Accords à Corps, L’Entrepôt Le Haillan, le 06/02/2016

Par Dom Imonk, photos Marie Favereau.

ACCORDS A CORPS LE HAILLAN 3

Il y a quelques années, le pianiste Omar Sosa avait été invité à animer une « master class » au collège de Marciac. Tous les spectateurs qui étaient venus le voir, s’attendaient à ce qu’il parle (et joue du) piano. Logique, mais il n’en fut quasiment rien. En effet, le musicien évoqua surtout le corps de l’être humain, l’attention, le soin et l’écoute qu’on lui doit tous, et la danse, comme l’un des moyens naturels de son expression, de son équilibre et de son bien être. Il développa cela en expliquant que tout musicien devrait jouer sa musique en dansant dans sa tête. Quelle poésie, et quelle évidence. Il est probable que quelques free fans pensèrent peut-être au mythique « Dancing in your head » d’Ornette Coleman. Tout en dansant et en frappant dans ses mains, Omar Sosa fit ainsi se lever toute l’assistance, tous âges confondus, en une danse collective, c’était irréel. Un peu de piano vint certes clore l’entrevue, mais quelle leçon !
Caraïbes obligent, il y avait de ce climat dans la soirée « Accords à Corps », samedi dernier à L’Entrepôt du Haillan, qui clôturait, à guichets fermés, une ambitieuse résidence menée depuis le mercredi par le contrebassiste Olivier Gatto. Il s’agissait là de rendre un fort hommage, musical et chorégraphique, aux musiciens portoricains qui, bien avant l’influence cubaine, avaient déjà su célébrer un mariage naturel entre le jazz nord-américain originel et les musiques afro-caribéennes. Dans un billet de présentation, Olivier Gatto cite des artistes tels que James Reese Europe, Noble Sissle ou Duke Ellington, connus pour avoir su innerver cette pulsion au jazz. On pense aussi à Charlie et Eddie Palmieri, d’origines portoricaines, et à la nouvelle génération menée par Miguel Zenon et David Sanchez.
C’est donc au spectacle d’une union « musicale et dansante » que nous étions conviés : L’imposant octet « Afro-Borikén J***Ensemble » – qui s’était déjà produit en une formation légèrement différente l’an passé dans les Scènes d’Eté – jouant la musique, et une belle vingtaine de danseuses et danseurs, partagés entre Tempo Jazz (Marie-Hélène Matheron), le Pôle d’enseignement supérieur de la musique et de la danse de Bordeaux Aquitaine (PESMD, Josiane Rivoire et Danielle Moreau) et le Jeune ballet d’Aquitaine (Christelle Lara Lafenetre), assurant les chorégraphies.
Pour former son groupe, Olivier Gatto a réuni des pointures « planétaires ». Deux musiciens portoricains, Tito Matos (percussions et chant), leader de « Viento de Agua », et Shekinah Rodz (saxophones soprano et alto, flûte, chant, percussions), ainsi que Dimitris Sevdalis, pianiste grec au fin toucher latin jazz, Mickaël Chevalier, trompettiste italo-français, Michaël Rörby, tromboniste suédois fixé à New York, Sébastien Iep Arruti, tromboniste et arrangeur basque et Dexter Story, batteur multiple, venu de Los Angeles. Précisons qu’Olivier Gatto, natif de Manosque, a étudié un temps au Berklee College of Music de Boston (il a promis qu’il nous raconterait cela un jour…) et a notamment collaboré avec Salif Keita et Cesaria Evora. On retrouve bien ses goûts dans un judicieux choix de morceaux, pas toujours très connus, piochés dans le répertoire moderne du jazz, ce qui, enrichi du punch et du superbe jeu de son groupe, a permis de créer l’impulsion nécessaire à l’envol des danseurs.

ACCORDS A CORPS LE HAILLAN 4
Les musiciens sont arrivés tirés à quatre épingles, cravates, costumes sombres, avec une Shekinah Rodz rayonnante. La classe ! Le concert a débuté sur les chapeaux de roues avec un remarquable « Isabel, the liberator » (Larry Willis), musclé, racé, sous tension, une perle, traversée par un lumineux chorus de Mickaël Chevalier, rappelant que Woody Shaw avait repris ce thème sur son album « Rosewood ». Atmosphère plus calme avec « Sleeping dancer sleep on» qui suit. Très beau titre écrit par Wayne Shorter, du temps où il faisait partie des Jazz Messengers d’Art Blakey (album « Like someone in love »), joué avec justesse et un profond feeling, idéal pour accueillir une première chorégraphie du Jeune Ballet d’Aquitaine, souple, colorée et élégante. On retrouvera ce délicieux ballet sur une belle reprise du « Liberated brother » de Weldon Irvine. Olivier Gatto ne cache pas son admiration pour la « galaxie » Coltrane, et en particulier pour Mc Coy Tyner, dont le groupe reprend maintenant un « Walk spirit, talk spirit » empreint d’une spiritualité qui nourrit en profondeur un superbe chorus du contrebassiste, d’évidence dédié à Jimmy Garrison, autre étoile de ces cieux qu’il vénère. C’est Shekinah Rodz qui mènera ensuite « Dry your tears away », l’une de ses compositions, avec grâce et cette chaleur de jeu, aux saxes et à la flûte, qui s’affirme de concert en concert. Sur ce thème, elle chante aussi, d’une belle voix, habitée par une soul émouvante et pas feinte. C’est aussi l’entrée en scène des agiles danseurs du PESMD, dont l’inspiration sert une mise en scène captivante. On retrouvera un peu plus tard Shekinah au chant, sur « Un simple poema », une autre composition, posée sur un tapis de percus, feeling de braise à faire pleurer des statues. « Calypso Rose », composition de John Stubbenfield, au vif esprit porto ricain, voit Shekinah Rodz au soprano, et ce sont d’adorables petits danseurs du ballet Tempo Jazz qui investissent peu à peu la scène, en faisant de leur mieux, c’est très touchant. Ils sont bien vite rejoints par leurs aînés. Le ballet, mais sous une autre forme, revient et s’anime avec délicatesse sur un morceau qui n’est autre que le « Chan’s song » du film « Autour de Minuit », titre mélancolique signé Herbie Hancock et Stevie Wonder, rebaptisé en « Never said » pour Diane Reeves, et chanté ce soir avec beaucoup de feeling par Shekinah, à la lumière intime d’une lampe à la lueur jaunâtre.

ACCORDS A CORPS LE HAILLAN 5

Juste avant ce morceau, c’est le majestueux « Brother Hubbard » de Kenny Garrett qui s’est joué, les musiciens s’en sont donné à cœur joie, et le PESMD ne pouvait que s’envoler, gracile et aérien. Même les plus belles fêtes ont une fin, et c’est d’abord « Not Forgotten » d’Israel Houghton qui a commencé à mettre le feu, avec danse, chant, féérie de couleur, pendant que le groove du groupe surchauffait l’atmosphère. Puis vint un final dont on se souviendra avec « He reigns » de Kirk Franklin, tous les danseurs sur scène, des rondes, des croisements, de la joie sur tous les visages, du chant, des questions/réponses entre le percussionniste et les danseuses, passant une à une à cette jubilatoire épreuve, puis tous sont descendus de la scène, ils ont traversé le public qui leur faisait une standing ovation, et ont quitté la salle.
Ce fut un concert magnifique. Grâce en soit rendue à L’Entrepôt du Haillan pour sa vivacité et la richesse de sa programmation. Une salle pleine à craquer pour un concert, bien des lieux de l’agglomération en rêvent ! Chapeau bas à la qualité musicale de très haut niveau de l’ « Afro-Borikén J***Ensemble », et un grand merci à Olivier Gatto et à ses épatants musiciens, pour assumer la rude tâche de construire jour après jour l’histoire du jazz de notre région, et que l’on va bien vite revivre sur d’autres scènes et dans d’autres projets. Et enfin, qu’une nuée de colombes s’envolent en l’instant vers tous ces jeunes danseurs, leurs chorégraphes et ces précieux ballets, pour leur dire aussi mille mercis pour la finesse et la fraîcheur de leur arts.

ACCORDS A CORPS LE HAILLAN 6

Merci à Marie Favereau pour ses photos.

L’Entrepôt Le Haillan

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *