Atrisma et Edmond Bilal Band au Rocher : d’une pierre deux coups…

Le 30 juin 2017, au Rocher de Palmer, se produisaient deux formations. En première partie, Atrisma, un trio de belle facture. En tant que leader, Vincent Vilnet prend le micro pour saluer l’auditoire et présenter en quelques mots le projet. On le sent engagé musicalement et affectivement, fier et ému de concrétiser ce projet commun, celui d’un groupe d’amis, complices sur scène comme dans la vie. Ce que confirmera durant le concert l’échange de regards et de sourires furtifs, plus éloquents que des discours.

Vincent Vilnet (Photo Pierre Murcia)

Atrisma matérialise un travail collectif, un vrai esprit d’équipe, la poursuite d’objectifs communs. Trois individualités qui ont à cœur de servir l’intérêt de la musique, évitant tout verbiage ou tout cliché, tout étalage de virtuosité mécanique (qui généralement tend à masquer le fait qu’on est à court d’idées).

Leur album « Aurosmose » est sorti fin mai. L’écouter permet de mieux apprécier le « live ». Très soigné, il prend le temps d’installer des climats et laisse aussi le temps à l’auditeur de savourer de longues résonances, pas seulement des nappes. Dans l’exposition des thèmes on sent bien la volonté de juste laisser le son mourir de lui-même, sans l’écourter, ou la volonté de le prolonger (un brin de delay et une touche de réverbération feront l’affaire, autre avantage le son occupe l’espace de façon dynamique et on peut si l’on veut changer le « pan », la phase, la forme d’onde…). Mais outre ce côté « cool » et planant, on est quand même emporté dans les improvisations par une vigueur et des tempos qui n’ont rien de reposant.

Sur scène, bien sûr, Vincent Vilnet ne chôme pas : il doit non seulement jouer, mais aussi triturer les boutons de ses claviers –ses collègues utilisent leurs pieds, lui n’a que deux mains. Il arrive cependant toujours à ses fins et nous plonge dans des atmosphères tantôt mystérieuses, tantôt joyeuses ou mélancoliques.

Les compositions reposent sur quelques accords qu’il s’agit d’explorer à fond, l’accent étant plutôt sur une quantité impressionnante de motifs et de variations rythmiques. C’est un parti pris qui rompt avec les séquences harmoniques complexes sur fond de swing constant et régulier auxquelles nous ont habitués les pianistes des générations précédentes, qui coloraient leur musique avec une palette plus réduite, avant que l’électronique ne se généralise. Le jazz moderne dit « acoustique » a peut-être atteint ses limites en multipliant les dissonances et les perversions rythmiques, dégageant par moments une forme d’amertume, de violence ou de souffrance que le grand public trouve peu audible, trop agressive et qu’il juge « élitiste ». Ces trois musiciens font bien partie de l’élite, mais sans doute évitent-ils sciemment de malmener le public par un foisonnement rythmique, mélodique et harmonique qu’il n’aurait pas le temps de saisir, a fortiori de méditer, en tout cas, ils s’appliquent à rendre l’émotion plus accessible. Et pour ce qui est d’exprimer la rage, il y aura plus tard dans la soirée un passage de hip-hop.

(Photo Pierre Murcia)

Johary Rakotondramasy a déjà une solide réputation dans le milieu. Maître des effets, il peut tirer de sa guitare des sons proches de ceux des synthés ; il excelle quand il s’agit de construire des riffs entêtants, mais il lance aussi quelques longues phrases qui laissent entrevoir des influences très diverses. Une technique irréprochable, cela va de soi (les guitaristes d’aujourd’hui ont réalisé des progrès fantastiques et ont considérablement élargi les possibilités de leur instrument ces dernières années). Ce qui compte, c’est ce qu’il en fait. Il possède un phrasé clair, percutant et varié, il choisit ses notes avec un goût très sûr –c’est cela qui impressionne, pas la volubilité en elle-même. Calme et concentré mais réceptif, captant instantanément ce qu’il se passe. Réactif, il sourit souvent. Ses chorus sont généreux, enthousiasmants. Tout cela le rend éminemment sympathique. De toute évidence il a son fan-club, à en juger par les applaudissements nourris à l’annonce de son nom.

A la batterie, Hugo Raducanu n’est pas en reste. Fin et ferme à la fois, il imprime à l’ensemble ce côté intrépide et trépidant, rebondissant avec souplesse, installant un « beat » qui gonfle, cassant la régularité par des syncopes, effleurant les cymbales et la caisse claire, alternant les « rim-shots » et les frappes sèches sur les autres fûts, créant du suspense et du mouvement. Lui aussi développe constamment un discours, en fait, plusieurs, puisque le discours est adapté à chaque morceau. Les rythmes changent, la frappe varie, les couleurs et les sonorités aussi. Passionnant.

(Photo Pierre Murcia)

Il y a peu de chances que vous entendiez diffuser dans votre supermarché ce jazz-là. Pas de battage publicitaire autour de l’album, seul le bouche à oreille (ou le « buzz » sur Internet) lui accordera l’audience qu’il mérite. Nous ne pouvons que vous engager à aller les écouter lorsqu’ils se produisent en club ou autre. Atrisma a mis la barre très haut dans cette première partie, et la pression est maintenant sur le groupe Edmond Bilal, ainsi que le laisse entendre Paul Robert, prenant un air contrit en annonçant le changement de plateau.

C’est maintenant au tour d’Edmond Bilal d’occuper le terrain. Une esthétique assez proche réunit les deux formations. La modernité, l’importance donnée au rythme et aux accents, à la qualité des compositions et au son. On retrouve la réverbération, appliquée aux sons de piano électrique qui se rapprochent davantage de ceux du Fender Rhodes que d’un piano acoustique ; elle permet aussi par moments au saxophone un léger chevauchement des notes, créant ainsi l’illusion d’un instrument polyphonique. C’est assez captivant en soi, et cela donne le temps de mieux saisir l’harmonie, dans la mesure où les successions d’accords explorent un mode donné, en revanche, la réverb disparaît dans le cas de modulations franches où le chevauchement d’accords brouillerait notre perception.

Et puis, la réverbération a avant tout pour effet de modéliser l’espace. L’espace, comment ne pas en parler quand le projet débouche sur un album intitulé Starouarz ? On ne peut qu’admirer le travail de Simon Chivallon qui espace formidablement ses accords pour que l’on puisse entendre la mélodie (il fait mieux, il les spatialise, conditionnant leur durée à leur importance relative). Sa musicalité est constante, il sait donner à chaque frappe et à chaque effleurement sa pertinence et son sens. Sa sûreté, la diversité de son accompagnement, la dynamique, les motifs rythmiques qui deviennent des ornements ou indiquent une nouvelle direction, tout cela dénote un immense talent qui se confirme dans les parties improvisées. Quand il chorusse, il réorganise à sa façon l’espace-temps et l’auditoire a vraiment la tête dans les étoiles.

(Photo Pierre Murcia)

La part de l’écriture est primordiale dans ce jazz-là : sans elle, les mises en place (ici elles sont remarquables) tiendraient un peu du hasard. Combien de répétitions pour arriver à cette superbe cohésion ?

(Photo Pierre Murcia)

Paul Robert assume la direction artistique et les compositions tout en se distinguant par sa façon de moduler le son du saxophone, comme dans la version enregistrée d’Aflica-E, premier morceau de l’album : ce son est légèrement trafiqué durant l’exposition du thème un peu tordu, (E comme électrifié ?), comme venu d’un lointain espace, puis après un break dans la partie improvisée il devient acoustique, complètement épuré, tandis que la batterie, seul accompagnement, explicite l’évocation de percussions africaines qui n’étaient que vaguement perceptibles dans le thème. Sans doute cet avant-goût rend-il hommage aux racines de tout ce qui peut exister aujourd’hui en matière de rythme, en particulier sur la planète jazz. La mélodie du thème à tiroirs est assez démoniaque. Tout sauf conventionnel, le découpage rythmique donne l’impression d’une structure extensible, comme si l’on entrouvrait chaque tiroir avant de passer au suivant. On est immédiatement séduit par le côté dansant et la vigueur de la mélodie –c’est de bon augure : si le reste est à l’image de ce premier morceau –un voyage entraînant, captivant, dans un inconnu balisé par quelques références fugitives, ni trop violent ni trop mièvre– on risque fort d’y prendre goût !

(Photo Pierre Murcia)

Fresson’s POV virevolte, surprend par les libertés rythmiques et ravit par les circonvolutions de la mélodie, on reste en suspension pendant quasiment tout le morceau, attendant une résolution finale qui ne viendra en fait jamais. Est-ce une évocation de l’apesanteur ? De l’indécision ? En tout cas, on adore ! S’ensuivent toutes sortes de climats en particulier dans les Impros 1, 2 et 3 qui rappellent un peu parfois le Miles Davis de la période électrique où il donnait quelques directives puis laissait s’exprimer la créativité de chacun, mais ici l’approche est méthodique, l’osmose est réelle, et il semble difficile d’obtenir un tel résultat sans rigoureusement planifier. On appréciera les phrases musicales du Paul Robert saxophoniste, tantôt laconiques, espacées, réparties stratégiquement pour donner sa pulsation au morceau, tantôt enjambant un nombre de mesures suffisant pour développer un discours structuré, très bien agencé, sans jamais sortir du sujet. Ses notes sont pondérées, réfléchies ; ce contrôle précis, ce dosage parfait lui donnent plus l’allure d’un coureur de fond que d’un sprinteur, même si quelques fulgurances, quelques ruptures montrent un caractère impétueux. Méditatif ou enflammé, son jeu est impeccable, sa démarche musicienne tout à fait cohérente. La stratégie n’est pas d’aborder le jazz terrien en lançant un assaut sourd et aveugle comme dans la première guerre mondiale : on est ici dans une exploration intergalactique raisonnée, mobilisant l’acuité visuelle, intellectuelle et auditive de chaque membre de l’équipage. Le déploiement coordonné de cet escadron progressant comme un seul homme n’est pas sans rappeler l’«Aurosmose» d’Atrisma, et l’on comprend mieux pourquoi ces deux formations s’apprécient mutuellement.

L’«Intrépide Endive » comporte quelques réminiscences bluesy, un groove bien musclé, un thème encore une fois surprenant malgré une structure plus identifiable, jazzy mais pas trop. Petit « coup de blues » (ou disons, de mélancolie, car ce n’est pas un blues) dans le morceau intitulé Limeoh (anagramme d’homélie).

(Photo Pierre Murcia)

En arrière-plan, le couple basse-batterie (respectivement Mathias Monseigne et Curtis Efoua) réalise un travail colossal. Ecoutez-les structurer ce qui ne serait sans eux qu’un vide sidéral, imprimer un mouvement, composer l’ossature de chaque morceau, le squelette sans lequel les parties charnues (mélodies et harmonies) seraient condamnées à marquer le « beat » et prendraient difficilement de la hauteur. La fermeté de cette rythmique qui découpe inexorablement le temps libère Paul et Simon. Ils peuvent flotter ou planer, ouvrant au public les portes d’un espace intersidéral.

(Photo Pierre Murcia)

Des OVNIs (aucune étiquette ne peut résumer ces deux groupes) qui produisent une musique actuelle, originale, enjouée et jouissive. Allez les entendre, ça vaut le détour. Et/ou achetez leurs albums, ça leur fera du bien et à vous aussi.

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