Gypsy Festival à Salles : jour #2

Par Stefani STOJKU ; Photos : ©Philippe MARZAT

Salles, Dimanche 20 Août

L’ambiance est calme sous un soleil bien présent. Le marchand de glaces à la plancha s’installe, et c’est au compte-gouttes que et les festivaliers commencent doucement à montrer le bout de leur nez. Pas de quoi s’étonner, la chaleur se fait sentir, le soleil brûlant sur les chaises.

GYPSY COOKER

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Les chaises sont encore vides lorsque le premier groupe de la journée se met en scène. Qu’importe ! Les GYPSY COOKER nous proposent d’entrée un menu bien garni, servis d’enthousiasme et de grands sourires. Le ton est lancé : du swing ! Du swing et de l’amour ! De la tendresse et de la bienveillance pour Hagop DEMIRDJIAN, au chant et à la guitare, ainsi tel se veut l’atmosphère de ce beau dimanche.

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On salue particulièrement la performance du violoniste qui nous traîne et nous entraîne jusqu’au dernier souffle « Korobeiniki ».

SWING DELUXE

Hagop DEMIRDJIAN : Chant, Guitare

Agnès Duteil : Accordéon

Fanny Cabaret : Contrebasse

Et ça continue côté Swing avec ce groupe de musiciens parisiens mené par, maintenant familier, Hagop DEMIRDJIAN. Petit plus, l’accordéoniste, Agnès DUTEIL qui berce les morceaux, alternant valse et swing à coup de « Sweet Sue», « Tutti frutti », « Indigo » ou encore « La vie en rose ».

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Le soleil commence doucement sa descente au son d’une accordéoniste, décidément enflammée.

« Stay with me, swing with me » est un appel au public qui y répond plutôt bien !

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Et pourquoi pas nous surprendre avec un petit jazzy- Oh, oobee doo-swing « I want to be like you », car oui, ils l’ont fait et ils ont réussi !

LES GOSSES DE LA RUE

Arno Berthelin : Flûte traversière

Nicolas Frossard : Violon

Robin Dietrich : Guitare rythmique

Nicolas Bombard : Guitare solo

Franck Richard : Contrebasse

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Cinq musiciens : une harmonie

Une lumière sur ces cinq copains d’humeur festive mais d’une concentration incroyable. Les Gosses de la Rue, ceux sont tout d’abord des Bordelais (enfin quatre d’adoption) dont la passion réunit leur style et background distincts, chacun apportant son cosmos !

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Qualité de jeu impressionnant, entre grands standards et compositions persos, c’est sur « Amsterdam » de Jacques BREL que le groupe nous propulse directement dans les étoiles ! La performance d’Arno BERTHELIN, incroyable musicien comme possédé par son instrument nous laisse en suspens, subjugués par son ardeur. De là, s’enchaînent morceaux aussi intenses que déchirants.

frossard

Intense est le mot pour décrire l’interprétation du violoniste Nicolas FROSSARD, tout simplement sublime, notamment sur « Phantom House » ou sa rapidité et dynamisme paressent presque comme irréel. Oui, madame, monsieur, mon cœur bat et il n’est pas le seul.

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Un groupe qui fait son show, propre et haut en émotions.

Ninine GARCIA

Ninine GARCIA : guitare

Eva SLONGON : violon

Mondine GARCIA : guitare

Le dernier et non pas le moindre de ce festival : Ninine GARCIA, accompagné de sa violoniste Eva SLOGON et de son neveu Mondine GARCIA à la guitare.

Ninine GARCIA, nous offre une musique comme il n’en existe aucune autre.

Mondine

Quelques classiques joués mais surtout et essentiellement des compositions du maitre comme « Paquito », « Caporal swing » ou encore « 1940 ».

Eva, la violoniste y pose même ses mots, de sa voix fragile et printanière sur des titres tel que « Eva Swing » ou encore le célèbre « jardin d’hiver ».

mondine 2

La nuit est noire et sous une pluie de remerciements et applaudissements, ce beau weekend se termine, sous les mérites de Michel LEMISTRE, sans qui, nous n’aurions pu répondre à une telle invitation musicale.

Verdict : A peine partis et déjà impatients de revenir ! Vitement l’année prochaine !

 

Gypsy Festival à Salles : jour #1

Par Stefani STOJKU, Photos : ©Philippe MARZAT

Salles, samedi 19 Août

Un autre festival de jazz… de jazz, oui, mais du gypsy jazz s’il vous plait !

Pour sa 2ème Edition, ce festival entièrement dédié au jazz manouche nous offre une programmation de charme et de merveilleuses promesses.

A SALLES, au beau milieu des Landes girondines, cette petite commune nous accueille au sein de son château, construit à la fin du XVIe siècle. Un peu à l’abandon mais aux prestations de pierres apparentes et boiseries vieillies, ce lieu offre un cadre idyllique, champêtre et apaisant.

Bottes de foins, tracteur et puits au fond du parc, le décor est planté et la scène se dresse fièrement au-devant du château sous un soleil donnant.

DJANGOPHIL

Jean-Michel BOURDIER : Guitare

Patrick PUECH : Contrebasse

Michel ALADJEM : Violon

Billy REINHARDT : Guitare

groupe samedi

Le premier groupe à ouvrir le festival n’est autre que DJANGOPHIL, quartet composé de deux guitares, une contrebasse et un violon. Indéniablement imprégné du grand Django REINHARDT, un des guitaristes les plus respectés et influents de l’histoire du jazz, DJANGOPHIL nous balade à travers ses œuvres ainsi que quelques interprétations de classiques voués au succès.

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Et quelle belle ouverture ! Beaucoup d’humour et du Django REINHARDT à la carte, ils nous entrainent au son des cordes et d’un violon endiablé dans un somptueux morceau en mode « Blues en Minor ». Revisitant des classiques de Django REINHARDT « Django Tiger », au « Smile » de Charlie CHAPLIN, osant même la belle bossa de Dorado SMITH, ce quartet nous emporte dans son univers bien à lui.

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L’ambiance est au rendez-vous et c’est avec un hymne aux Tziganes « les yeux noirs » que ce jazz band plein de joie conclut son show.

RIX’TET

Joris SEGUIN : Caisse claire

Pascal FALLOT : basse

Joachim MONTBORD : guitare

RIX : Chant, Guitare

Jerôme DUBOIS : Trompette

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Swing et balades des années 50 mis à l’honneur, c’est ainsi que Rix’tet prend place, guidé par la voix délicieuse d’Éric DELSAUX, dit RIX, Jérôme DUBOIS à la trompette, et les musiciens Joris SEGUIN, Pascal FALLOT et Joachim MONTBORD respectivement à la caisse claire, basse et guitare.

Le public est sous le charme et se surprend à chantonner, claper des mains, sourire aux lèvres.

Une set List accessible et idéale pour un voyage musical de rêve : la « Sweet Lauren » de Nat King Cole, le fameux « Ring Ding Ding » de Sinatra, ou encore le mélancolique « Back to black » d’Amy WINEHOUSE.

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Une corde casse à la guitare mais sans souci, RIX’TET rebondit sur un dynamique « Put it on the Ritz » de Fred ASTAIRE.

Lovers, crooners, les dames fondent à l’écoute de « Embraceable me » et « I got you under my skin », les hommes eux s’évadent sous un « Froggy day in London ». Bref, un moment totalement Oldies 50’s pour un public comblé.

Adrien MARCO TRIO

Adrien Marco : Guitare

Adrien RIBAT : Guitare

Maxime IVACHTCHENKO : Contrebasse

Adrien Marco Trio - Copie

Après une pause paella et quelques rafraichissements, c’est à 21h que le show reprend. La nuit est tombée et les lumières donnent à la scène une toute autre ambiance.

Couleurs velours et brise fraîche, le trio Adrien Marco s’installe.

Adrien Marco Trio, c’est tout d’abord Adrien MARCO, jeune autodidacte de 30 ans, tombé en amour avec le jazz manouche, le jazz dit de « DJANGO ». A ses côtés, Adrien RIBAT à la guitare et Maxime IVACHTCHENKO à la contrebasse. A eux trois, ils s’imposent avec une réadaptation de « Jardin d’hiver » et en quelques minutes hypnotisent toute l’audience, nous compris.

Adrien Marco - Copie

Véritable coup de cœur, nous découvrons alors un virtuose de la guitare manouche, ses doigts courant sur les cordes à grande vitesse et battant au rythme d’un cœur à vive allure. Un jeu de lumières surprenant et des mélodies d’un accord parfait qui repend leur amour du Gypsy Jazz, imprégnant chaque morceau d’une signature proprement singulière. Improvisations et complicité sur scène, le temps s’arrête pour un instant et le concert prend fin laissant le public en émoi.

Rodolphe RAFFALLI

Rodolphe RAFFALLI : Guitare

Sébastien GASTINE : Contrebasse

David GASTINE : Guitare

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Pour clôturer ce premier jour de festival, qui d’autre que le grand Rodolphe RAFFALLI !  De tradition manouche à des influences sud-américaines ou classiques, ce guitariste reconnu pour son éclectisme, s’assoit silencieusement sur sa chaise.

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Avec les frères David GASTINE (guitare) et Sébastien GASTINE (contrebasse), ils nous font partager des moments à la « BRASSENS » et nous emmènent dans le monde d’Edith PIAF façon RAFFALLI avec « Paname », « Milord » puis « La foule », titres enregistrés sur leur dernier album.

Grand moment et beau partage. Et il reste encore une journée !

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Uzeste : Jazzmosphère… suite

 Par Alain Flèche, photos Alain Pelletier

 

Uzeste, jeudi 17 Août 2017

C’est une soirée dédiée à John Coltrane à laquelle nous convie Mr Loyal : Bernard Lubat. En guise de présentation, il nous rappelle qu’un hommage ne consiste pas à copier, mais à poursuivre…

1ère partie : Coltrane Jubilé Quartet projet de Thomas Bercy (Piano), accompagné de Maxime Berton (Saxs), Jonathan Hedeline (Contrebasse) et , Gaétan Diaz (Batterie) 

Plus une revisitation, une nouvelle (actuelle) interprétation du monde musical de Trane, qu’une prolongation. Un “Giant Step” “arrangé”, tempo élastique, des libertés prises dans les suites harmoniques, réappropriation d’un thème emblématique, même si son auteur dut admettre que cette voie le conduisit à une impasse… n’empêche, bel exercice où nos 4 talentueux trublions se placent comme dignes héritiers du majestueux legs laissé trop tôt en chantier par le génial saxophoniste regretté. Puis des compositions originales, même si les 3 notes du thème de “A Love Supreme” restent le fil conducteur de cette prestation. Pourtant c’est plutôt un son post-bop, “60/70 qui en ressortira. Le piano exulte, envolées lyriques, gros travail de la main gauche omniprésente jusqu’à être percussive, sans pour autant, copier le style “blockcords” de McCoy Tyner. Le contrebassiste ressemble  plus  à Dave Holland qu’à Jim Garrisson (ou à Mr P.C.) – tant physiquement que dans le style – et c’est tant mieux ! C’est de l’air, de l’espace ! La batterie ? En place ! Sûr, ce n’est pas Jones non plus, mais… Y a le son nom de nom ! La pulsation des tambours battants battus est là, pas question de s’endormir ! Enfin : le sax, bien sûr. Jeune émulation. Gros potentiel. Se réclame  autant de Rollins que de Trane, et, in fine, la bataille des “ténors fous” n’a pas eu lieu. Tant l’un doit à l’autre.

Nous sommes tous sous le charme. Même si… nous en reparlerons.

 

2ème séance : Bernard Lubat (Piano)/Luther François (Sax et flûte)

Rescapés de la soirée de folie de lundi. Le gascon v/s  Le martiniquais. Que le meilleur gagne, y a pas de perdant ! Et allons-y jeunesse, roulez petits bolides ! Démarrage petite foulée, mise en oreille, mise en esprit. On va voir un peu de tous les côtés comment ça marche, et ça cavale, grave ! On le sent, il va se passer quelque chose, de rare… et puis voilà, ça enchaîne, direct : Naima. Là, on y est. Sans doute ce qui manque peut-être encore un peu aux précédent groupe, une forme de maturité. Un petit nuage se dessine, il y a de la place pour tous… et en voiture ! Promenade dans (et avec)  les étoiles. Ça chante, ça pétille. Tout est là, rien à jeter. L’âme de Trane nous envahit  dans une jouissance éternelle. Pour finir le set, Lubat attaque son piano par le début de l’histoire : c’est stride, ça part dans tous les coins, comme Jacky Byard aimait à s’y frotter. Le sax ? On entend Shepp, le digne successeur, Henderson, bête à part, son unique. De folie.

Avant la fin du morceau, tout le monde est debout. Heureusement, nous sommes à même la terre dans ce beau parc où est montée la scène, sinon, je ne pense pas que les sièges eussent résisté à la montée de fièvre convulsive qu’induisirent les deux fous d’amour du bel œuvre qui nous enchantèrent en convoquant le souvenir très présent ce soir, du Maître Spirituel du saxophone, toute époque, tous styles confondus

 

3ème couche : François Corneloup (Sax bar.)/Simon Goubert (Batterie) 

Le grand François, à la hauteur de son éléphantesque instrument, éternel sourire ravi, rejoint Simon  qui accordait ses fûts. Quelques lignes d’approche sinusoïdale, clins d’œil complices furtifs et, se découvre à nouveau, parcimonieusement, puis de toute évidence : Naima ! Si ! Encore plus fou, plus déstructurée, un p’tit tour à côté, ailleurs, à presque se perdre, mais non, retour aux armes honnit ! Embarqués dans un vaisseau de rêve, souffle des auditeurs retenu afin de n’en modifier le parcours tellement parfait ! C’est un flot d’amour pur qui se déverse sur nous, à en pleurer de bonheur. Une excursion un peu plus lointaine, les accords se transforment de proche en proche, juste avant de s’évanouir dans l’infini du cosmos, c’est cette bonne chère vieille “Femme Seule” (Lonely Woman) qui nous rend visite. Soirée hommage ? Ornette Coleman y est invité. Et personne ne le poussera du pied, du coude ou de l’esprit. Bienvenu petit grand Homme. Même si je n’ai souvenir de rencontre entre les 2 héros, nous n’oublions pas l’album “The Avant-Garde” (Trane et Don Cherry) où le ténor reconnaît l’altiste comme compagnon de libération. Figurez vous que c’est avec un bout de chanson de la grande Juliette Gréco que nos amis prendrons congé. Perdu, reconnu, retrouvé… on s’est, on sait. Tout. No comment. L’histoire parle d’elle-même. Sarabande furieuse. Les peaux tonnent, cymbales éclatantes, le pachyderme s’élève vers des sphères lointaines qu’il rapporte jusqu’à nous. Rien n’est sphère mais… il faut le sphère… sphère, mon c.. atmo, à nous, à eux, à tous !

Ébahis, comblés, heureux, ovation énorme pour tous ceux qui nous ont régalé de leur don de magiciens du son, de l’air, du feu !

Alors, faut bien, bouger, se quitter, voir ailleurs… d’ailleurs, sur le chemin : Café de sports, chez Marie-Jo. Nous attendent, en s’occupant à jouer, les joyeux animaux du Quartet de début de soirée. Le répertoire : McCoy Tyner. Beaucoup de monde s’est déjà arrêté. Ils ont bien fait ! Se désaltérer d’un bon p’tit coup de rouge, d’une rasade de notes qui glissent dans les oreilles comme le “Graves” dans le gosier. Ambiance très chaleureuse. Intime. 1(one) Time comme dit André (Minvielle). Le sourire reste figé sur nos lèvres, encore du bonheur, de la joie d’être ensemble. Bien plus détendus que sur la scène du parc,  les musiciens provoquent et partagent notre plaisir de se retrouver à nouveau ensemble. Pour un instant encore. Pour la nuit, pour la vie. Pour toucher du bout de l’âme, le centre d’où tout jaillit !

De l’importance des nuages…

Respire Jazz Festival /Abbaye de Puypéroux 2/07/ 2017
Paul Lay trio / Alcazar memories

par Annie Robert

Respire Jazz Festival est un festival atypique : léger, verdoyant, sincère et à l’affût des talents. Créé en 2009, il poursuit son bonhomme de chemin dans son Sud Charente, au gré de ses bottes de paille, de son abbaye magnifique et sauvage, loin des grandes métropoles, intrépide et risqué jusqu’au bout de ses choix. Le cadre historique et délicieux de l’Abbaye de Puypéroux pousserait les plus citadins au pique-nique, à la balade, et bien sûr à l’ouverture tout en grand des petites oreilles jazzistiques par le lieu alléchées.
Mais ce dimanche, comme les jours précédents, les nuages se sont accumulés au flanc des collines. Pas de problèmes techniques ni financiers, rassurons nous, mais de joufflus et gris cumulus, un peu trop insistants, chargés de pluie et de petit vent frais, qui nous ont obligés au repli, bien à l’abri de la vaste grange parmi l’odeur de foin coupé et les poutres vénérables, un nid douillet loin de la grisaille, fait pour l’échange et l’écoute attentive.

la grange

Les nuages frisquets sont restés à la porte (ouf) mais d’autres ont pris leurs places, des nuages gracieux remplis de notes rêvées. On s’est installé dessus et on s’est laissé porter sans peine puisque Paul Lay était au piano, Simon Tailleu à la contrebasse et l’étonnante Isabel Sörling à la voix.
Voici un attelage qui à première vue pouvait sembler étrange : l’association de la glace et du feu, du Nord et du Sud, d’une Lorelei scandinave à la voix épurée, fine sirène aérienne et tendue, hors norme, et de deux jazzmen aux touchers fastueux, aux harmonies moelleuses, à l’inventivité incessante, à l’énergie parlante. Le mélange fonctionne pourtant magnifiquement. Le piano de Paul Lay est leste et protéiforme comme on le connaît ( quel talent ce garçon !) changeant de rythme et d’atmosphère au tournant d’une portée, du swing, du bop et surtout de la classe en tous instants; la contrebasse de Simon Tailleu est active ou douce, gavée de blues ou de mélancolie, généreuse, toujours à l’écoute. Quant à la voix incantatoire d’Isabel Sörling poussée dans les suraigus, au bord de se briser en éclaboussures émouvantes, elle s’engage dans des couleurs de lieds irlandais, de musiques trad ou de chansons de fjords lointains, d’appels de princesses perdues. On a presque peur pour elle, pour ses instants de voix suspendues dans l’impro, de ses cassures possibles, pour sa façon de déconstruire le rythme et parfois l’harmonie. Mais l’émotion est au rendez-vous, les trois artistes se parlent, nous parlent, se complètent, nous complètent et nous étonnent. Ils nous donnent à entendre des souvenirs d’un travail fait ensemble, pour la ville de Marseille, un mélange de leurs influences et de leurs harmonies réciproques.
«  Blues Roses » et « Memories », compositions de Paul Lay engagent le set dans une atmosphère délicate et intime. Puis c’est une création en forme de prière païenne due à Isabel Sörling, toute en suspension. Les petits nuages se chargent de douceur et d’étonnement.
Premier contre-pied: une réinterprétation décalée d’un  standard du cabaret marseillais « Adieu Venise provençale » nous prouve ensuite qu’on peut extraire du jazz coloré et émouvant de musiques bien éloignées ( il suffit d’en avoir un brin dans son ADN). Faire d’Isabel Sörling une Fanny nostalgique du pays natal, il fallait oser et c’est réussi. On est conquis par le son d’ensemble, la délicatesse des voicings, l’abandon dans l’interprétation de cette chanson d’amour, son temps étiré. Suit « Hundred fire » et un chant de noël au « nom suédois imprononçable » ( dixit Paul Lay) qui commence très simplement à l’archet pour s’épanouir en fleur puissamment charpentée de groove. Les petits nuages s’étoffent.
La revisite du succès de George Gershwin « The man I love » achève de séduire en totalité le public. Le thème est égrené par la contrebasse. La voix et le piano se partagent les impros ; c’est prenant, touchant et on a l’impression d’entendre ce thème tant chanté, pour la première fois. La voix aérienne d’Isabel Sörling y tutoie le cristal au bord de se briser. Et les petits nuages se déploient avec plus de consistance encore.
Le set se termine par une valse ancienne d’Emile Waldteufel « Amour et printemps », un air qui ramène en flots une brassée de poésie couleur sépia, un soupçon d’enfance et de nostalgie. Un petit limonaire de poche achèvera en suspension sur ses lames désuètes de colorer de sérénité nos petits nuages.
Et le rappel amusé sur « le plus beau de tous les tangos du monde » ne parviendra pas à nous en faire descendre, bercés dans la grange à foin…

Un moment de respiration profonde, poumons pleins et tête claire…

https://www.respirejazzfestival.com/

NB: Mille excuses pour la piètre qualité des photos faites à l’arraché … les photographes d’Action Jazz étaient sur d’autres sites…( et moi, pas douée pour cela…..)

Le jazz dès potron minet…


par Annie Robert

Rencontres pédagogiques à Jazz360
Le Tourne/ Cénac / Monségur

6/ 06 /2017

Dix heures du matin, c’est un peu tôt pour les amoureux du jazz,non ?
Eh bien, pas quand on est à l’école, qu’on a un projet autour du jazz et qu’ on attend un créateur / interprète pour un échange musical de belle qualité…

Depuis huit années maintenant, le festival Jazz360 installe en douceur des curiosités de jazz dans l’Entre deux mers. Depuis huit années également, le collège de Monségur, ses classes jazz avec Rémi Poymiro à sa tête, est partenaire du festival. Et ce goût pour le jazz s’étend…
Il y a trois ans, c’est le CM de l’école du Tourne avec Vincent Nebout qui a rejoint le projet, l’an dernier la chorale TAP de l’école de Cénac avec Caroline Turtaut, cette année enfin le CM2 de Pauline Laffont. Voici donc à présent plus d’une soixantaine d’élèves qui écoutent, apprennent, chantent, travaillent le jazz avec plaisir, avec ardeur depuis plusieurs mois. Ils se produiront en ouverture du festival le 9 juin.
Mais en attendant de monter sur scène, un moment fort va les rassembler : la rencontre avec Vladimir Jelenkovic, jazzmen serbe de 23 ans, en résidence au collège de Monségur, pour écouter de près du jazz, pour de vrai…
Toutes les bonnes volontés se sont rassemblées pour faire en sorte que ce moment si riche soit possible : les municipalités voisines de Camblanes et de Quinsac ont prêté leurs bus, le Tourne a mis à disposition son centre de loisirs, les enseignants ont jonglé avec les autorisations et les emplois du temps. Mais le résultat est là, les enfants sont au rendez-vous, tous sagement assis sur des tapis, les yeux brillent, les questions se murmurent sur les lèvres et les oreilles sont à l’affût.
La rencontre commence, dans un silence attentif par une composition délicate au piano, entre jazz enjoué et mélodie slave qui se développe et se déroule comme un ruban. Un joli moment suspendu. Et puis le dialogue s’installe :
« C’est quoi une résidence d’artiste ? Vous êtes célèbre ? À quoi ça sert la pédale ? Vous jouez depuis quand ? Pourquoi avoir choisi la musique ? »
Rémi Poymiro sert d’interprète, fait les présentations, avec une petite leçon de géographie et d’histoire au passage au passage (la Serbie, quoi, où ? )
Vladimir répond à chaque question avec précision et gentillesse, il explique : chez lui, pas de musicien dans la famille, juste un amour de la mélodie depuis tout petit, pas mal de curiosité pour les musiques traditionnelles…d’ailleurs, une des phrases du premier morceau est bâtie à partir de là. Il est en dernière année au conservatoire, compose des musiques de films ou travaille pour d’autres artistes y compris des rappeurs. Il est venu pour préparer un répertoire tout neuf avec un sextet français.
Un petit intermède musical et les questions reprennent…
« Pourquoi le jazz ? Et vous mettez combien de temps pour composer ? Vous ne préférez pas un vrai piano ? Est ce que le jazz est apprécié en Serbie ? »
Puis place à un chant que tous les enfants ont travaillé pour le concert de vendredi et qu’ils se mettent à entonner à pleins poumons « J’ai perdu mes lunettes ». Wladimir Jelenkovic les accompagne au piano, intercalant une petite impro délicieuse, un vrai échange musical, bien réel, bien concret. De la musique en action .
«  Vous pourriez nous faire un dernier morceau avant de partir ? » demande une élève qui regarde la pendule à regret.
Wladimir choisit un extrait d’un morceau qu’il jouera vendredi prochain et qui se nomme :  «  5+4 =10 », une énigme qui donne l’eau à la bouche et des questions dans les oreilles… Les applaudissements pleuvent et on se quitte à regret après une heure dense et intense qui marquera sûrement des enfants déjà bien sensibilisés au jazz et à la musique en général.

Mais tous se retrouveront vendredi pour le concert scolaire à l’église de Cénac et le concert de Wladimir sur la place de la Roseraie…Comme quoi, en un petit clin d’œil, on peut dire que le jazz n’attend pas le nombre des années, ni les heures de la journée…

https://www.jazz360.fr/festival-jazz360-2017/vendredi-9-juin-2017/

Entrée libre et concert gratuit.

Deux filles dans le rétro…

Deux filles dans le rétro…

Festival Jazz and Blues de Léognan
3/06 /2017

Annie Robert

Pour cette deuxième soirée du Festival Jazz and Blues, les Halles de Gascogne laissait la part belle aux filles…. Deux jeunes et jolies nénettes, une blonde, une brune, deux chanteuses revisitant chacune un moment de l’histoire du jazz vocal.

Grand saut en arrière tout d’abord, dans les années 20/30, avec Sarah Lenka, qui nous replonge dans le répertoire de Bessie Smith, qui a fait du roman personnel et de sa trame de vie rugueuse( boîtes louches, nuits blanches, bagarres, gin et joints ) son pain quotidien et l’inspiration d’une partie de ses chansons. Du lourd, du pimpant, du tragique.
Le parti pris d’un quintet sans drums avec seulement des cordes ( Taofik Farah / Guitare et Manuel Marchès/ Contrebasse) et un banjo très « Mississipi time » (Fabien Mornet) renforce ce retour temporel dans un registre folk blues entre prohibition et roue à aube… La trompette de Camille Passeri souvent en mode sourdine ponctue d’envolées plus larges, ces colorations d’arrière-cours enfumées.
Le choix artistique du retour vers le passé fonctionne à plein.

Sarah Lenka Quintet

Sarah Lenka possède un grain de voix très particulier, un voile éraillé séduisant qu’elle sait faire coquin ou bastringue, un timbre remarquable et très reconnaissable, une belle puissance, de la présence et un contact facile avec le public. Un chanteuse qui en jette et qui se donne sans compter.

Sarah Lenka

Elle contextualise chaque chanson choisie ( parfois trop ?) et les interprète à sa manière, avec engagement comme dans « After you come »   ou « Late walking baby ». Les chansons de Bessie Smith dénoncent la condition humaine, l’amour, le désir, la jalousie, la fatigue d’un monde trop rude. On pourrait les croire intemporelles tant elles peuvent être partagées. Mais le style a bien vieilli, il reste sage, calibré, trop canaille pour être émouvant, trop policé pour rentrer dans l’intime. Il y a peu d’improvisation possible, peu de chemins de traverse à aborder. Et au bout de sept ou huit chansons, le plaisir de l’écoute s’effrite lentement.
Pourtant une petite bulle d’émotion va surgir sur trois morceaux plus intimes avec en particulier un moment voix / contrebasse, très épuré, très simple, un gospel en retenue et sensibilité dans lequel elle élimine toute facilité vocale. Et on se plait à imaginer ce que la voix si particulière de Sarah Lenka pourrait exprimer dans un registre différent. On l’attend et on l’espère avec des choix artistiques à venir plus contemporains qui devrait la révéler davantage.

Après un entracte bienvenu (il fait chaud sous la halle et une gorgée d’eau ou de bière est obligatoire..) c’est au tour de la brune et pétillante new -yorkaise pleine d’allant Champian Fulton de nous prendre par l’ oreille musicale pour un nouveau bond dans le passé jazzistique… Cette fois ci destination année 50/60 , l’ère du swing dans son plus bel écrin.
Champian Fulton, au piano est un belle héritière d’un jeu à la Errol Gardner: swing endiablé, main gauche régulière et accords sur tous les temps ; mélodie à la main droite, block chords et successions d’arpèges en gamme blues…ça frétille dans le clavier, ça s’agite sur les touches, ça coule sans difficulté, avec aisance et générosité. Rajoutez à cela une voix légère mais souple, ample, avec des nuances maîtrisées dans la lignée d’une Dina Washington. On joue sur du velours, de la brillance, de la chatoyance, on est en pays de connaissance
.
Elle alterne de grands standards «  What a difference » ou « All of me » par exemple avec des compositions personnelles dans la même veine, sur lesquelles elle chante peu ou pas du tout et laisse son piano s’exprimer pour elle.
Les morceaux possèdent une structure que l’on pourrait qualifier de « classique » avec une belle part laissée aux deux instrumentistes qui l’accompagnent et qui le méritent.bien.  Philippe Soirat à la batterie bien trempée et délicate, ne surchargera pas un beau solo au balai, et son travail d’un groove impeccable est toujours adapté et attentif. Quant à Gilles Naturel, il a la contrebasse  expressive, pleine de peps (à noter une belle impro à l’archet, plutôt rare !)

Champian Fulton trio

C’est un répertoire classique, fait de respect et de tendresse mêlés qui s’égrène, un moment de plaisir qu’il faut prendre sans rechigner.

Certes, on n’est pas surchargé de surprises, de ruptures ou d’émotion fortes…
Mais le bien être suffit parfois au bonheur d’une soirée.

L’improRobotique Dialogue – Cie Lubat

Molière – Scène Aquitaine, 18 mai 2017
Par Alain Flèche, photos Alain Pelletier

Avec, dans le dés-ordre et en toute pertinence : Bernard et Louis Lubat, Jaime Chao, Fabrice Vieira, Jules Rousseau, Thomas Boudé, Juliette Kapla, Tanguy Bernard + Gaël Jaton, Hugo Dodelin, Olivier Ly, Clément bossu.

1er Acte – nous étions quelques-uns à découvrir, le mois dernier à Uzeste, un peu avant une prestation libertaire mémorable du trio (et +) “Das Kapital”, un nouveau projet du maître de céans, annoncé “électro-acoustique”, avec presque la même équipe, qui paraissait être une belle exploration, mais encore trop proche des origines du genre, évoquant Pierre Henri ou Xénakis, sans laisser entendre une nouvelle orientation originale, justement, malgré un évident désir de communication, par des moyens et instruments, où les claviers deviennent numériques et abstraits, traitant sons et humeurs par filtres synthétiques dont se cherche encore quelque sentiment…

2ème Acte – la bande à Lubat, jeudi dernier, sort de résidence de “Molière –..”. je n’y suis pas. Il se dit : comme il me reste impression précédente…

3ème ! Ha ! Ah ! Les voilà ! Tout beaux tout neufs. Une scène avec des instruments plus “physiques”, voir “connus” (piano de Lubat, batterie de Louis, des guitares, basse, voix [là, il y a Juliette en plus, qui joue d’elle, et donne une folubie gracieuse et forte et vraie, qui n’efface pas pour autant, du tout, le boulot, plus dans le son que le texte, de Fabrice] et puis les ordis, qui font que plus rien n’est ni ne sera comme avant leur arrivée dans la sphère musicale, et des micros qui recueillent tous les sons et bruits qui s’en approchent. Et surtout, plein de trucs, par terre, et sur un plateau soutenu de tréteaux, où se bousculent des machins en plastoc, en peluche ou métal, plutôt jouets, près à bouger, déjà frémissants de clignotements d’yeux lumineux impatients.

Et ça démarre. Tranquille, pour voir, et s’entendre, et dire. Bernard, piano, qu’il traite, de tout. Au fouet, doucement, et puis des espèces de jouets encore, qui rebondissent sur les vibrations des cordes qui les portent et les supportent. Louis le rejoint de mailloches, frôlent et frappent fûts et frames. Les autres cordes arrivent, s’installent, puis, les sons multiples de Vieira. Et puis, voilà, les plus tellement jouets, plutôt robots qui bougent. Mis en scène, en lumière et en sons. Jaime joue d’un drone aérien et on ne sait qui dirige l’autre et le fait danser. Il est là, ici, partout. Fée Clochette ou hélico de “Apocalypse Now”, d’où début d’un doute. Devant scène, des bestioles plastic s’agitent, s’attirent, s’agrippent, se fâchent et se lâchent. La musique ne cède devant rien de ces jeux qui semblent leur échapper… mais non. Tout est construit maintenant.. Aboutit, en place, mots, motivation, actes, actions et participactions de ce qui fait sons et sens. Des mots, Juliette en dit. Tra [lala] duire. Tourne autour et décortique ce verbe par le sien plus ou moins propre. Des mots jetés et rattrapés au vol, au moment où ils ne disent plus rien, mêlés, retournés, détournés, en-chantés, reprennent sens et vie, en d’autres langues aussi. Triturés, mis en chantier, dentelés à coup de programmes multibits insensés mais dit-gérés, les ordis s’emparent subrepticement et de plus en plus viol-amant des mots envolés, volés à leur génitrice pas triste qui crie et hurle des volées logorrhées diction par scission inventée. Les tambours noie le poison en assourdissant les parties son. Le piano, pas ni, ni, pas nô non plus, juste juste où il fait. Des pincées de cordes pincées se parent de sens, partent en l’air de rien, parlent entre elles et se mêlent aux restes des sons. Aussi des souffles et des drôles de bruits. Plein. On ne s’en plaint pas !

Sont-ce les robots qui gesticulent dans tous les sens, dans tous les coins, passent, s’affrontent, se calment, repartent ailleurs, qui induisent les sons qui eux, se transforment, et avec quelle aisance !, en musique, ou bien ce sont les musiciens qui pensent diriger leur instrument vers les mouvements choisis des robots qui en prennent à leur aise ? Qui sont les maîtres à bord ! Le navire singulier, pluriel, chahute. La réponse se trouve entre les yeux et les oreilles, et appartient à chacun des acteurs et des auditeurs qui sourient, rient à l’éclat latent de la performance. Et puis les questionnements remplacent le confort de l’écoute passive, puisque nous sommes interpellés, happés dans l’imaginaire des compositions qui nous sont adressées. Tous ces petits machins qui envahissent la scène et les sens font sens. Le divertissement devient une lutte ! Les rires sonnent faux, les sourires se crispent. Qui sont donc les robots ? Nés de nécessité de jeu, de commerce, ils commencent à vouloir gérer leur vie propre. Malhabiles puis de plus en plus précis, forts de leur multitude, ils ne semblent désormais répondre qu’à leur désir, encore embryonnaire pour l’heure, d’indépendance, de liberté, et de conquête. Peut être est-ce pour de rire, peut être pas, plus. Éblouis nous sommes, de sons neufs, mais gênés des questions posées, et ne s’arrêtant pas là où il suffirait. Le doute donc, les sièges deviennent moins confortables, les joujous rigolos nous inquiètent, prêts à déborder de la scène, à outrepasser leur rôle ludique. Les musiciens improvisent, les robots vont plus loin déjà, qui les retiendra ! La musique ne s’arrêtera pas, le progrès non plus. Au se cours la compagnie, il fait peur, comme il fait noir.

Une heure de spectacle, il faudra quelques jours pour s’en remettre.

De simples cordes

De simples cordes … Madeleine Peyroux

Le Rocher de Palmer Cenon/ Bordeaux
16/05/2017

par Annie Robert

Ce qu’il y a de bien avec la simplicité, c’est qu’elle ne pardonne pas grand-chose, ni les approximations, ni le creux du propos, ni la fatuité distante mais qu’elle révèle le meilleur et le profond, la chaleur, la vérité des mots et des notes, l’engagement organique.
Hier soir, dans une salle archicomble, ce fut le cas. De simples cordes étaient à l’honneur, de taille et de nature différentes, celles de la contrebasse de Barak Mori, de la guitare de Jon Herington, et bien sûr de la voix de Madeleine Peyroux, de sa guitare et de son ukulélé fantaisiste ou acidulé.

Madeleine Peyroux trio

Puisant dans un répertoire traditionnel, elle a fait fi des frontières musicales, réinterprétant les chansons choisies dans un mélange de gospel, de funk, de blues et de jazz très attirant. Les titres de Leonard Cohen, Bessie Smith, Bob Dylan, Hank Williams, Joséphine Baker, ou encore Elliott Smith, dont la poésie écorchée vive convient admirablement à son timbre sensible sont certes des valeurs sûres, parfois peu connues et lointaines mais qui lui collent parfaitement. Sans oublier pour autant quelques compositions personnelles, dans la veine du blues qu’elle aime, mettant à l’honneur les titres de son nouvel album qui porte bien son nom : Secular Hymns .
Et avec ce trio épuré et intime, sans effets grandioses, sans boucles, sans distorsion, sans reverb, l’émotion s’est invité comme une vérité nue et familière, dans le cadre doucement éclairé du petit tapis déroulé au sol traçant une tâche rassurante et moelleuse, une maisonnette dans les bois, une confidence au coin du feu. Elle nous a raconté la vie, les moments de dérive, d’humour et d’amour dérisoire ou sublime (« Love me to the end of time »), le sel de la terre, le soleil et le gris des Amériques.
Une voix chaude, de gorge, languissante parfois sur certaines inflexions, une tonalité médium puissante, un grain à la Billie Holliday sur les portées de voix en particulier, font de Madeleine Peyroux une chanteuse à part, légèrement décalée, peu improvisatrice mais une interprète qui touche par son swing étiré et sa présence pleine de fêlures et d’énergie, allant de la gaieté la plus vive à la nostalgie la plus profonde. La demoiselle a vécu, cela se sent, et puise dans le terreau de ses expériences une authenticité universelle qui s’accroche à chacun comme un souvenir oublié.

Madeleine Peyroux

Rieuse et se moquant d’elle-même, elle déclare dans un Français chantant, héritage d’un papa acadien : «  Je chante des chansons d’amour, de blues et d’alcooliques » et entame « If the sea was Whiskey »,  « Shout, Sister, Shout », complice amusée avec ses musiciens qui se révèlent de fantaisistes vocalistes capables de clins d’œil et d’improvisations dans des créations voix / instruments très réussies.
Seule sur scène ensuite pour trois morceaux, c’est notamment Jacques Brel qui est mis à l’honneur avec «  Voir un ami pleurer » d’une douce limpidité, sans insistance, mais rempli de filaments déchirés. Son amour du Français (merci papa, merci maman !) la portera à honorer Eluard et son «  J’écris ton nom liberté » et à mélanger un « J’ai deux amours » à un spiritual plus classique…. Une façon élégante et réussie de remercier un public hexagonal qui la suit fidèlement.
Son charme amusé, sa manière de conserver les tonalités dramatiques des morceaux en les allégeant, sans les dénaturer, la fluidité de sa voix dénuée d’ artifices, en font une interprète séduisante, qui capte naturellement la salle pour un échange d’émotions bien réelles. Elle ne joue pas à être chanteuse, elle est elle-même et vraiment cela nous suffit. D’ailleurs la salle lui a bien signifié son plaisir et les deux rappels non rechignés ont mis un point d’orgue regretté à ce partage.

Madeleine Peyroux trio

Il paraît qu’elle a parfois choisi de se taire, pendant de longs moments, effrayée par le pouvoir du chant, perdue dans des errances personnelles, se trouvant illégitime ou éloignée.
Aujourd’hui, elle a su faire résonner ses silences et ses cordes simplissimes pour faire vibrer des chansons de tous les temps ces Sécular Hymns et c’est tant mieux….

Du bouillon de poulet pour l’âme

« Du bouillon de poulet pour l’âme » : EmYo

par Annie Robert

SoupéJazz Cénac ( 33)
6/05/2017

Lorsque le ciel est froid, les temps météorologiques et humains incertains, rien de tel que des nourritures terrestres et artistiques douces et bonnes pour redonner du peps et de l’évidence au quotidien. Un moment pour soi mais à partager avec d’autres, une bulle irisée, de la chaleur, du réconfort intelligent, bref comme dit une expression yankee « du bouillon de poulet pour l’âme ».

Ce SoupéJazz au restaurant Les Acacias de Cénac en fut un chouette exemple.
L’association Jazz360 en plus des trois jours de concerts du festival (cette année les 9/10 et 11 juin prochains) propose des rendez vous réguliers  pour alimenter l’envie de Jazz et le plaisir de la découverte: 2 soirées –cabarets consacrées à des trios ou quartets et 2 SoupéJazz dans une formule plus intime alliant à la musique un repas soigné, comme ce soir.
Dans la petite salle éclairée de tableaux colorés, les micros attendent sagement, les petites tables se remplissent sans à coups. Les boucles brunes d’Emeline Marcon et la guitare blonde de Yori Moy sont prêtes à nous faire partager leur monde délicat fait de détournements, de bossa nova et d’arrangements inventifs.

EmYo

Ces deux-là se sont bien trouvés. Ils se complètent et se soutiennent dans un exercice plutôt compliqué : un duo guitare/voix ou le moindre faux pas ne pardonne pas, où les appuis ne sont pas nombreux, où il faut savoir travailler sans la rythmique d’une basse mais qui leur donne une liberté folle dont ils vont se servir toute la soirée. C’est pétillant, groovant, joyeux ou mélancolique, sans arrêt étonnant, à s’en pourlécher les babines.
La voix d’Emeline possède la rondeur, le phrasé délicat, le soyeux d’une Stacey Kent, mais aussi la puissance et le sens très développé de l’impro d’une Cyrille Aimé, avec un léger petit voile qui rend ses interprétations émouvantes à souhait. Une chanteuse de haut vol, jolie comme un cœur, toute jeune et pleine de promesses.

Emeline Marcon

L’assistance en est restée baba. Très vite, les fourchettes se sont faites discrètes, les conversations se sont réduites à « passe moi l’eau ou le sel » et le cuisinier a dû voir d’un drôle d’œil ces gens qui ne s’intéressaient que modérément à sa cuisine pourtant savoureuse… Il faut dire que le menu musical était des plus tentants ; le duo laissant s’entremêler audacieusement la poésie de la chanson française et le groove de la pop américaine, sans perdre de vue l’amour pour les musiques découlant du Jazz et de la tradition des îles de la Réunion et du Cap-Vert, le tout sur des arrangements très personnels. On redécouvre Bob Marley et Prince, en passant par des grands standards de Jazz , avec un petit détour par les Beatles ou même Police…Un astérisque particulier à un « Couleur café » introduit par un petit bout de « Saint Thomas » subtilement tricoté et bien gouleyant
Quant au jeu de Yori à la guitare, c’est un modèle de ciselé sans esbroufe inutile, un guitariste comme on les aime. Toujours attentif à sa partenaire qu’il suit et précède dans ses improvisations, il tient le mélodique, l’harmonique et le slapp avec la même aisance. Son travail n’est jamais attendu, mais toujours précis, il sait encourager les folles impros de sa tonique camarade pour la ramener sur le bon accord tonal. Complicité et échange. En permanence. C’est un régal de les voir au travail.

Yori Moy

Le duo n’existe que depuis deux ans et s’amuse pour le moment à la revisite de standards ( mais les compos sont en vue..) On peut les retrouver tous les jeudis aux « Tontons flingueurs » où ils expérimentent leurs nouveaux arrangements ;
Après deux morceaux de Piaf : «  Les ponts de Paris » tout bousculé de bossa et « la vie en rose » sans pathos, les convives restés jusqu’au bout des deux sets se sont séparés sur un dernier morceau de Mayra Andrade et le soleil vivifiant du Cap Vert, ça pétillait dans les yeux après avoir pétillé dans les verres.
On est repartis dans la nuit claire, tous bien repeints de l’intérieur, tous chaudement reconstitués. EmYo c’était bien du « bouillon pour l’âme…. » Longue vie musicale aux deux petits poulets !!

EmYo

 

Richard Bona : the black voodoo machine

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Richard Bona : the black voodoo machine – 19/11/2016 Eysines

Par Carlos Olivera, photos Alain Pelletier

La musique populaire du XXème siècle est porteuse de la sonorité et des rythmes africains : le jazz, le blues et, bien sûr, le rock. Mais aussi les musiques caribéennes comme la rumba, le boléro, le guaguanco, le mambo, le cha-cha-cha et autres rythmes qui font danser le monde entier dès la fin des années 1930. Et ce sont ces musiques caribéennes qui ont fait le voyage retour vers l’Afrique à partir de la fin de la première moitié du XXème siècle, amenées par les marins caribéens qui arrivent sur ces côtes pour le commerce. C’est le début d’une “ré-africanisation” des musiques latino-américaines, surtout cubaines, qui vont influencer notablement l’orientation musicale de l’Afrique. C’est pourquoi le choix de la musique d’un disque comme “Heritage” du musicien camerounais Richard Bona et le Mandekan Cubano, avec des sonorités clairement latino-américaines, est totalement naturel pour lui qui aime se submerger dans ses propres racines pour trouver de nouvelles formes d’expression et se réinventer.

Et c’est cette musique qu’on est venu écouter à Eysines, à la salle du Vigean. Dehors il fait froid et j’ai galéré pour trouver la salle de concert, mais une fois arrivé on est récompensé par la musique. Les premiers accords chauds de la basse à cinq cordes de Richard Bona, suivi du piano et du reste du groupe nous font oublier que dehors c’est l’hiver. La musique réchauffe, nous transporte, et tout d’un coup, on est aux Caraïbes et on a envie de danser. Il ne se passe pas longtemps avant que le premier couple casse les codes d’une salle de concerts comme celui d’Eysines et se mette à danser à côté de la scène. Rapidement on voit des ombres qui se lèvent partout, pressées d’arriver à la piste de danse improvisée. Et c’est le morceau Santa Clara tiene montuno, du pianiste Osmany Paredes qui ouvre le bal. Le calme revient avec un boléro où la trompette de Dennis Hernández jouée à la sourdine est magnifique et nous transporte dans les rues de La Havane.

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“C’est chaud ici, j’ai aussi envie de descendre sur la piste de danse ! Mais j’aurais besoin d’un peu d’armagnac” nous balance le bassiste et chanteur depuis la scène et sous les applaudissements. Le concert est riche en rythme, mais aussi en échange entre l’artiste et le public. Et il n’a pas laissé passer l’opportunité de parler de la ville d’Eysines : “Quand j’ai lu la liste de villes de la tournée j’ai vu : Rio de Janeiro, Tokyo… et Eysines ? Je me suis demandé : “c’est où ça ?” Mais il faut dire que c’est ici que j’ai mieux mangé ! » . Le public rigole et approuve.

La musique continue et on arrive à l’un des moments les plus impressionnants de la soirée : Richard Bona, tout seul sur scène avec ce qu’il a appelé la “Black voodoo machine d’Eysines”. Il s’agissait d’un looper, ou “boucleur”, avec lequel il a monté une polyphonie complexe de chants aux sonorités africaines improvisée sur place. Un exercice tellement impressionnant et émouvant grâce à la profondeur de sa voix, et qui a été mon moment favori du concert.

Bilongo, un classique de la musique afro-cubaine, a été l’un des moments les plus appréciés par le public. Mais le moment fort de la soirée a certainement été lorsqu’il a demandé à tout le monde de se lever et de danser ! Tout le monde s’est mis à bouger comme il pouvait, sur les marches, à côté des sièges, et le concert s’est transformé en une fête. A la fin du concert, les musiciens sont revenus pour jouer une chanson de plus, et comme le public ne voulait pas les laisser partir, Richard Bona est revenu pour jouer une magnifique chanson au piano et a chanté a capella.

Une fois le concert fini, on sort et on est accueilli par le vent et le froid, mais nous avons le cœur chaud, les jambes légères, et on est prêt à continuer la fête.

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