derrière Medeljazz. C’est Laurent Medelgi, de son vrai nom, qui tel le caméléon, se fond dans son environnement.

 Autour de lui, Nicolas Fabre, au Fender Rhodes et à l’orgue, Elisabeth Keledjian à la batterie et Sergio Turetta à la contrebasse. Si les noms des musiciens n’apparaissent pas sur la pochette, c’est avant tout pour bien distinguer cette formation des autres projets musicaux du leader. Mais en gommant les individualités, sans doute le Medeljazz 4tet affirme-t-il aussi l’unicité de l’ensemble.

 Le son de la guitare, ferme, assez feutré, sans trop de graves ni d’aigus, est adapté aux styles ici explorés, un soupçon de chorus ou de réverb lui donne de l’épaisseur et de l’expression; en tout cas, Laurent Medelgi fait partie de ces guitaristes qui ne font quasiment jamais hurler l’instrument mais utilisent la mélodie de façon dynamique pour faire monter la pression.

 Les harmonies sont riches et belles, les impros assurées et pertinentes, laissant entrevoir une palette expressive extrêmement variée qui exclut le verbiage. L’ensemble est soigné, on se laisse prendre au jeu très concentré de ce trio guitare-orgue/Fender Rhodes-batterie auquel s’ajoute au besoin une contrebasse. Cette formule intimiste a fait ses preuves, elle fonctionne en tous lieux et permet de vite trouver l’équilibre sonore idéal, la proximité favorisant l’interaction directe entre les musiciens comme avec le public. Chacun peut alors se focaliser sur les notes et la cohésion.

 Quant au tempo de chaque morceau, il est me semble-t-il étudié pour rendre les improvisations à la fois plus authentiques, plus novatrices et plus lisibles, car une vélocité accrue nuit à la spontanéité comme à l’inventivité, elle incite à utiliser des clichés. Le dernier titre, Flanneries, est nettement plus méditatif : du coup il permet également à l’imagination de flâner et au phrasé de se libérer, l’ornementation devenant plus riche, les variations plus lyriques.

 Le résultat est ici très plaisant, car passé l’effet de surprise initial, on s’installe confortablement dans un cadre chaleureux, comme si l’on entrait dans une maison vieille d’un bon demi-siècle pour découvrir un intérieur entièrement rénové par un architecte-décorateur sérieux et compétent. D’où le titre de l’album, Yesternow, mot-valise bien trouvé qui réunit passé-présent en un concept unique.

 Ce n’est du reste qu’un avant-goût du CD complet, qui rassemblera 12 titres originaux, CD dont on souhaite la parution rapide, d’autant qu’une campagne Indiegogo de financement participatif, d’une durée de 30 jours, a débuté hier. Pour ceux d’entre vous qui souhaiteraient soutenir ce projet, voici le lien à suivre :

https://igg.me/at/MedeljazzQuartetCD

 Par Ivan-Denis CORMIER pour Action Jazz

 

Capucine’s Jam n°3 au Starfish Pub le 17/11/2016

Par Ivan Denis Cormier, photos Dom Imonk

Capucine Quartet feat. Louis Gachet (tp)

Capucine Quartet feat. Louis Gachet (tp)


En jazz comme en politique, pour bousculer la hiérarchie, se faire une place au soleil, il faut  des tueurs, instinctifs mais intelligents, de préférence roués, fins stratèges, persévérants et impitoyables, animés par de vrais projets personnels et collectifs. S’ils ne sont pas encore arrivés au sommet de la pyramide, les musiciens de Capucine en prennent assurément le chemin.
La cohésion du groupe est la condition première. Dressons l’oreille, car nous avons affaire à une meute habile, structurée et organisée, qui ne tombe pas dans les pièges grossiers, économise sa salive, son souffle, son mouvement et progresse sournoisement, implacablement. Les adeptes de la volubilité et du jeu irréfléchi devraient en prendre de la graine. Gare à ces jeunes loups, dont le goût s’affine et l’appétit grandit, qui ont déjà ravi la vedette aux vieux loups solitaires et s’apprêtent à détrôner les mâles dominants.
Malgré tout le respect qu’ils portent aux anciens, envers lesquels ils reconnaissent qu’ils ont une dette sacrée (ils en ont repris les codes d’honneur et les tics de langage musical, ils ont aussi assimilé les signes de ralliement, ayant dès le départ prêté allégeance à la race des jazzmen pour mieux en phagocyter l’âme et le swing, ils se sont dernièrement ralliés à la tribu des hard-boppers…), ils s’attaquent désormais à Wes Montgomery comme à Freddie Hubbard.
Ils s’approprient avec audace des territoires longtemps considérés comme des chasses gardées, gravissent des pentes harmoniques réputées casse-gueule, et poussent leurs hurlements toujours plus fort et plus loin, se calmant parfois pour hululer une ballade langoureuse. On se dit qu’ils ne seraient pas mécontents de pousser à l’exil les musiciens vivants moins intrépides ni même de reléguer aux oubliettes les symboles mythiques d’un passé glorieux. Méfiez-vous, se sont-ils déguisés en Freddie Hubbard 5tet pour mieux vous croquer ? En tout cas, le charme opère, et on se laisse volontiers dévorer par une passion commune.

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 La Jam, ils se reconnaîtrons !

Retrouvons-les donc le jeudi 01/12/2016 au Starfish Pub, 24 Rue Sainte Colombe à Bordeaux, de 21h à 1h du matin, pour un tribute à Julian « Cannonball » Adderley, avec en invité spécial,  le saxophoniste  Jonathan Bergeron.

Par Ivan Denis Cormier, photos Dom Imonk

http://capucinequartet.wix.com/jazz

http://www.starfishbordeaux.fr