Magma Terra Incognita


Le Rocher de Palmer  / 2 novembre 2017 / Cenon –Bordeaux

Salle comble ce soir et spectateurs de tous poils (gris ou pas) jeunes ou vieux, sages ou non. L’impatience est palpable et l’atmosphère presque recueillie. Entre les Magmaphiles inconditionnels qui savent à quoi ils s’exposent ou comme moi, les Magmanalphabètes qui n’ont jamais de près ou de loin côtoyé ce groupe devenu culte, tous s’attendent à être centrifugés, secoués, emportés, certains dans la joie, d’autres dans la crainte. Magma, c’est en effet LE Groupe, celui qui a cristallisé tous les étonnements, toutes les critiques, le hors-norme. Certains s’y sont biberonnés depuis trente ans, d’autres n’en connaissent que la réputation sulfureuse, les marques de rejets ou d’enthousiasmes. Il s’agit donc de s’y coltiner pour ne pas mourir inculte.

La première partie du concert est assurée par Old School Funky Family que l’on est un peu étonné de découvrir là (on comprendra plus tard pourquoi ); un groupe de Bayonne qui a gardé de la banda, le pétillant punchy et le poids des cuivres (4 saxs déclinés et un soubassophone) , mais rajouté une guitare à la Pink Floyd, un accordéon délié et un batteur sur vitaminé, façon Fanta orange. Comme son nom l’indique, c’est du solide funk des familles, énergique et joyeux avec une belle signature sonore, des arrangements inventifs et aux petits oignons.
Mais pas seulement. Ils savent s’aventurer par instants hors des sentiers battus, en de longs soli brillants, des successions d’entrées et de superpositions que l’on va savourer pendant 45 chaudes et bouillantes minutes.
En fait le trait d’union entre les deux formations de ce soir, c’est
Jérôme Martineau, qui est à la batterie pour le Old School Funky Family et au clavier pour Magma ( deux heures trente sur scène, le jeune homme assure..).

Le temps de remettre en place l’énorme batterie de Christian Vander, de réinstaller les divers micros et c’est au tour de Magma et de ses sept interprètes d’entrer en lice. D’ailleurs le mot lice leur convient tout à fait car la scène devient immédiatement un lieu singulier, un univers à part renforcé encore par une langue incongrue aux accents nordiques, ce kobaïen qui frappe, martèle et souligne et nous laisse pantois. Pas de sas pour entrer dans ce monde inconnu, cette marge épique. Il faut plonger dedans en apnée totale, laisser la tête et les oreilles se remplir.
Entre les brumes de la musique d’Igor Stravinsky, les recherches harmoniques de John Coltrane et la transe contagieuse de Frank Zappa, la musique est puissante, parfois martiale, incantatoire. De longs morceaux comme un tout cohérent racontent, distillent du récit, de la saga et des images s’imposent immédiatement, roulés que nous sommes par les arrangements mélodiques finement empilés et étranges. Ce sont des bouts de paysages divins ou de sombres couloirs, des danses flamboyantes ou des peurs abandonnées. Voici que déboulent les hordes de Pictes contre le mur d’Adrien, les ragas rageuses et fines du Mahabharata, la blonde Daenerys chevauchant ses dragons, le Mordor inhospitalier, la bataille de Little Big Horn, … Tout cela porté par des instruments on ne peut plus classiques (vibraphone, guitare, basse, claviers, tous parfaits), sans artifices concrets ou électroniques, simplement par la composition pure, guidée par les multiples voix et surtout, par cette batterie agile au possible, maîtrisant sans hésitation le groove, la rapidité des frisés et l’art du contretemps. Une expérience qui laisse cul par-dessus tête…
Pour les ignorants comme moi, ce qui frappe, qui a le plus de poids, ce qui semble capital, ce sont les voix. Rugueuses ou aériennes, solitaires ou superposées, primales ou rythmiques, elles donnent à Magma, sa profonde humanité, son côté universel et fragile.
Trois magnifiques interprètes entre le jazz, le rock et la composition contemporaine, plus la voix chamanique de
Christian Vander, vont dérouler comme un parchemin ce long poème dénommé Ëmëhntëhtt-Rê.
Puis la section rythmique de la Old School Funky Family viendra rajouter sa force et ses imprécations telluriques pour le deuxième morceau ( dont je n’ai pas retenu le nom..) renforçant s’il en était besoin l’impression de creuset cosmique et violent. Impossible de dire véritablement ce que l’on a entendu, ce que l’on a retenu, ni d’analyser en détail les multiples variations musicales mises en jeu. Mais ce que l’on a découvert, c’est que Magma est parvenu sans doute après force travail, recherche et tumulte à créer un monde musical différent, inédit, in-entendu, formidable et d’une incontestable puissance.
Le rappel se fera dans la sérénité retrouvée, avec la voix de Christian Vander et peu d’instruments dans un envol de mélancolie bleue. Le concert se clôt, avec respect et cohérence.
Mes oreilles ont bien failli mourir au champ d’honneur des décibels, mais peu importe. La subjugation était au bout du tympan, et la grammaire kobaïenne a trouvé le chemin des profondeurs, de l’émotion, de l’inconnu.
Nom d’une sorcière ou d’un marcheur blanc, j’ai été, le temps du concert, Christophe Colomb posant le pied sur les Amériques ou Amstrong sur le sol lunaire. Bluffée jusqu’au bout des griffes… La Terra Incognita, le blanc sur la carte du monde.
Époustouflant !!!

 

Coltrane Jubilé: Thomas Bercy and Co

Prolonger des paris impossibles..
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Monsaguel ( 24)  / Jazz Off / 28 octobre 2017


C’est un petit val qui mousse de rayons…, de ces rayons rouges et dorés de soir d’automne, qui rasent la campagne, s’accrochent-cœur aux vignes et aux bois, rebondissent sur les petits chemins. Rien que le trajet pour s’y rendre est une invitation.
Un petit village à l’écart, entre Eymet et Bergerac, une salle en pierres blondes, odorante, une jolie scène où trônent de multiples instruments nous accueillent. Ici on jazzille, on saxophonise, on dresse et on se dresse les oreilles en les astiquant de blue notes et de swing éclairé une quinzaine de fois par an : un bon gros défi comme on les aime et relevé haut la main à chaque fois.
Ce soir, on va faire de la Lubatterie, on va Coltraniser à donf. C’est l’association Maquizart qui est aux commandes et c’est Jazz Off qui régale.

À travers un projet protéiforme rassemblant musiciens, danseurs, comédiens, le pianiste Thomas Bercy a décidé de célébrer une montagne, un héritage flamboyant, multiple, parfois paradoxal, un iceberg magnifique. John Coltrane n’a en effet pas fini de faire parler de lui, même cinquante ans après sa mort. Son influence ne se limite pas au premier cercle de musiciens qui l’ont accompagné, ou qui ont eu la chance de l’entendre, ni à tous ceux qui ont gravité dans la galaxie de ce soleil noir, tentant d’assimiler,,de continuer la musique après lui. Elle nous survole encore. Et ce soir, on va en tâter toute la puissance, la diversité, les paradoxes. Et même les impossibilités.
En introduction du concert, une conférence /performance qui réunit le saxophoniste
Maxime Berton, le danseur Claude Magne et Bernard Lubat à la causerie et à la batterie qui témoigne de sa rencontre de spectateur ébloui, alors qu’il était jeune musicien lors d’un concert à Juan les Pins. « J’ai compris d’un coup que je n’avais rien compris…que le jazz n’en finissait pas de commencer » «  Face à cette musique sauvage et pas d’élevage, cette déflagration sonore, inattendue et in-entendue, j’ai su que l’art était à inventer par chacun. » «  John Coltrane a ouvert des portes et des possibles. » Pas de Lubattage excessif, mais une sincérité évidente, un merci tout simple et profond. Et pour nous tous, une meilleure compréhension de l’apport révolutionnaire de Coltrane au jazz de son époque mais aussi de sa singularité.
Suit un moment d’improvisation, d’inconfort gracieux, porté par l’impeccable rythme de la batterie qui mène le jeu, un échange furtif, éphémère et forcément oubliable. Les protagonistes rompus à l’impro (
Improviser cela ne s’improvise pas , je connais mon Lubat dans le texte…) sont malins et madrés, insolents juste ce qu’il faut, raccrochant des lambeaux de connaissances à des tissages inédits. Cela donne un bel instant décalé à la drôle de couleur.
Bref changement de plateau et c’est le quartet qui se met en place :
Gaétan Diaz à la batterie, toujours rigoureux et inventif, Jonathan Edeline à la contrebasse en hipster class, Maxime Berton, au saxophone magnifique de clarté, d’inattendu et de qualité sonore et bien sûr Thomas Bercy au piano qui signe toutes les compositions de ce projet reliant Orphée revenu des enfers et Coltrane transformant la Terrajazz . Nous voici lancés sur les marges, les parapets étroits sur lesquels se dandinent la création, entre im-perceptible, et trop perçu, sans temps mort ni repos. C’est un jazz qui fourmille, qui nous lance parfois ses notes au kilo, qui va vite, grimpe aux rideaux pour en redescendre aussi vite, qui martèle, superpose, se perd, nous perd parfois et nous rattrape au hasard. Pas de confort moelleux, pas d’accompagnement douillet. Les compositions offrent de beaux thèmes notamment dans les ballades où affleure l’émotion portée par un saxophone remarquable et se font absorber dans la fureur forcenée, la superposition des développements. Les propos du slameur Marco Codjia, tendus sur la vie de Coltrane, rajoute une lumière à ce kaléidoscope hypnotique.

C’est dense, tendu, envahissant. Ça s’insinue partout sans nous demander notre avis.
Et le questionnement s’installe (du moins pour moi…) Qu’est-on en train d’écouter vraiment ?
Des musiciens virtuoses qui se font plaisir en étalant leur virtuosité (de fait ils l’ont !), des à la manière de.. ( Coltrane bien sûr) opportunistes, des créateurs en recherche pour lesquels la notion de succès ou d’échec n’ a pas d’importance, de singuliers défricheurs de notes ?
Je n’ai pas su trancher.. Et c’est peut-être ce qu’ils cherchaient avec ce projet multiforme. Poser question, prolonger les paris de Coltrane…

Pour tous et chacun, noter cette belle association Maquizart dont le programme annuel est une invitation offerte, avec des grands noms et de belles découvertes ( Nowhere, Stéphane Guillaume, Omar Sosa et bien d’autres…).
Le petit val qui mousse de rayons vaut le déplacement !!

http://maquizart.com/

 

 

 

Michel Macias et Fouad Achkir

 Faire danser les déesses et les paysans

Créon /les jeudis du jazz /19 octobre 2017

Il y a des moments remplis, qui respirent et qui aident à respirer, des lieux heureux, de la musique qui nourrit, des projets qui sentent bon la rose et le réséda comme disait le poète.. On en soupire d’aise et on s’y sent bien installé, d’emblée dès qu’une chaise nous tend les bras et nous accueille. Adieu les bistrotiers véreux ou les propositions répétitives dont la musique se sort tout de même avec grâce (car elle a de la ressource heureusement…)
Ici à Créon, on pense autrement, on raisonne avec générosité. Et pour cette reprise des jeudis du jazz, la Rural nous accueille avec sa gentillesse habituelle. La découverte est le mot d’ordre aussi bien dans les petits plats, le verre de vin du viticulteur local, les jus de fruits bios, que dans le concert qui les suit. Les sourires des bénévoles sont gratuits, l’accompagnement bienveillant et les prix doux sont une incitation pour tous et chacun à grignoter la culture et la musique avec ardeur, comme l’écureuil sa noisette.
Et ce soir, on va savourer et déguster Michel Macias et son compère Fouad Achkir.

Un joli menu et un alliage peu commun. D’ailleurs leur spectacle se nomme « Pourquoi pas ? ». Le premier nous est bien connu : Michel Macias et son accordéon, son amour pour le bal concertant, le musette swing, les compositions occitanes, les chemins de traverse également avec la compagnie Lubat ou Christian Vieussens, son esprit d’échange. Du second, on ne demande qu’à découvrir les percussions et la voix, les chants berbères et marocains. On sait que son terroir est celui des Manufactures Verbales ou du métissage de Chet Nuneta.
Bref, on se dit que dans ce plat mijotent de sacrés ingrédients, du sucré, du salé, de l’épice et du terroir… avec un soupçon d’émotion et de complicité puisqu’ils sont au sens littéral du terme des voisins. Et le résultat est une savoureuse réussite, une marmite de plaisirs.

D’emblée, les sons tremblés de l’accordéon, les frottés de mains, les petits bruits de graines en bâtons nous entraîne dans l’ailleurs, le rêve délicat se faufile entre les tables et la danse est là en embuscade. Percussions profondes et éclats d’émail. La multiplicité des voix et des styles se déploie. Le musette pointe sa petite frimousse, le jazz se fait tonique (ah la belle « Indifférence » au détour d’un morceau) ou mahousse costaud avec un scat magnifique de Fouad Achkir. Les chants berbères s’élèvent d’une pureté à faire pâlir les muguets…

Les deux musiciens nous baladent d’un morceau bulgare détricoté, à un chant de noce kabyle, d’une mazurka toulousaine, à un solo à cappella où pointent les larmes. Les deux origines s’entremêlent souvent. Parfois l’une prend le pas sur l’autre et la seconde vient en soutien discret, en complément attentif. On écoute les silences, le détournement des instruments. La salle chantonne, s’émeut, se penche et les pieds se balancent.
La question qui se pose lorsque l’on écoute ces deux-là, c’est « pourquoi ?». Pourquoi cet échange entre deux cultures fonctionne si bien alors qu’on a pu entendre dans d’autre cas des choses juxtaposées ou plaquées, sans beaucoup d’âme ou de conviction ? Ils sont généreux, directs, faciles d’accès, certes mais cela ne suffit pas tout à fait. Le secret, c’est peut-être qu’ils se fondent tous les deux sur ce que la musique a pour essence, ce qui fait tourner les bretons en rond et sauter les zoulous : le rythme et la danse.
Car la danse ne quittera pas un instant nos petites guiboles ; que ce soit dans des ondulations sahariennes, des pointes de jazz ou de valse gasconne. Le plat bouillonne, assaisonné de nostalgie à la fleur d’oranger, de piment de Galice tonique, de senteurs de gemme ou de fleurs sauvages de Haute Lande. La musique conte la joie, la tristesse, la rencontre, le raccommodage, l’accommodage et elle s’appuie sans cesse sur l’élan vital, celui qui fatigue les muscles mais qui n’épuise ni les sourires, ni le plaisir d’être ensemble. Au fur et à mesure du set, la mélodie s’effacera doucement devant le rythme. Un tambour comme une grosse lune blanche, un steel-drum, des balais toniques, et bien sûr l’accordéon forment l’horizon musical mais pas que. Comme ces deux-là osent tout, ils nous offriront aussi un duo désopilant de percussions corporelles comme deux commères caquetant sur le pas de leurs portes et un morceau baroquo-occitan avec la voix claire et puissante de Fouad Achkir poussée en haute-contre qui nous laissera plein de brumes et d’émotion.

Une chance qu’ils habitent dans le même village sinon on aurait perdu quelque chose. Pour faire danser les déesses et les paysans, réjouir les mariages et le temps perdu, sublimer le quotidien, ces deux-là, ce sont bien trouvés et nous ont bien trouvés aussi.
L’association la Rural, ce soir nous a offert une belle cuisine métissée et profonde.

Photos : Philippe Desmond

Chroniques Marciennes 3.17

Chapiteau de Marciac 11 août 2017 Chronique Annie Robert, Photos Thierry Dubuc

Fleurs des chants, larmes et joie

Wynton Marsalis Quintet
spécial guest Cécile Mc Lorin Salvant

Le festival Jazz in Marciac tire à sa fin, c’est vrai, mais ce n’est pas pour autant que les concerts s’étiolent, se font moins beaux ou moins forts. Pas pour autant que les rues se vident et que le chapiteau met les voiles. Le grand navire est toujours aussi éclairé et éclairant et ce soir fut un moment intense, cueilli par l’émotion. D’abord le septet de Pierre Boussaguet avec un Jacky Terrasson au meilleur de sa forme pour un hommage à Bill Coleman et Guy Lafitte, les parrains historiques et regrettés du festival (chronique à venir de Fatiha Berrak sur ce même blog). Et ensuite le concert de Wynton Marsalis, que nous ne sommes pas prêts d’oublier…
Parfois, on serait tenté de bougonner: « De quoi ? Encore Marsalis !! ».
Car bien sûr, Marsalis est présent sur le festival depuis 26 ans (!), bien sûr chaque année, le public jamais déçu, toujours fidèle remplit le chapiteau, suit ses traces, se régale de son approche mélodique, de son sens du swing, de la brillance de ses compositions. Mais ce soir, il nous a offert des suppléments inattendus, un magnifique cadeau d’anniversaire…
Un groove léger porté par une trompette inventive et claire entame le set. Chorus toniques avec des mises en tensions parfaites, le « boss » est aux manettes de son quintet, élégant et relâché. Ses compères que nous reconnaissons comme des amis sonores sont toujours aussi parfaits, à l’écoute les uns des autres, dans un jeu sophistiqué, raffiné et plein de vie (Walter Blanding au sax, Carlos Henriquez à la contrebasse, Dan Nimmer au piano et Ali Jackson à la batterie)
Avec l’arrivée de Cécile Mc Lorin Salvant, le quintet se transforme en accompagnateurs de luxe pour une première chanson « Haïti » tirée du répertoire de Joséphine Baker et on ne peut pas rêver d’une meilleur attelage…
Un quintet inspiré et class et une chanteuse au rayonnement assuré !
Il émane en effet d’elle simplicité et bienveillance. Son goût pour des morceaux peu connus ou délaissés, son humour incisif et enjoué, sa façon de ne pas se prendre au sérieux, son rire éclaboussant renforcent une tonalité et une élocution parfaites, une palette tonale riche et variée, un swing flexible, et un lien profond avec ses textes. On ne sait pas pourquoi mais on l’aime tout de suite. Elle pourrait nous chanter le bottin, qu’on trouverait ça bien !!
Un délicieux « Doudou » antillais composé par elle, un « Why » qui hume bien le club des années 30 développent des chants à 2, des clins d’oeils, et de délicats petits décrochages. On a du sourire plein la tête grâce à eux tous.
La musique va s’arrêter quelques instants pourtant car Winton Marsalis a demandé à Cécile Mc Lorin de traduire et de lire un texte qu’il a écrit pour ce 40° anniversaire, un beau texte, à la fois militant et rempli de gratitude pour cette terre qui a accueilli le jazz, tous les jazz, en faisant référence au combat pour les droits civiques, et à ces 26 ans passés ensemble. Wynton Marsalis en pleurs, acclamé par le public debout pendant de longues minutes aura bien du mal à reprendre le cours du concert après ce moment d’émotion intense, pas trafiqué, comme le partage de la musique peut en procurer.
Mais le bonheur va se poursuivre et la théâtralité au bon sens du terme de Cécile Mc Lorin va nous ravir encore tant elle aime chanter les paroles, quel que soit le genre. Et elle pratique tous les styles avec une belle facilité, faisant ressortir l’histoire cachée d’une chanson, avec des éléments de sa propre personnalité et toute la gamme de ses perspectives émotionnelles, du troublant et noir au riche et comique, pour donner vie aux textes. Le répertoire de Damia avec « Tu n’es plus rien » transformé entre biguine et valse et « Juste un gigolo » bien différent de l’interprétation de Louis Prima, une chanson haïtienne baptisée « Confiance » au charme enfantin, un « A good man is hard to find » moitié en anglais , moitié en français, décalée et taquine nous déroulent ses qualités magnifiques d’interprète.
A tout moment pourtant, le quintet garde la main, il impulse, colore, relance. Les coups d’archet de la contrebasse, le piano délicat, les frottés aux balais, les dialogues et les échanges, magnifient le chant, le soulignent, ou l’accompagnent simplement. Marsalis en compositeur et arrangeur attentif y mêle son style reconnaissable entre tous. C’est une collaboration dans laquelle chacun s’exprime. Tous sont au devant et tous sont au service. Exemplaire et si enrôlant que les rappels n’ont pas manqué. Il faut dire que c’est dur de se séparer quand on est aussi bien ensemble.

Quand je trouve quelque chose de beau qui me touche, j’essaie de le serrer dans mes bras pour le partager avec le public.”a dit Cécile McLorin Salvant.

Ce soir, nous avons effectivement été serrés, bercés, chouchoutés, émus, tonifiés. Marsalis va avoir du mal à faire mieux pour la 41e édition. Quoique….

Chroniques Marciennes 3.16

Chapiteau de Marciac le 9 août  2017, chronique Annie Robert photos Thierry Dubuc

Chacun cherche son chat…

Youn Sun Nah
Joshua Redman «  Still dreaming »

Chercher est peut-être la marque des grands : se renouveler, se perdre, se fourvoyer parfois, savoir retourner sur ses pas, apprendre de ses erreurs ou réussir sa mue, ne pas dormir sur ses acquis, sont des audaces que tous les musiciens n’enclenchent pas, des risques que tous ne prennent pas. Il est sans doute plus simple de rester dans ce que l’on sait faire et bien faire…et dans ce que le public aime et attend. Et après tout pourquoi pas ?

Les deux grands de ce soir s’engagent eux, en permanence dans cette voie difficile : changer, muter, se transformer, aller plus loin.


En première partie, Youn Sun Nah, la petite fée magnifique. Elle a voulu faire une pause après l’extraordinaire succès de « Lento » et le tourbillon de tournées qui s’en est suivi, pour aller voir ailleurs et autrement. Elle revient ce soir avec son nouvel album au titre clair «  She moves on ». Et de fait, on plonge dans un projet assez différent des précédents, davantage tourné vers ses succès à la mode coréenne, dans un tour de chant plus classique : moins d’étonnement, moins d’improvisations mais des chansons toniques ou romantiques, avec des sidemen affûtés et cohérents dans le projet. Dans les 3 premiers morceaux, nous voici face aux grands standards musicaux américains : belle et douce ballade, rengaine folk bien sur ses appuis avec le guitariste Clifton Hyde (Santiags aux pieds et Stetson sur la tête.) puis romance pop.

C’est avec le 4° morceau, emprunté à Jimi Hendrix que l’on retrouve la voix de Youn Sun Nah dans toute sa plénitude et sa folie : voix pleine, voix de gorge, voix de tête pour des virtuosités de dentelle, belle, équilibrée, puissante ou délicate. Elle joue sur une incroyable palette de timbres et de couleurs, une technique exceptionnelle qui lui permet de passer des aigus aux graves avec une étonnante facilité et un humour pimpant qui est l’autre face, savamment rythmée, de son heureux caractère. Quasiment seule avec son petit kalimba et la contrebasse de Brad Jones, elle entame « Black is the colour » comme une porteuse de nuages, puis  un dialogue scat avec sa batterie de Dan Rieser rappelant son fameux « Momento magico », puis un joli chant de Peter, Paul and Mary d’une tendre beauté. Après d’autres chansons, elle terminera le set d’ une voix de vieux rockeur enfumé pour une reprise rock à fond de  Tom Waits.

Mais c’est sa magnifique capacité à faire surgir l’émotion, en toute simplicité, en toute pureté  qui nous saute à la gorge et aux yeux dans le  2° rappel  avec « Avec le temps » de Léo Ferré accompagnée par Franck Woeste ( Piano et Rhodes) impeccable de bout en bout. Même si la mutation de Youn Sun Nah  laisse en partie partagé, du moins pour moi, parce que moins dense dans le choix des chansons, moins exigeante dans les audaces vocales, plus consensuelle, elle a du moins le mérite d’exister. C’est une artiste qui prend des risques et on la remercie pour cela, et également pour l’émotion qu’elle a procurée à un chapiteau vibrant  de bonheur.

 

La deuxième partie est consacrée au grand Joshua Redman, à son sax limpide à la belle rondeur. Sur la scène, les quatre musiciens sont installés très près les uns des autres comme pour un rassemblement amical, un moment d’échange à bâtons rompus et ce n’est sûrement pas innocent. Leur musique semble à la fois très écrite et très libre, gorgée de belles phrases claires, habitées et véloces, à la recherche également des petits interstices dans lesquels vont se glisser des éraillements et des crissements. Le groove ne se lâche pas d’un poil, toujours bien présent. Le dialogue ou plutôt les dialogues s’instaurent, une vraie conversation, à deux, à trois, ou à quatre. Cela s’emballe, se dispute, se cherche pour finalement se mettre d’accord. Chacun argumente, développe ses points de vue et accueille les croisements. Il y a parfois des moments de calme ou de surenchères, des disputes et des sourires, des digressions et des futilités, des sujets de fonds, des histoires et des anecdotes. Comme dans une vraie discussion entre potes.

Il faut dire que les trois musiciens qui entourent Redman sont des voix originales, de vaillants chercheurs de sons, de gros preneurs de risques : Scott Colley à la contrebasse étoffée, marquant de son sceau les nuances,

Brian Blade à la batterie capable du meilleur

et Ron Miles au cornet, un partenaire parfait, élégant, un imaginatif qui bouscule. Ils sont capables d’accueillir tout et d’impulser tout. Un beau groupe, soudé, ami.

« C’est la soirée la plus fraîche du festival paraît-il, on espère que  vous repartirez réchauffés ». Une petite minorité  du public ira se réchauffer ailleurs, trop bousculée peut être mais la grande majorité restera concentrée, oreilles bien ouvertes et ne sera pas déçue. Même si la sensualité n’est pas absente, le jazz de Redman est davantage intellectuel que charnel, plus pensé que joyeux mais il possède un allant, une dynamique et un souffle qui nous emportent. Les chorus éblouissants, parfois âpres, ne nous lâchent pas la main, et nous récupèrent sur une onde dansante. La variété, l’étonnement sont sans arrêt de mise.

C’est sur une quasi marche funèbre ponctuée à la contrebasse, et se terminant en feux de joie que se clôturera le set.
Une flopée de jeunes musiciens et de jeunes bénévoles éblouis arracheront un rappel  sur un blues lumineux dans lequel Joshua Redman chantera à la manière de Sonny Rollins.  Du grand art.
Ce soir, chacun aura cherché son chat, le public comme les musiciens. Dans cette course vers l’inconnu, le retour du matou n’est pas certain et sans doute pas le plus important. C’est sa recherche qui importe, c’est elle qui crée les plus belles rencontres…..

Chroniques Marciennes 3.14

L’Astrada de Marciac 8 août  2017 Chronique Annie Robert, Photo Patrick Guillemin (Dust Of Soul Pictures)

L’élégance au bout des doigts

Ray Lema/ Laurent de Wilde

Deux pianos face à face, deux miroirs comme l’eau d’un lac de montagne, noirs et sages mais pleins de mystère. Deux délicats touchers pour une musique que l’on a du mal à qualifier : pas tout à fait du jazz, pas tout à fait de la musique du monde… une musique née d’une rencontre souhaitée, voulue par deux pianistes aux carrières et expériences variées et intenses, ayant le goût du risque : Ray Lema qui a impulsé de grands projets (star du label Island de Chris Blackwell, collaborateur d’Alain Bashung, de Jacques Higelin, de Claude Nougaro, des Voix Bulgares…) et Laurent de Wilde, surdoué, touche-à-tout génial, normalien, écrivain, compositeur, chroniqueur, chef d’orchestre, auteur de documentaires, musicien acoustique comme électronique et j’en passe…

Les deux artistes, qui se connaissent depuis vingt-cinq ans, ont beaucoup de choses à se dire, ils ont récolté des milliers d’idées au cours de leurs périples, des idées plantées sur leurs différences et leurs similitudes.

Ceux qui espéraient une bataille de virtuoses seront déçus. Certes, comme dit Laurent de Wilde  « deux pianos, c’est deux fois 88 balles dans un chargeur, ça peut faire mal… » mais entre les deux musiciens, il y a du respect, le désir d’accompagner l’autre, de ne pas se pousser du col en bavardages inutiles et une écoute, un sourire que l’on sent dans les regards qu’ils échangent. Ce répertoire composé à deux est leur lieu de rencontre. Joués, frappés, caressés, les pianos chantent à tour de rôle, toujours lyriques, jamais bavards. Le thème passe d’un piano à l’autre, de même que l’accompagnement sur de belles mélodies ciselées et expressives. Cela fleure bon le ragtime, le new orleans, ou le nocturne classique par exemple mais des impulsions modernes viennent bousculer sans arrêt cette apparente régularité tonale.

Le titre de leur album commun « Riddles » (Enigmes) est bien le reflet de l’interrogation que l’on ressent à l’écoute : on n’est pas toujours capable de savoir qui joue quoi, et à quel moment, comme pendant cet air de Tango qui plante quelques banderilles blues dans le rythme. Les morceaux se déroulent en répétitions successives avec  des glissements insensibles, des petites variations qui s’accrochent comme des liserons. ( D’ailleurs un de leurs titres Lianes et banians y fait allusion). Tout est sujet à jeu commun : un beau thème malien, hommage à une amie défunte avec un piano trafiqué aux sonorités de kalimba, un croisement de Rumba et de JS Bach, un vieux blues nommé « Cookies » qui tourne en spirale ou un hommage à Duke Ellington.
C’est également une musique imagée, cinématographique, expressive, où viennent se bousculer des reflets de Château volant de Miyazaki , de tableaux de Hopper, de promenades dans le Paris de Gershwin, ou les rues de Kinshasa.

Seul petit « bémol », la bienveillance dont ils font preuve l’un envers l’autre, l’envie qu’ils ont de ne pas se marcher sur les pieds (ce qui serait bien facile) les empêche parfois de s’essayer à des moments plus forts et plus puissants, à des envolées déchirées. L’énergie est parfois un peu étale, identique ou semblable.
Un beau rappel double sur un ragtime dé- composé et une reprise de Prince « Around the world in a day » terminera ce beau concert où l’on a pris plus que du plaisir à les voir se compléter, s’épauler, mélanger leurs touches noires et blanches. Une collaboration exemplaire et émouvante.

La deuxième partie de cette soirée voyait arriver le swing en force, avec le Rodha Scott Lady Quartet, avec trois jeunes instrumentistes filles qui vont donner libre cours à leur joie de jouer avec une aînée aussi chaleureuse que Rhoda Scott, une des rares à utiliser encore le pédalier de l’orgue Hammond, d’où son surnom de l’« organiste aux pieds nus » et « à l’orteil absolu ».
Géraldine Laurent au sax alto, Sophie Alour au sax ténor et Julie Saury à la batterie vont mener la danse. Né par hasard, ce quartet, pas « sextaires » est bourrée d’énergie et d’une modernité étonnante dans une structure au départ classique.
Bref, que du bonheur, de la joie, du rythme dispensés généreusement. À consommer sans modération. Nous en parlerons plus avant dans un prochain numéro à venir de la Gazette Bleue….

Merci au service presse pour son coup de pouce (salle bondée) mais pas facile de chroniquer avec juste une fesse posée sur une marche…. 

Chroniques Marciennes 3.12

Chapiteau de Marciac 5 août 2017   chronique Annie Robert, photos Thierry Dubuc


Mesdames !!!

Anne Pacéo « Circles »
Airelle Besson « Radio One »

On peut dire de toute évidence que les femmes sont portions congrues dans le jazz. Et cette première semaine à Marciac n’a pas changé la donne. Sur la centaine de musiciens que nous avons pu découvrir jusqu’à présent, neuf femmes seulement dont une majorité de vocalistes. L’histoire, les normes, la « timidité » des filles ?  Tout à la fois sans doute, ou d’autres choses encore, bien difficiles à démêler. Et comme disent certains des jeunes jazzmen de mon entourage : « Il y en a un peu marre de ne se retrouver qu’entre couilles ! » Imagé mais pas faux !!
Les habitus changent doucement certes mais changent tout de même. Aussi ce soir, c’est un moment attendu  avec deux jeunes femmes leaders de formation, deux compositrices, deux instrumentistes, les créatrices de deux quartets, identiques dans leur structure (un soufflant, une voix, un piano, une batterie) et très proches dans leur philosophie musicale : la batteuse
Anne Pacéo pour son album « Circles » et la trompettiste Airelle Besson pour « Radio One » 

 

Anne Pacéo « Circles »

« Circles » comme son nom l’indique est un bel enroulement, les phrases du saxophone éblouissant de créativité de Christophe Panzani, habité, aussi joyeux que décapant,

se mêle comme un lierre à la voix multiple de Leïla Martial qui peut se faire rocaille, plumes, cliquetis, appels crasseux ou sublimes, chansons enfantines ou  douceurs de lait comme dans « Hope of theswan » aux parfums de ballade irlandaise. Elle roucoule et se love dans « Tsiganes » pour finir dans un cri inquiet. Sa voix est un instrument digne d’une bibliothèque de sons, humaine et charnelle. On en reste baba. Elle apporte sa folie et sa transcendance à un groupe qui en est déjà fortement chargés.
Le clavier de
Tony Paeleman de son côté, n’est pas qu’un pion, il mêle son propre goût du risque et ses accords chamarrés à la batterie harmonique, rythmique, soyeuse. Il relance, se faufile discrètement ou installe une atmosphère à lui tout seul.

Anne Pacéo, non plus, ne se contente pas de pulser, elle se pose en répartie, simplissime parfois, craquelée en petites gouttes, en contre point. Sans compter qu’elle mêle sa voix chantée à celle de Leïla Martial. Les regards entre les quatre partenaires sont éloquents : affection, confiance, sourire et un étonnement heureux d’être là, modestes et reconnaissants.

Quel moment intelligent, quel sentiment de plénitude qui se clôtureront par  « Sunshine » et une salle debout.

Airelle Besson « Radio One » 



Airelle Besson et son quartet leur succèdent  sur scène, avec un très beau projet également. Trompettiste affirmée, elle enchaîne les expériences et les rencontres avec réussite. En élève perpétuelle, avide de savoirs nouveaux, elle propose ce soir, un concert audacieux, avec des partenaires qui le sont tout autant, autour de Radio One, son dernier enregistrement.

Benjamin Moussay au piano et aux claviers a un côté frappadingue musclé ou romantique délicat. Avec la trompette claire, sans esclandres d’Airelle Besson, il va nous proposer un morceau en duo, où l’ostinato va passer d’un instrument à l’autre sans frontières marquées. Remarquable. La batterie de Fabrice Moreau, active, discrète quand il le faut soutient le groove aux toms, ou la délicatesse aux balais et aux frappés de bois.

Quant à Isabel Sörling, à la fois anti walkyrie et anti Diana Krall, elle est « au delà », à part, autre. Cette fille est une énigme vocale, le contraire de tout enseignement lyrique. Elle chante rejetée en arrière, sans ouvrir la bouche, en voix de tête, prête à se casser en deux. Une étrange urgence l’habite, extrêmement touchante et d’une force évocatrice qui laisse sans mots. Tous les quatre, reliés par un fil invisible et créatif, note dans la note, écoute dans l’écoute, vont étonner l’auditoire, l’emmener en voyage sans le laisser souffler.

Nous voilà du jazz novateur, qui ne se pousse pas du coude, qui ne fait pas gonfler ses biceps, qui sort des sentiers battus, qui cherche et qui innove. On est très loin d’un jazz décoratif, mettant en scène différentes virtuosités. Dans les deux formations, il s’agit de travailler des points de vue bâtis comme des morceaux d’opéra, de dérouler une cohérence, de garder sonorité, couleur et surtout projet.
C’est une musique qui a un propos, du contenu, une pensée et qui n’est pas poseuse pour autant. Elle reste enthousiasmante, et à portée d’écoute. Mais elle bouscule, elle frotte, elle sait mettre le plaisir immédiat en attente.  Le jazz et son groove, dans sa structure, ses appuis, ses improvisations, la qualité plurielle de ses instrumentistes ne servent que de support. On fait de la musique au sens large, et toutes les entrées sont possibles : électriques, folks, pop ou  rocks. Une musique qui raconte, appuyée sur les apports mutuels de ses participants. On retrouve la même démarche dans « Mechanics » de Sylvain Rifflet , vu à l’Astrada, il y a quelques jours.

Il est à parier que l’avenir se joue sans doute dans cette voie-là.
Merci Mesdames (et Messieurs) de nous y accompagner.  

Chroniques Marciennes 3.11

Chapiteau de Marciac, le 4 août  2017,  chronique Annie Robert, photos Thierry Dubuc

Mémoires ancestrales

Yosvany Terry et Baptiste Trotignon

Après une semaine de concerts non-stop et à mi-parcours, le festivalier marciacais comme le coureur de fond a le cœur rempli, les yeux pétillants mais aussi la fatigue à fleur de peau et le sommeil chancelant. Les mollets accumulent les toxines de tous styles et les cernes sont de plus en plus voyants. Mais pas question pour autant de quitter le navire. Il y a une foule de découvertes à poursuivre. On regretterait trop de passer à côté. Comme ce soir.

L’affiche disperse en effet, le début d’épuisement : une rencontre alléchante entre deux mondes et deux cultures nous tend les bras. Tenants de la pureté culturelle, opposants au métissage, peureux de l’inconnu, vous pouvez aller faire un tour ailleurs. Le pianiste français Baptiste Trotignon et le cubain Yosvany Terry partagent leurs parcours et leurs traditions réciproques, leurs découvertes et leurs évolutions également. Faits pour se rencontrer sans doute pas, mais leur volonté d’ouverture a fait le reste.


Baptiste Trotignon d’une part est un curieux de nature qui ne se laisse pas enfermer dans les clichés. En solo, il y  fait preuve d’un jeu virtuose et pas tape à l’œil, d’une couleur sur le fil du rasoir du romantisme et du jazz. Il ne s’interdit rien. L’année dernière, il était venu à Marciac dans un duo «  trop bien » comme disent les djeuns avec l’argentin Minino Garay.

Yosvany Terry d’autre part, est né et a grandi à Cuba, mais s’il maîtrise la musique de son enfance, ses transes et son énergie, son éducation a été multiple ; le jazz nord américain lui est bien connu et il est également totalement imprégné de musique européenne “classique”. Un travail de recherche et de croisements entre eux deux, donne ce soir, un moment riche, dense et varié.

C’est un jazz de la gaîté, de la danse, du plaisir mais qui n’est léger qu’en apparence. Car la modernité et un voile inquiet par instant s’invitent  à tout instant. Sans lâcher le rythme cubain, les deux partenaires ( c’est ainsi qu’ils se définissent) lui tordent le nez, le bousculent pas mal, le font éclater en pointes enflammées ou en perles rondes. Ça  pulse mais ça réfléchit aussi. Ça chante mais ça se concerte.

Yosvany Terry est un saxophoniste habile et habité, à la rondeur parfaite, impliqué et généreux, qui sait aussi bien partir dans la complexité que dans une belle épuration. Ils auraient pu revisiter pour ces Ancestral Memories un répertoire déjà là, ils ont choisi de créer des compos novatrices portées par un groove solide et  les phrases, les distorsions glissent les unes vers les autres, avec des retours en d’équilibre légers. Le passage au sax soprano va apporter une touche de mélancolie, de « desesperenza », le piano en gouttes chaudes se moque, s’inquiète et finit en berceuse.

Sur un départ roulé de la batterie  ( Jeff Tain Watts un abattage et une flamme, je ne vous dis que ça ! )

l’autodérision pousse sa corne, avec un solo tonique et expressif de la contrebasse ( super Yunior Terry, discret et mélodieux) pour un « Actuality » d’une structure complexe. On s’engage alors dans la frénésie, avec un solo intense et court de la batterie ( enfin un batteur qui peut s’exprimer de façon condensé, merci à lui !). Puis le piano  nous prend par la main, dans une mélodie douce, colorée d’un Debussy lointain, parfum d’enfance ou d’insécurité, de fuites et de cachettes repris au sax soprano dans la même couleur. Et si les paupières s’alourdissent ce n’est sûrement pas de sommeil. Les chants croisés du quartet achèveront de faire s’émouvoir les yeux.

Le final sur un rythme de Rumba, bien typé, des rugissements de batterie et le pouvoir des résilles en perles de la percussion cubaine nous ramènera dans les îles que nous n’avons jamais quittées, pas plus que les plaines de France ou le jazz new yorkais. Un rappel joyeux en farandole toute simple et ces Ancestrals Memories quittent la scène, laissant leurs sillages parfumés et leurs savantes culture croisées. Franchement, on a bien fait de ne pas se laisser aller à la fatigue .

 

Chroniques Marciennes 3.10

Chapiteau de Marciac le 3 août  2017   Chronique Annie Robert, photos Thierry Dubuc

Emballé ou emballant.


Roy Hargrove Quintet / Roberta Gambarini
The Stanley Clarke Band

 

On passera rapidement sur le concert de première partie avec le Roy Hargrove Quintet qui nous a donné un concert empaqueté, emballé sans papier-cadeau à défaut d’être emballant, dans la veine d’un jazz néo classique au schéma traditionnel. On retiendra surtout la « petite forme » de Roy Hargrove, bien loin de ses vibrionnantes prestations habituelles : attaques hésitantes, duos pas toujours en place, chorus peu inspirés arrêtés en cours de route, voix parfois chancelante. Ses sidemen ont heureusement, solidement tenu la boutique avec beaucoup de professionnalisme et de qualités et Roberta Gambarini, elle en pleines formes ( !) a assuré un scat d’orfèvre de belle facture.

On a oscillé entre déception, inquiétude, petits éclairs de plaisir et soulagement et cela n’a pas contribué à faire de ce concert un moment qui restera.

 

Heureusement en deuxième partie, débarque Stanley Clarke entouré d’un band renouvelé de très jeunes gens qui frôlent à peine la trentaine. On ne présente plus Stanley Clarke, il est avec Marcus Miller un des fondateurs de la basse électrique, une icône du jazz fusion, un son reconnaissable entre tous, l’énergie même.

Porté sur un jazz électrique à haut voltage, pressé, chahutant, il va nous embarquer dans une soirée où la basse et la contrebasse vont se disputer le premier plan, où la virtuosité et la vélocité sont de mises. Une entrée en basse slappée, pleine de fougue nous colle dans du bien lourd, du bien gras, de l’efficace, du plein la poire.

La basse se fait guitare et le chapiteau est debout dès le premier morceau, heureux de retrouver vie et envie. Le rythme organique, tribal galope à perdre haleine, perché sur les bottes de sept lieux d’un ogre facétieux rempli d’une pulsation qui bouscule côtes et diaphragme. Suivra un « Love affairs » de 15 mn, exposé en douceur par le beau piano lyrique et expressionniste de Beka Gochiashvili et le bois frappé de la contrebasse, puis par un développement à la voix disturbée de Sean Mac Campbell pour une montée en acmé qui laisse sans voix.

Pas un instant de repos, pas un moment d’ennui, scats, breaks et chorus se succèdent, jamais les mêmes, jamais attendus menés à un train d’enfer par la batterie furieuse de Mike Mitchell.
Puis retour vers un morceau plus symphonique. Stanley Clarke est à l’archet, avec ses plaintes émerveillées. On retrouve là, tout son potentiel classique, ses belles phrases délicates. Sa dextérité n’est jamais autant mise en valeur que dans ses moments fragiles, simples où il atteint une beauté pure, où la contrebasse exprime ses vues et le bois de son âme. Sauf que la mélancolie n’est pas le style de la maison et que la révolution permanente n’a pas trop de temps pour l’introspection et la douceur. Le tourbillon reprend aussitôt, finie la pause.

Le «  Song for John » en hommage à Coltrane, est révélateur de cette urgence là, calme puis tempête. Stanley Clarke, en parrain attentif, prépare, il est vrai, la génération qui va lui succéder, s’en nourrit et la nourrit en lui laissant une large place. Et ses talentueux musiciens s’en donnent à cœur joie en chorus longs, appuyés par son accompagnement actif. Par instant, on a l’impression tout de même que la virtuosité n’est au service que d’elle-même, que la vélocité et l’exploit sont des buts en soi. Un départ d’athlétisme aux 100m !.(Ne manquent que les tenues fluo.)

Cette sensation est particulièrement vraie avec le batteur, un phénomène de 22 ans,  une énergie de bûcheron ( une cymbale se fera la malle sous ses assauts), une vitesse supersonique d’exécution et une capacité sans limites à occuper l’espace. Pourtant, un très beau moment de dialogue sur une base latino entre une  batterie ré-assagie, plus modeste et une contrebasse qui se fait percussions, remobilisera l’attention. La ronde funk repart de plus belle, elle nous vrille jusqu’au bout des tifs, nous absorbe les mains qui frappent en cadence. Les claviers en rivières soutiennent un groove ludique. Quelle fête, quel bonheur, quel musicien.


Rappel, re-rappel, re-re-rappel et encore, et encore. On finit funkés à mort, dansants, transpirants, claqués, bousculés mais heureux.


Emballés définitivement !!

 

 

 

Chroniques Marciennes 3.8

Chapiteau de Marciac, le 2 août  2017    Annie Robert

Jazz spirituels

Chucho Valdès featuring Kenny Garrett

Hier soir, sous le grand chapiteau, il flottait des parfums d’ailleurs, de Méditerranée et de Pacifique, d’encens et de fleurs coupées, des musiques de citoyens du monde.

En première partie Dhafer Youssef, enfant prodige de la Tunisie va conquérir et troubler le public. Si loin et si proche finalement, sa musique parle à tous, ceux que la tradition intéresse… ou pas ; ceux que la spiritualité intéresse… ou pas ; ceux que la modernité intéresse ou pas … elle est simplement sincère et ouverte. C’est beaucoup. (Voir la chronique à venir de Fatiha Berrak sur le blog bleu)


Et puis voici venir Chucho Valdès, ses 76 ans et son 1,90m, sa chemise luxuriante, le « mozart cubain » à la main gauche haletante. Sa musique afro jazz lui ressemble, colorée, divine, agile, remplie de clins d’oeils et d’humour.
Spirituelle en diable !!

Il y a quatre décennies, il révolutionnait le panorama musical cubain avec son groupe de jazz Irakere, un pain de dynamite, une force volcanique qui ne se démentira pas ce soir dans l’hommage qu’il vient lui porter, avec une toute jeune formation, à peine née lorsqu’il atteignait déjà sa plénitude.

Comme si son abattage à lui ne suffisait pas, il a choisi une rythmique la plus riche possible. Georvis Pico, Yaroldy Abreu et Felipe Sarria Linares, vont bouillonner, « tambours battants », peaux tendues, bois survoltés en frappés et glissés, directs, clairs, efficaces, virtuoses. Une vitalité tribale à toutes épreuves. Le rythme cubain envahit tout, les doigts et les têtes.

Le jeune et perché contrebassiste Yesley Heredia s’en donne à cœur joie dans la fantaisie débridée et le vocal joyeux. Mais ce qui étonne surtout c’est indéniable modernité du jeu pianistique de Chucho Valdès qui passe son temps à décaler, titiller, prendre à contre courant, désharmoniser parfois le prêt à porter du jazz caraïbe. Quelle capacité à aller sur les marges, à s’offrir des virées sanglantes et énervées, quelques dysphonies qui donnent du souffle. Pas de rumba planplan, ça non ! Des citations loufoques et amusées (j’ai commencé par les compter et puis j’ai arrêté…) des clins d’œil en pagaille, des influences métissées, et une maîtrise ! La synthèse d’un homme qui respire la musique (le passage de l’ostinato de la main droite à la main gauche waouh!! ), perfusé au classique, au jazz, au latino, à la danse.

D’un hommage à son père avec l’émouvant et dansant «  Bepo » aux grands morceaux Irakere avec l’emblématique « Bacalao con pan », il va mettre tout le chapiteau cul par-dessus tête avec une revisite du vieux standard « It’s not for me » et surtout par la réinterprétation magistrale, classique puis swinguante d’un prélude  de Chopin tout gardant son essence romantique et mélodique. Bluffant !


L’arrivée du saxophoniste américain Kenny Garrett, au son new yorkais typique va modifier un peu la couleur du set, moins caraïbe et davantage jazz Club.  Sobre, élégant, expressif, au service de son aîné, il va s’exalter dans de beaux chorus et nous étonner encore dans une battle sax/ percussions qui sera un grand moment. Chucho surveille gaiement, relance mais dirige à peine, il laisse ses musiciens s’amuser et se trouver mais sait planter ses banderilles et faire sourire ou soupirer son piano.


Le chapiteau épuisé, rendu de tant de plaisir, va réclamer et obtenir trois rappels variés et délicieux, dont un chant amérindien lancinant et triste qui finira en feux d’artifice.


Brillantissime !!